‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 138 sur 180 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

une chapelle ou une hôtellerie pour ses coreligionnaires en voyage. Macre, emportée par les succès de son prosélytisme, se mit à prêcher la destruction des idoles. Rictius Varus, logé dans une villa gallo-romaine voisine de Fismes, se fit amener la noble fille; il lui représenta sa jeunesse, sa beauté, ses richesses, les honneurs dont elle pourrait jouir, si elle sacrifiait aux dieux tutélaires de Terapire. « Mon trésor, répondit Macre, c'est le Christ, FjIs de Dieu; il est mon capitole, mon temple, mon autel, et rien ne sera jamais capable de me séparer de lui. » Le préfet, confus de cette réponse de la jeune vierge, la condamna à être brûlée vive devant le capitole de la contrée, dédié à Jupiter. Bientôt, changeant d'avis, il lui fit couper les seins, et ordonna de l'enfermer sans nourriture dans un humide et noir cachot. Vers minuit, un vieillard à cheveux blancs apparut avec un air majestueux à la prisonnière ; il était porteur d'un baume d'une odeur suave et d'une efficacité merveilleuse pour la guérison de ses blessures, a Les remèdes matériels n'ont jamais connu mon corps, dit l'intrépide vierge; cependant, si telle est la volonté de mon Seigneur Jésus, je le prie de me guérir par la seule puissance de ?a parole. » Alors elle se prosterna contre terre , et, l'arrosant de ses larmes, elle pria Dieu d'accomplir sa sainte volonté; puis elle se releva saine et sauve. Riclius Varus, irrité de ce prodige, cita Macre devant son tribunal et l'interrogea de nouveau. « Je professe toujours du cœur et des lèvres, répliqua l'inflexible vierge, la divinité de Jésus-Christ, sauveur du monde; c'est lui qui m'a rendu la santé; il tient entre ses mains la vie et la mort. — Tu es folle, lui dit le préfet; renonce à ces rêveries et obéis à nos divins empereurs. — J'obéis à Dieu, reprit Macre; cette obéissance, bien loin d'être une folie, est, au contraire, l'unique sagesse qui procure le salut à l'âme. « Le tyran, enflammé de colère, ordonna de joncber le sol de tessons pointus et d'y mêler des charbons ardents, puis de rouler longtemps le corps de Macre sur ce lit de flammes et de douleurs; mais Dieu donna la moelleuse tendresse de la plume et la douce fraîcheur de la rosée à cette couche de cailloux et de feu. La jeune martyre demanda enfin à son divin Époux d'aller jouir de ses célestes embrassements ; sa prière fut exaucée le 2 mars 288 '. Un reliquaire en bois doré sur.monté d'un clocheton avec dôme, renfermant le chef de cette sainte, orne l'église paroissiale de Fismes, où Ton a récemment placé de belles verrières qui représentent les principales circonstances du martyre de la jeune héroïne.

Deux autres chrétiens, Rufîn et Valère, qui avaient, sur le territoire des Suessions, l'intendance des greniers publics, furent déférés à Rictius Varus : c'étaient de nobles Romains, venus avec une mission d'ouvriers évangéliques pour implanter le christianisme dans la Gaule belgique; selon d'autres, ils étaient originaires d'une bourgade située au bord delà Vesle, près de Braisne, et qui a pris dans la suite le nom de Bazoches; ce qui est certain, c'est qu'ils étaient préposés à la garde des grains destinés à l'approvisionnement du palais impérial élevé en ce pays. Le préfet du prétoire les fit chercher avec un soin extrême; ils s'étaient blottis dans une caverne. On les lui amena chargés de lourdes chaînes. « Croyez-moi, Rufin et Valère, dit- il d'un ton flatteur, honorez nos dieux Jupiter et Mercure, Diane et Vénus, et aussitôt je vous comblerai d'or et d'argent, et vous serez les premiers dans le palais de l'empereur. — Qae ton or et ton argent soient avec toi dans l'enfer, répliquèrent-ils , et qu'on les verse liquéfiés dans ta bouche, là où tu verras le démon, ton père, brûler dans un feu inextinguible ; mais rien ne pourra nous séparer de la charité da Christ. » Rictius Varus, enflammé de colère, ordonna de les étendre sur le chevalet avec violence et de les battre avec des courroies plombées. « Nombreuses sent les tribulations des

