‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 139 sur 180 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

tortures, s'ils persévéraient dans leur croyance; puis, se radoucissant, il leur promit des richesses et des honneurs, s'ils consentaient à sacrifier aux dieux de l'empire. « Vos menaces ne nous intimident pas, répliquèrent les confesseurs, la mort est pour nous un gain; quant à votre argent et à vos dignités, donnez-les à ceux qui vous servent; c'est avec joie que nous avons renoncé à tout cela pour l'amour de Jésus-Christ. » L'empereur, courroucé de ne rien gagner sur eux , les envoya au farouche Rictius Varus.

Ce fidèle exécuteur des vengeances de Maxiraien Hercule se chargea volontiers de faire cruellement expier à Crépin et à Crépinien leur constance à professer la doctrine de Jésus-Christ. Il les fit suspendre avec des poulies, et commanda qu'en ce douloureux état ils fussent rompus à coups de bâton. « 0 Seigneur Dieu, répétaient Crépin et Crépinien au milieu des tourments, secourez vos serviteurs, afin qu'aucune faiblesse ne déshonore l'œuvre entreprise en votre nom. » Le tyran s'attendait à ce que la violence de la douleur leur arrachât des crîs afl'reux; voyant, au contraire, qu'ils priaient avec sérénité, il n'en devint que plus furieux; il ordonna de leur faire subir les plus atroces tortures : on enfonça des baguettes aiguës dans leurs doigts entre l'ongle et la chair; on découpa des lanières de soulier avec la peau de leur dos; on leur pendit d'énormes pierres au cou pour les noyer dans la rivière d'Aisne; on les plongea dans un mélange de poix fondue ou d'huile bouillante; mais les deux intrépides confesseurs, par un eflet de la puissance divine, ne souff'rirent aucune atteinte. Comme les miracles endurcissent souvent les pécheurs au lieu de les convertir, Rictius Varus ne se laissa pas toucher par les prodiges opérés sous ses yeux; sa rage s'accrut à un tel point que, de dépit de se voir vaincu par l'héroïque patience de Crépin et de Crépinien, il leur fît couper la tête, le 25 octobre 288.

Un pieux vieillard nommé Roger, qui habitait, avec sa sœur Pavie, une humble maison située à Soissons dans une rue appelée aujourd'hui rue de la Congrégation , enlevèrent furtivement les corps des saints martyrs et les ensevelirent avec honneur dans leur propre demeure; les précieuses reliques y restèrent jusqu'à la fin du m* siècle, visitées souvent, en cachette d'abord, par les fidèles qu'avaient convertis les entretiens édifiants de Crépin et de Crépinien; ils allaient implorer devant le tombeau de leurs pères spirituels la grâce de persévérer dansla foi. Plus tard, sous Constance Chlore, ils profitèrent de l'espèce de tolérance des magistrats romains pour accourir plus librement à la pauvre habitation de Roger; considérée dès lors par la population chrétienne comme une véritable chapelle, elle fut, après la conversion du grand Constantin, canoniquement érigée en oratoire public sous le nom de Saint-Crépin-le-Petit. Vers l'année 320, on transporta par eau, en remontant le cours de l'Aisne, les saintes reliques au château de Crise, bâti près de la petite rivière de ce nom. Une crypte avait été préparée pour les recevoir; on les y renferma; dans la suite, le château, détruit par les guerres, fut remplacé par une église qui prit le nom de Saint-Crépin-le-Grand, pour la distinguer de celle qu'on avait construite à l'endroit de la maison de Roger. Environ trois siècles après cette première translation, l'an 647, on déposa les ossements sacrés dans une magnifique châsse chargée d'or et de pierreries qu'avait faite lui-même saint Éloi, évêque de Noyon; à diverses époques, on détacha de ce précieux dépôt un certain nombre de fragments assez considérables pour en enrichir d'autres églises, notamment l'église con^entuelle des Clarisses à Rome, la cathédrale d'Osnabruck, en Westphalie, aujourd'hui dans le Hanovre, l'abbaye de Fulde dans l'électorat de Hesse-Cassel. Les marques de confiance et de vénération envers saint Crépin et saint Crépinien se multiplièrent avec les siècles. L'association des Frères cordonniers de Michel Buch, nommé vulgairement

le bon Henri, fondée en 10.45, et celle des Fr-ères tailleurs, instituée deux ans plus tard , se placèrent, avec toutes les affiliations du même genre, en France et en Italie, sous le patronage de ces deux généreux confesseurs de la foi *.

