CHAPITRE XY
comme en tous lieux, sous sa protection. » Le tyran le fit charger de chaînes et conduire devant lui jusqu'à la capitale des Vermandues, Augusta Veromanduorum, aujourd'hui Saint-Quentin, où il devait se rendre pour les affaires de son gouvernement. Là, Rictius Varus tenta un dernier eff'ort pour le gagner; comme il avait remarqué que l'héroïtjue patient semblait tirer de nouvelles forces de ses tourments, il se laissa aller à toute son infernale férocité : on perça Quentin depuis le cou jusqu'aux cuisses avec deux barres de fer; on lui enfonça des clous sous les ongles et dans plusieurs autres parties du corps. Comme après ce long martyre le saint vivait encore, on le condamna à la décapitation en qualité de citoyen romain, le 31 octobre 288. Les bourreaux jetèrent la tête avec le corps dans la rivière de la Somme; mais Dieu ne permit pas que les reliques d'un si illustre martyr demeurassent sans honneur.
Un demi-siècle environ après la sanglante exécution , sous le règne des trois fils de Constantin, une vénérable dame romaine, nommée Eusebia, aveugle depuis neuf ans, eut révélation d'un ange qu'elle recouvrerait bientôt la vue, si elle allait chercher les ossements de saint Quentin; elle obéit et vint à l'endroit où l'on passe la Somme, en suivant le grand chemin d'Amiens à Laon; elle s'agenouilla au bord de la rivière; pendant qu'elle priait avec ferveur, le corps du martyr apparut à fleur d'eau, encore percé de deux broches de fer; ce fut le premier objet qui la frappa dès qu'elle eut recouvré l'usage de ses yeux par la vertu des saintes reliques. Elle fît bâtir sur la colline voisine un oratoire pour les y déposer avec décence, à l'exception des deux broches de fer, quelle emporta à Rome par dévotion. Ce petit oratoire, transformé en église l'an 3C0, devint le siège d'un évêché qui fut d'abord occupé par Hilaire I". Pour échapper aux incursions des barbares qui désolaient souvent cette partie de la France, saint Médard, quatorzième évêque de Saint-Quentin, transféra sa résidence à Noyon. Le tombeau de l'apôtre du Vermandois conserva sa célébrité au milieu de ces temps malheureux ; souvent des hommes qui avaient des crimes à expier y venaient en pèlerinage. A cette époque, pour soustraire à la profanation l'inestimable trésor, on l'ensevelit. On avait oublié le lieu de cette sépulture, lorsqu'en C40 il fut donné à saint Éloi, un des successeurs de saint Médard, de retrouver le précieux dépôt et de l'enfermer dans une magnifique châsse, chef-d'œuvre de ses mains.
Environ six semaines après le martyre de saint Quentin, deux d'entre ses collègues, Fuscien et Victoric, qui le croyaient encore en vie, se rendirent dans la cité amiennoise pour conférer avec lui. Tous deux, issus des plus nobles familles de Rome, étaient venus prêcher dans la Gaule belgique, en 219, après avoir reçu leur mission du pape saint Fabien; ils avaient fixé leur principale résidence à Thérouanne, capitale des Morins. Voici sous quelles couleurs Folquin, abbé de Lobbes, dépeint ce peuple avant sa conversion au christianisme: « C'était, dit-il, une nation qui ne gardait aucune règle dans ses mœurs, plus portée à recourir aux armes qu'à recevoir des conseils, et qui mettait plus d'abondance que de sagesse dans ses discours. Son indomptable barbarie et sa grande inclination au mal ne pouvaient être réprimées que parla prudence et la perspicacité d'hommes d'une éminente sainteté. » Fuscien, surnommé l'homme chaste par excellence, avait pris pour sa part le soin d'évangéliser Thérouanne et ses alentours; la domination des Romains dans cette contrée, où ils voulaient établir le culte de Mars, l'empêcha d'y ériger une chapelle au vrai Dieu, comme il l'aurait désiré; il se contenta de construire un oratoire sous le vocable de la sainte Vierge, à l'endroit où s'élève actuellement l'église d'Helfaut. Comme bientôt l'enceinte d^ vint trop étroite pour contenir la foule toujours croissante des néophytes, Fuscien se vit obligé de prêcher en plein air. On désigne en-
core sous le nom de champ sacré l'enclave de terrain où l'homme apostolique rassemblait les fidèles pour leur faire entendre la parole de Dieu.
