CHAPITRE XV
immolations et obtenaient do nombreuses victimes. Où. en étaient Tintelligence, la littérature, la civilisation? Pas un seul écrivain latin de quelque renom, à peine quelques auteurs grecs; pas de monuments scientifiques ou artistiques. Les Césars des premiers siècles, ces abominables despotes, avaient été des lettrés d'une certaine distinction, des artistes du meilleur goût ; mais le pâtre Maximin, le forgeron Marins, arrivés à la pourpre, grâce à la puissance de leurs poignets, pouvaient être voluptueux et féroces sans qu'on eût le droit de les accuser de débauche lettrée ni de cruauté élégante. Sous ces règnes, l'esprit humain s'était abaissé de bien des degrés'.
A ces plaies qui rongeaient l'empire n'y avait-il pas un remède? A côté de cette société romaine si profondément gangrenée n'y avait-il pas la société chrétienne? Contre la prépondérance et l'indiscipline militaires le christianisme n'était -il pas un frein? Lui seul pouvait faire soit dans l'armée, soit hors de l'armée, des hommes capables d'obéir et de résister, des hommes fidèles au devoir civique, parce qu'ils étaient fiidèles au devoir religieux; au serment de la milice, parce qu'ils l'étaient au serment du baptême; à César, parce qu'ils l'étaient à Dieu. Quels étaient les meilleurs défenseurs contre les barbares ? des soldats chrétiens : les rédempteurs qui allaient au fond des solitudes racheter des captifs et des captives que leurs familles n'eussent jamais revus? des chrétiens : les médecins et les infirmiers des épidémies si fréquentes à cette époque? des chrétiens : les pacificateurs de tant de guerres locales? des chrétiens : les distributeurs de blé aux jours de disette si nombreux en ce siècle des frumentaires ? des chrétiens : voilà comment le christianisme était l'unique sauvegarde des empereurs et de l'empire ; malheureusement Rome et son maître étaient comme un moribond à qui on présente une potion qui pourrait le sauver, si, par un dernier effort de ses mains expirantes , il n'éloignait la coupe et ne cherchait à la briser.
Ainsi en arriva-t-il de Dioclétien , qui tenta de noyer le christianisme dans le sang des martyrs. Devenu seul possesseur de l'empire en 286, il s'était associé son ancien compagnon d'armes, le confident de ses espérances ambitieuses, Maximien, issu comme lui des classes plébéiennes. Par un motif d'orgueil et de superstition, Dioclétien et Maximien prirent l'un le titre de Jovius, l'autre celui d'Herculius. Les orateurs officiels ne manquèrent pas de faire observer que, tandis que la souveraine sagesse de Jupiter présidait au mouvement du monde, le bras invincible d'Hercule purgeait la terre des monstres et des tyrans. Cette comparaison emphatique était juste en ce point seulement que, dans ce partage du pouvoir, Dioclétien se réservait la direction suprême, et faisait volontiers agir son collègue, surtout lorsqu'il s'agissait de réprimer les révoltes. Il n'intervenait que pour adoucir, par une clémence calculée, la sévérité impitoyable de Maximien; ce contraste, habilement ménagé, fournissait à des écrivains déclamateurs l'occasion de comparer les règnes des deux princes à l'âge d'or et à l'âge de fer ; l'opposition n'était qu'apparente : c'était au fond la même politique, plus artificieuse d'un côté, plus brutale de l'autre.
C'était en Gaule surtout que se faisaient sentir les maux qui, par un mouvement universel et continu de dissolution, minaient le vaste édifice politique élevé par le génie organisateur d'Auguste. On sait comment des fantômes d'empereurs essayèrent d'élever une domination gauloise contre la domination romaine ; mais ils échouèrent dans leurs tentatives de restauration. Au milieu de ces luttes sans cesse renouvelées et des désordres inséparables de l'anarchie militaire, les habitants des campagnes avaient été plongés dans la plus aff'reuse misère : rançonnés par les agents du fisc, opprimés par le despotisme d'une soldatesque sans frein, exposés aux pillages des
