CHAPITRE XV
ques soldats de la même légion martyrisés en diverses villes de la Provence, où ils se trouvaient dispersés *.
Les chrétiens étaient nombreux dans les armées romaines; la plupart, s'appuya nt sur la parole de saint Jean-Baptiste et sur l'exemple du centurion Corneille, consentaient, sinon à rechercher, du moins à subir la milice; quelques-uns pourtant, plus rigides, voyaient dans ces aigles, dans ces drapeaux, dans ces couronnes de lauriers qu'il fallait porter à certains jours, des signes d'idolâtrie; d'autres, plus excessifs encore dans leur rigorisme, blâmaient l'usage des armes chez le chrétien, qui ne doit pas rendre injure pour injure : le christianisme leur semblait un sacerdoce que l'effusion du sang aurait souillé ; ils nourrissaient le rêve d'une société entièremeat chrétienne où la paix universelle s'établirait par l'unité des cœurs en Jésus-Christ, et où, faute d'ennemis, le métier de la guerre n'aurait plus sa raison d'être. L'Église militante a toujours admis que les chrétiens pouvaient être soldats; toujours elle leur commande de demeurer partout fidèles à leurs devoirs envers la patrie comme à leurs devoirs envers Dieu ; mais elle les exhorte, plutôt que de trahir leur foi, à se résoudre au martyre ou à renoncer ouvertement à la carrière des armes.
D'ailleurs les hommes capables de mourir l'épée à la main ne manquaient pas parmi ces chrétiens qui affrontaient tant de tortures ; le courage du soldat était plus facile que celui du martyr; aussi les figures empruntées au vocabulaire de l'arèae et du champ de bataille se reproduisaient -elles souvent dans le récit de leurs souffrances. Il n'y est question que de lutte et de combat, de soldats et d'athlètes, de palmes et de victoires. Cette terminologie spéciale, remplie d'allusions aux exercices gymnastiques et aux services militaires, les divines Écritures l'avaient employée en représentant la vie du chrétien comme une rude et perpétuelle milice. Elles le montrent revêtu d'une armure invincible, les reins enveloppés de la ceinture de la vérité, la poitrine couverte de la cuirasse de la justice, les pieds chaussés pour marcher au combat, et avec le bouclier de la foi, le casque du salut et le glaive spirituel qui est la parole de Dieu. A l'exemple des écrivains sacrés, les apologistes des premiers siècles s'étaient emparés de ces belliqueuses images, qui allaient si bien à leurs œuvres défensives, à leur parole militante.
Ce langage, emprunté au métier des armes, convenait merveilleusement aux actes des martyrs. Lorsqu'il s'agit de ces héros du christianisme, milice, combat, triomphe , ces vocables ne perdent pas complètement leur signification propre ; ils n'entrent qu'à demi dans le domaine des figures. Effectivement, la persécution était-elle autre chose qu'une guerre à mort où se trouvaient engagées les forces conjurées de deux sociétés rivales? La guerre une fois déclarée aux disciples du Christ par un édit impérial où le soulèvement des masses, les agents de l'administration romaine d'un côté, et les fidèles enfants de l'Église de l'autre, étaient en présence. Les premiers avaient d'abord recours aux promesses flatteuses, puis aux menaces, à l'emprisonnement, aux supplices les plus raflînés, enfin à la mort; les chrétiens opposaient aux attaques successives de la séduction et de la force brutale le calme de leurs réponses, l'énergique affirmation de leur foi, la fermeté d'un courage supérieur à tous les tourments. Païens et chrétiens, les seconds surtout, s'intéressaient vivement à la lutte, s'y associaient avec une ardeur nonpareille; de part et d'autre on accourait au forum , à l'amphithéâtre. Les multitudes païennes stimulaient le zèle des magistrats par leurs vociférations , et , dans leur fureur frénétique , elles leur dictaient souvent les supplices à infliger. Les communautés chrétiennes , de leur côté , ne mettaient