Rictius Varus se rendit de Soissons à Amiens, où l'on parlait beaucoup des prédications et des miracles de Quentin, fils du sénateur Zenon; il fît aussitôt comparaître l'homme apostolique devant son tribunal dans un consistoire public. « Gomment, lui dit-il, vous, rejeton d'une si noble race, vous vous entêtez dans de folles superstitions jusqu'à adorer comme Dieu un homme que nous savons avoir été crucifié par les Juifs? — La plus excellente noblesse consiste, répondit Quentin, à connaître le vrai Dieu et à le servir avec fidélité; quant à la religion chrétienne, que vous taxez de superstition, elle ne saurait subir une dénomination aussi ignoble, elle qui seule conduit au souverain bonheur. — Si tu ne sacrifies dans le moment même, dit le préfet, je te jure par nos dieux et nos déesses que je te tourmenterai cruellement jusqu'à la mort. — Et moi, répliqua Je généreux confesseur, je vous proteste par le Seigneur mon Dieu que je ne ferai point ce que vous me commandez, et que je ne crains pas plus vos menaces que vos dieux. » Le tyran, transporté de fureur, ordonna de le battre de verges; pendant cette flagellation, le bienheureux Quentin mérita d'êlie encouragé par une voix du ciel ; au même instant les appariteurs qui le flagellaient à outrance, dévorés intérieurement par un feu secret, déclarèrent au préfet qu'ils éprouvaient d'inexprimables douleurs, au point qu'ils pouvaient à peine parler et se remuer '.

Ace spectacle étrange, Rictius Varus s'écria que Quentin était un magicien; il ordonna de l'enfermer dans un obscur cachot. Là un ange le visita pendant la nuit, et lui commanda d'aller consoler le peuple et l'affermir dans la foi de Jésus-Christ. Le bienheureux confesseur sortit sans obstacle de son étroite prison et courut prêcher sur la place pubhque; l'éclat de ce miracle et les souffrances qu'il venait d'endurer donnèrent tant de forces à ses paroles, qu'il convertit près de six cents personnes; ses gardes mêmes, convaincue de sa délivrance miraculeuse, demandèrent le baptême. Le préfet, furieux de ces conversions, fit ramener Quentin devant lui ; il essaya de nouveau de le vaincre par une feinte douceur. Ses flatteuses promesses ne produisirent pas plus d'effet que ses menaces. « Ne savez- vous pas, homme misérable et perfide, fiii dit l'homme de Dieu, que celui-là n'est pas pauvre qui est riche en Jésus-Christ? Ce sont ses biens impérissables que j'ambitionne; je les convoite si ardemment que je suis prêt, pour les conquérir, non-seulement à être vivement tourmenté, mais encore à subir le dernier supplice. » Ce langage excita dans l'âme du tyran une telle fureur, qu'il fit étendre Quentin sur le chevalet et tirer avec des poulies jusqu'à le démembrer; ensuite il ordonna de le fouetter avec des chaînettes de fer; on lui versa sur le dos de l'huile, de la poix et de la graisse bouillantes; on lui brûla les côtes avec des torches ardentes; on lui mit dans la bouche de la chaux, du vinaigre et du sénevé, dans l'espoir que l'excès de la douleur lui arracherait enfin une parole d'assentiment. « Juge inhumain, s'écria l'athlète du Christ, ne savez-vous pas que je regarde comme des rafraîchissements tout ce que vous me faites souffrir pour le nom de mon Seigneur Jésus, parce que je sens en moi une douce rosée de consolations que la bonté divine m'envoie du ciel. »

La rage de Rictius Varus augmentait à propoition de son impuissance; il menaça Quentin de l'envoyer à Rome devant les Césars, qui lui infligeraient les plus atroces châtiments, a Dieu est partout, répliqua l'inébranlable confesseur; je serai à Rome,.

1 Les Petits BoUandistes , par l'aljljé Giiérin, 23 octolire. ^ Ibid., 31 octobre.

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