1 Les Anlonins , par le comte de Cliampagny, tome 111. Kdit. 1867.
barbares^ trop souvent trahis par leurs propres maîtres, les paysans se soulevèrent de toutes parts pour protester contre cet odieux régime. Ils s'appelèrent Bagaudes, ce qui signifie les insurgés, les attroupés, du mot gallique Bagad, attroupement, et ils se livrèrent à leur tour aux plus effroyables dévastations. Ils pillaient et brûlaient les villas des sénateurs et des curiales, attaquaient et forçaient les cités, poursuivaient avec fureur les officiers impériaux. Le christianisme aurait pu enchaîner ces cœurs aigris et désarmer ces bras levés pour le meurtre ; mais la société païenne, qui manquait à la* charité envers le pauvre et ne lui laissait pour refuge que le désespoir, n'avait pas le droit d'invoquer un Dieu et une fraternité qu'elle niait dans tous ses actes et dans toutes ses lois.
Les Bagaudes j que le désespoir avait enfantés dans les entrailles d'une civilisation incomplète et oppressive, ne sont connus que par le récit de leurs exterminateurs; c'est assez dire que l'histoire laisse dans l'oubli les considérations qui peut-être les feraient trouver plus dignes de pitié que de châtiment. Ils étaient les seuls débris de la race gauloise ; en leurs veines coulait le dernier sang des Celtes et des Kymris ; on doit croire qu'à leur insurrection se mêlaient quelques restes de ce dévouement à la vieille patrie, qui ne s'était jamais effacé dans le cœur du peuple; le druidisme, persécuté, vaincu, mais toujours vivace dans les ténèbres, n'était point étranger à ces émeutes.
Ce ramas d'esclaves, de colons, de petits propriétaires ruinés, de persécutés, de vieux patriotes, héritiers des haines druidiques contre Rome, s'entendit d'un bout à l'autre de la Gaule, eseaya de s'organiser et se choisit deux empereurs, yE'ianus et Amandus, dont les médailles ont été conservées jusqu'à nos jours. Cette bagauderie menaçait de gagner les autres grandes régions de l'empire , où existaient les mêmes souffrances et les mêmes ressentiments. Le danger parut très -grave à Dioclétien; retenu en Orient par la nécessité de ccmbattre les Perses et de refouler les barbares du bas Dmube, il se hâta d'envoyer son collègue Maximien contre les rebelles gaulois. Miximien les assaillit, à ce qu'on croit, sur le territoire des Édues, et les dispersa dans plusieurs autres rencontres. Les plus braves, avec leurs chefs iElianus et Amandus, se retirèrent dans la presqu'île que forme la Marne un peu au-dessus de son confl'ient avec la Seine ; elle était alors complètement isolée de la terre ferme par un mur et un fossé attribués à Jules César. Ils se défendirent jusqu'à la dernière extrémité dans ce camp retranché, que les légions finirent par emporter d'assaut après un long siège. /Elianus et Amandus y moururent les armes à la main. Ce lieu conserva, p?ndant plusieurs siècles, le nom de camp des Bigaudes ou fosse des Bagaudes; c'est aujourdhui Saint-iNIaur-des-Fossés, près Paris. Les Bagaudes ne tentèrent plus d'insurrection générale ; mais la bagauderie ne fut point anéantie ; les causes qui l'avaient engendrée subsistèrent et crûrent encore d'intensité, elle dégénéra en brigandages; jusqu'à la chute de l'empire, il y eut toujours dans les bois et les montagnes de la Gaule une population errante, vivant en état de guerre contre toutes les lois et tous les pouvoirs sociaux.
Une grande cruauté historique se consomma à l'époque de cette explosion populaire dans les Gaules. Maximien avait dans son armée une admirable légion, toute chrétienne, nommée Thébéenne ou Thébaine, parce qu'elle avait été recrutée dans la Thébaïle. Des récits postérieurs à celui de saint Eucher, évêque de Lyon, rapportent que cette légion, allant d'Orient dans les Gaules, passa par Rome, où le pape Caius lui inspira un héroïque courage pour rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à Cé!=ar ce qui appartient à César. Maximien lui commanda de prendre part aux sacrifices solennels qu'il offrit à ses dieux, et voulut s'en servir, comme des autres, pour persécuter les chrétiens. Elle se composait de six mille six cents hommes. Tous