CHAPITRE XV 29b
répondirent qu'ils étaient venus pour combattre les ennemis de l'empire, et non pour tremper leurs mains dans le sang de leurs frères, ou pour les souiller par un culte sacrilège; puis ils se retirèrent à trois lieues du camp romain, dans les défilés d'Agaune; au sein d'une large vallée que les Alpes environnent de leurs roches sauvages, près d'une haute montagne nommée aujourd'hui le Grand-Saint-Bernard. L'empereur stationnait alors à Octodurum, ville des Véragres, qu'on croit être Martinach €u Martigny en Valais, sur le Rhône, au delà du lac de Genève. Il fut tellement irrité de la résistance de la légion Thébéenne, qu'il envoya l'ordre de la décimer. Cette mesure sanglante n'ébranla point la constance des survivants ; au contraire, ils s'écrièrent avec une nouvelle ardeur qu'ils détestaient le culte des idoles, et qu'ils aimaient mieux donner leur sang que de verser celui des chrétiens. Maxiraien, bouillant de colère, ordonna de les décimer pour la seconde fois. Les braves soldats, animés d'un courage magnanime, à'ùne foi plus magnanime encore, ne demeurèrent pas moins fermes qu'auparavant ; ils s'exhortaient mutuellement à persévérer dans leur généreuse résolution.
Maurice, leur chef, Exupère, l'intendant du camp, et Candide, le prévôt des soldats, les excitaient au martyre; ils leur rappelaient la sainteté du serment qu'ils avaient prêté à Jésus- Christ, leur véritable empereur; mais l'exemple de leurs compagnons d'armes qui du haut du ciel les invitaient à la même victoire, était la plus éloquente exhortation. Comme on les pressait une troisième fois d'obéir au tyran , ils lui adressèrent la lettre suivante :
« Prince, nous sommes vos soldats ; mais, nous nous faisons gloire de le confesser hautement, nous sommes aussi les serviteurs de Dieu. Nous vous devons le service militaire , nous lui devons des mœurs pures ; nous avons reçu de vous la solde, nous tenons de lui la vie ; c'est pourquoi nous ne pouvons vous obéir jusqu'à renier le Dieu créateur de toutes choses, notre maître et notre créateur à nous, comme aussi votre maître et votre créateur à vous, que vous le vouliez ou non ; ne nous réduisez pas à la triste obhgation de l'offenser, et vous nous trouverez, comme nous l'avons toujours été, prêts à exécuter tous vos ordres; autrement, nous lui obéirons plutôt qu'à vous.
« Nous vous offrons nos bras contre l'ennemi, quel qu'il soit, que vous voudrez frapper ; mais nous tenons que c'est un crime de les tremper daas le sang des hommes pieux et paisibles : nos mains savent combattre contre des ennemis et contre des impies ; mais elles ne sauraient point égorger des amis de Dieu et des frères. Nous n'avons pas oublié que c'est pour protéger nos concitoyens, et non pour les frapper, que nous avons pris les armes; toujours nous avoos combattu pour la justice, pour la piété, pour le salut des innocents; ce souvenir a été pour nous, jusqu'à présent, le prix de nos périlleux travaux. Nous avons combattu, par respect pour la fiiélité que nous vous avons promise ; mais comment pourrions-nous la garder, si nous trahissions celle que nous avons donnée à Dieu? Nos premiers serments ont été pour Dieu, nos seconds pour l'empereur; vous ne pourriez pas croire aux seconds, si nous allions enfreindre les premiers.
« Ce sont des chrétiens que vous ordonnez de rechercher pour les punir; mais nous voici, nou? chrétiens ; vos vœux sont satisfaits , et vous n'avez plus besoin d'en poursuivre d'autres ; vous avez en nous des hommes qui confessent Dieu le Père, l'auteur de toutes choses, et qui croient en Jésus-Christ, son Fils, comme en uû Dieu. Nous avons vu tomber sous le glaive les compagnons de nos travaux et de nos périls, et leur sang a rejailli jusque sur nous ; cependant nous n'avons pas pleuré le massacre de ces bienheureux frères ; nous n'avons pas même plaint leur sort ; au contraire, nous
les avons félicités de leur bonheur; nous nous sommes réjouis de ce qu'ils ont été trouvés dignes de souffrir pour leur Seigneur et leur Dieu.