1 Annales hagiographiques de la France, par Barthélémy, années 1860, ISGl. — Surius, 10 octob. — Bidhoid. i octol).
pas moins d'empressement à soutenir les confesseurs de leur présence, à les animer par le jeu de leur physionomie. Les persécuteurs et les martyrs ne se trouvaient pas seuls engagés dans le combat , les puissances célestes et les esprits de l'abîme y intervenaient à leur manière , l'action du ciel et celle de l'enfer sont signalées toutes les deux dans les actes des martyrs. Or, par un effet spécial à cette lutte, à la mort était attaché l'avantage de la victoire : mourir, c'était triompher ; la palme revenait de droit aux confesseurs qui demeuraient étendus sur l'arène, ou qui expiraient dans les tortures; le déshonneur de la défaite retombait tout à la fois, et sur les juges qui avaient condamné les martyrs, et sur les multitudes furieuses qui avaient réclamé leur sang, et sur les bourreaux qui leur avaient arraché la vie.
En ce sens, le séjour du farouche Maximien Hercule au delà des Alpes fut un temps de triomphe pour les Églises de la Gaule. Il faut, en effet, rapporter à ce tigre couronné les nombreux martyrs que leurs actes désignent comme ayant souffert dans les provinces transalpines sous les règnes de Dioclétien et de Maximien. La persécution générale qu'on appelle l'ère des martyrs n'éclata qu'en 303 ; elle ne se fît presque pas sentir dans les Gaules, qui avaient alors le bonheur d'être gouvernées par Constance Chlore, père du grand Constantin. On fait d'ailleurs que Mîximien Hercule tenait les chrétiens pour des ennemis plus odieux que les barbares ou les Bagaudes. Son caractère seul pourrait en servir de preuve : fils d'un paysan de Sirmium, il avait gardé sur le trône une rusticité de manières qui attestait sa basse extraction ; toute sa science se réduisait à l'art de la guerre, qu'il avait appris dans de longues années de service sur les frontières de l'empire ; mais ses mœurs étaient encore plus barbares que sa naissance et son éducation : prince également cruel et voluptueux, Ips infâmes plaisirs auxquels il se livrait partout sur son passage excitaient encore davantage sa férocité ; il ne se croyait heureux que quand il faisait du mal. Est-il surprenant qu'avec de pareilles inclinations il ait été le persécuteur d'une religion qui enseignait l'humanité et la pureté?
Pour comble de malheur, un si mauvais prince trouva dans la personne de Rictius Varus un ministre encore plus cruel et plus méchant que lui. Ce terrible exécuteur des hautes œuvres de Maximien Hercule parcourait les principales villes de la Gaule belgique pour stimuler par sa présence l'activité des magistrats et interroger lui-même les plus grands coupables ; il voyageait dans tout l'appareil d'un préfet du prétoire, avec ses soldats, ses greffiers, ses appariteurs, ses bourreaux; partout où il séjournait, on voyait accourir à lui les espions gagés ^ les délateurs officieux, les partisans fanatiques du despotisme; ils venaient lui dénoncer quelques individus suspects de christianisme, ou signaler à sa vigilance quelques grands périls pour l'État; sa route était marquée par des arrestations, des supplices, des exécutions qu'ordonnaient à l'envi les gouverneurs civils ou militaires, jaloux de se concilier les bonnes grâces du tyran. Sur la nouvelle que Rictius Varus lui-même allait arriver, une émeute avait éclaté dans les murs de la cité des Rèmes; on avait saisi quelques chrétiens , on les avait tués en leur fichant des clous dans la tête ainsi qu'aux bras et aux épaules. Vers la fin duxvip siècle, dans un ancien cimetière rémois, on trouva, en effet, les corps de plusieurs martyrs percés de clous à la tête et aux bras; on présume qu'ils ont souffert sous Rictius Varus, parce que ce féroce gouverneur de la Gaule belgique employait communément ce genre de supplice.
Dans le bourg de Fismes, à l'extrémité du territoire des Suessions et sur la limite de celui des Rèmes, non loin de la grande voie romaine de Lyon à Boulogne-sur- Mer, vivait une jeune chrétienne appelée Macre; eUe habitait une petite île, Litia ou Litta, formée par la jonction du ruisseau de la Nore avec la pstite rivière de la Vesle. Sa demeure, enveloppée de solitude et d'ombrage, devenait, suivant l'occurrence,