Victoric s'était isolé de Fiiscien pour répandre sur un autre point de la Morinie la semence évangélique; ce fut dans les cantons qui bordaient la mer qu'il alla exercer son zèle, nolamment dans le pagus Gesoriacus, aujourd'hui le Boulonnais; il ne fat pas plus heureux à Boulogne qu'à Thérouanne : cette ville , fondée par un parent de Jules César sur le modèle de la ville italienne de même nom, toute fière de la préférence que lui accordaient les chefs de la puissance romaine et de leur séjour dans ses murs, ne souffrit point qu'un homme obscur, un inconnu, vînt y établir le culte nouveau d'un crucifié. Victoric, forcé de s'installer en dehors de la cité nouvelle, érigea un oratoire à l'embouchure de la rivière de Liane, sur un terrain qui servait alors de digue aux flots de la mer. On voyait encore au commencement du xvii' siècle, à droite de la route de Montreuil, une chapelle vénérée où saint Birin, premier évêque de Dorcester, célébra la messe en 633, et où furent apportées, l'an 1099, les riches offrandes de Godefroy de Bouillon, couronné roi de Jérusalem; elle pourrait bien, ce semble, dit le père Malbrancq, historien de l'ancienne Morinie, rappeler à juste titre la petite église fondée par saint Victoric.
Dès leur arrivée à Amiens , les deux apôtres apprirent que la persécution y sévissait avec violence; ils se hâtèrent d'en sortir par la voie romaine qui mène à Saint- Justet de Saint-Just à Paris; ils s'arrêtèrent au village de Sama, aujourd'hui Sains, à l'hôtellerie du vieillard Gentianus. Ce vénérable hôtelier, encore païen, mais très-affectionné au christianisme, les assura qu'on les cherchait eux-mêmes pour les mettre à mort. Ils furent, en effet, découverts par les archers de Rictius Varus, qui se saisirent de Fuscien et de Victoric; pendant cette arrestation, Gentianus, par un premier mouvement d'indignation, tira l'épée pour défendre ses hôtes. Le préfet du prétoire lui demanda la cause de cette audace. « J'ai agi ainsi, répliqua Gentianus, parce que je désire mourir pour la gloire de Jésus-Christ et pour la défense de ses serviteurs que vous persécutez injustement. •» A ces mots, la soldatesque lui trancha la tête.
L'impatiente fureur de Rictius Varus contre Fuscien et Victoric ne pouvait souffrir aucun délai; deux fois, sur le chemin de Sama à Amiens, on les soumit à de cruelles épreuves. Des croix de pierre, mutilées par le temps , marquent les deux endroits où les apôtres furent torturés, l'une près de Sains, l'autre en face de la grille de l'ancienne abbatiale de Saint-Fuscien. On leur enfonça dans les oreilles et dans les narines des broches de fer rougies au feu; on leur arracha les yeux; on les transperça de flèches; enfin, comme ils palpitaient encore, on leur abattit la tête le 11 décembre 288. La tradition populaire raconte qu'ils prirent dans leurs mains leurs chefs ensanglantés, et qu'ils revinrent d'un pas ferme au toit hospita,lier du bienheureux Gentianus. Les plus anciens monuments qui les représentent dans cette attitude sont leurs tombeaux au village de Sains et leurs statues au portail de Notre- Dame d'Amiens. L'anniversaire de leur martyre s'appelait en Picardie la Saint- Fuscien d'hiver; celui de l'invention de leurs reliques au 27 juin, l'an 555, la Saint-Fuscien d'été 1.
L'apostolat de saint Quentin et de ses compagnons était puissamment secondé dans la Gaule belgique par une noble Italienn-e , nommée Romana, et ses onze compagnes. Cette jeune fille, touchée de bonne heure de la grâce divine qui faisait des conquêtes dans les palais des grands, et jusque dans celui des empereurs, avait résolu d'embrasser le christianisme; une fois régénérée par les eaux vivifiantes du baptême,
1 Annalc-i hayioyrapldques de la Franœ, par Gh. Barthélémy. Aimées 1861, 1S63.