« Quant à nous, l'extrême nécessité de défendre notre vie ne nous portera pas à la révolte; non, prince, le désespoir, qui donne tant de force dans les dangers, ne nous armera pas contre vous. Nous avons des armes, et nous ne nous en servirons pas ; nous aimons mieux mourir que de tuer, périr innocents que de vivre coupables. Si vous faites encore des lois contre nous , s'il vous reste de nouveaux ordres à dicter, de nouvelles sentences à prononcer, le feu, le fer, la torture ne nous effraient pas; nous sommes prêts à mourir. Nous vous déclarons que nous sommes chrétiens, et que nous refusons de répandre le sang chrétien. »
Ces nobles paroles ne firent aucune impression sur le cœur du tyran ; il enveloppa les débris de la légion Thébéenne et la massacra jusqu'au dernier soldat, le 52 septembre 286. Après ce lâche assassinat, les légionnaires, enrichis des dépouilles de leurs camarades martyrisés, se livrèrent à un joyeux festin au milieu des cadavres. Un vétéran, nommé Victor, passa, sans le savoir, près du théâtre de leurs orgies. Les convives, dans Fexaltation de l'ivresse, l'invitèrent à partager avec eux le festival, tt lui racontèrent leur bel exploit. Victor refusa avec horreur. « Vous êtes donc aussi chrétien? lui dirent-ils. — Oui, répondit le vétéran, je le suis et le serai toujours. » Ils le tuèrent sur-le-champ ; il n'était pourtant pas de la légion Thébéenne. Les corps de ces héros furent jetés dans le Rhône ; plusieurs des villes situées sur le fleuve en recueillirent les reliques. On bâtit une basilique en l'honneur des Thébéens sur la place où ils avaient été massacrés; plus tard, Sigismond, roi de Bourgogne, y fonda le célèbre monastère d'Agaune, qui a porté depuis le nom de Saint -Maurice. Les martyrs d'Agaune étaient principalement vénérés en Suisse, en Savoie et dans les Gaules ; leur primicier devint le patron d'un ordre de chevalerie institué en 1572 par le duc Emmanuel-Philibert, et confirmé par Grégoire XIII.
Deux cohortes de la légion Thébéenne, commandées par Thyrsus et Bonifacius, avaient été dirigées vers les Germanies cisrhénanes. Maximien mit à leur poursuite le préfet Rictius Varus , qui les atteignit sur les bords delà Moselle , le 4 octobre 287 ; il les massacra tout entières avecle patricien Palmatius, homme consulaire, plusieurs sénateurs, notamment Hormista, Papirius, Constans, Jovianus, et d'autres fidèles de Trêves. Vers la fin du iv siècle, Félix, évêque de cette ville, fit transporter les corps de ces martyrs dans l'église Saint- Paul, où, par des fouilles miraculeusement suggérées en 1071, on les trouva dans une crypte sous deux tables, l'une de marbre et l'autre de plomb, avec une inscription qui indiquait les noms des martyrs, le temps de leurs souffrances et le caractère de leurs persécuteurs.
D'après le Martyrologe romain, Rictius Varus passa de Trêves à Verona, aujourd'hui Bonn, où il fit trancher la tête à Cassius, à Florentins et à sept autres soldats de la légion Thébéenne, le 10 octobre 287 ; on voit encore le lieu du supplice; on y a élevé une chapelle dite des Martyrs. La scène fut plus sanglante à Cologne : les braves Géréon, Victor et Mallose y périrent par le glaive pour la défense de la vraie foi, avec un grand nombre de légionnaires, le 20 octobre 287. D'après le Missel de Cologne , d'accord avec le Martyrologe romain , ils étaient environ trois cent dixhuit ; la plus ancienne mention de ces martyrs se trouve dans Grégoire de Tours ; les détails plus circonstanciés n'ont été donnés que dans les martyrologes du moyen âge, qui diffèrent beaucoup entre eux, spécialement sur le chiffre des martyrs. Grégoire de Tours en fixe le nombre à cinquante, appelés, dit-il, les samts dorés, à cause des riches dorures qui brillaient de toutes parts dans la splendide basilique bâtie à Cologne, par la munificence de saisit Hélène, en leur honneur. On compte encore quel-