* Flodoard , Histoire de l'Église de Reims.

justes, s'écrièrent durant le supplice RuQn et Valère, mais Dieu les délivrera de chacune d'elles; il veille à la garde de leurs ossements; pas un seul ne sera brisé. » Plus les confesseurs invoquaieut le Seigneur, plus le tyran donnait des ordres sévères pour aggraver leurs tourments; il pressait les bourreaux de décharger sur eux toute la vigueur de leurs bras nerveux; en quoi il fut parfaitement obéi : tous les membres des bienheureux martyrs furent disloqués, au point que la charpente osseuse de leur corps se déboîtait; on entendait à peine un léger souffle s'échapper de leur poitrine.

«Enlevez-les du chevalet, dit alors le tyran, reportez-les dans le cachot jusqu'à ce que j'aie inventé quelques nouvelles tortures. » Les bienheureux Rufîn et Valère, rentrés dans la prison, chantaient les louanges du Seigneur : « Aidez-nous, ô notre Sauveur, disaient-ils, et, pour Thonneur de votre nom, délivrez-nous. » Un ange leur apparut au milieu de la nuit, a Agissez virilement et que votre cœur s'affermisse, leur dit-il, notre Maître ne tardera pas à vous admettre dans les rangs des saints; là vous recevrez les couronnes immortelles qu'il vous destine et que je vous offre. )) Eq parlant ainsi, l'ange déposa sur leurs têtes des couronnes d'une beauté merveilleuse; elles étaient resplendissantes comme des émeraudes. Le lendemain matin, Rictius Varus ordonna de lui présenter de nouveau RuGn et Valère; il vit avec étonnement sur leurs joues l'éclat des roses, et sur leurs corps la blancheur du lis; au lieu d'attribuer ce prodige à une vertu divine, le tyran l'attribua aux opérations de la magie; il traita de scélérats et d'impies ces hommes innocents et pleins de ferveur; il ordonna à ses gardes de leur lier les mains derrière le dos pour les traîner à sa suite jusque vers un lieu nommé Qaincampoix; là, près de la voie publique, sur les bords de la Vesle, on leur trancha la tète, le 44 juin 288. Selon la plus commune opinion, ce serait sur l'emplacement même du château de Bazoches, oiî une fontaine rappelle leur souvenir, qu'ils auraient été décapités et leurs corps jetés dans un cloaque, d'où les fidèles les auraient retirés pour les ensevelir dans la basilique bâtie à Bazoches en leur honneur '.

Deux frères issus d'une noble famille de Rome, Crépin et Crépinien, que la grâce avait encore unis plus étroitement que la nature, s'étaient fixés dans la cité des Suessions; depuis de longues années ils ne laissaient perdre aucune occasion d'annoncer la bonne nouvelle ; ils avaient choisi le métier de cordonnier comme une occupation tranquille et sédentaire qui leur permettait, sans être dérangés de leur travail ni privés de moyens d'existence, d'initier peu à peu à la connaissance de Jésus-Christ tous les acheteurs qui viendraient à leur modeste boutique. Leur habileté dans l'exercice de leur humble profession, et plus encore leur esprit de justice, leur désintéressement, leur charité, leur complaisance, leur attiraient de nombreux visiteurs. Comme on était charmé de leurs manières affables et polies, on aimait à réclamer leurs loyaux services et à s'entretenir avec eux. La doctrine qu'ils prêchaient avec une profonde conviction, mise en parallèle avec les enseignements si bizarres du paganisme, produisait une forte impression sur leur auditoire sans cesse renouvelé. Maximien Hercule , en traversant le territoire des Suessions, apprit avec rage les progrès rapides qu'y avait faits le christianisme; il n'eut pas de peine à découvrir qu'il fallait attribuer ce succès à Crépin et à Crépinien; il les cita aussitôt devant son tribunal. « Est-ce Jupiter, ou Diane, ou Apollon, ou Mercure, ou Saturne que vous adorez? leur dit-il. — Nous n'adorons qu'un seul Dieu, répondirent les deux frères; vous, en adorant Jupiter et les autres dieux, vous êtes dans uQe déplorable erreur. » Maximien, transporté de colère, menaça de leur infliger les plus atroces

1 BoUandistos, Af-ta xandonun , 14 juin.

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