‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 14 sur 180 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lazare, perdus aujourd'hui, où il se proposait de puiser les éléments d'uno Vie de ce bienheureux ressuscité.

Or ces Vies déjà anciennes, ces traditions déjà héréditaires du temps de Raban- Maur, remontaient au moins au vi« ou au vif siècle. Donc les auteurs de ces Vies ont raconté des laits qui, dès lors, étaient regardés comme constants, immémoriaux, admis sans contradiction en France et en Allemagne. Mais ces récits devaient nécessairement remonter de siècle en siècle jusqu'aux premiers temps; car, il faut le reconnaître, si les Églises de Provence n'eussent jamais entendu redire les scènes de l'apostolat des amis du Sauveur, qui eût osé leur proposer de semblables fables? Qui eût pu les leur faire croire, les introduire dans la liturgie, en constituer le fond d'un culte public, permanent, national; et cela, au su et au vu des Églises limitrophes qui ne réclamaient point, de l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les autres, qui gardait un silence approbateur, alors qu'il eût été si facile , dans cette première période, voisine des événements, d'éclairer l'ignorance ou de démasquer l'imposture?

A l'appui de la Vie de Marie -Madeleine, composée par Raban-Maur, et des fragments retrouvés des anciens écrits qui s'y rapportent, on possède encore , malgré les ravages des Sarrasins, d'autres monuments d'une incontestable authenticité; on a surtout la tradition , non une tradition isolée, locale, récente, mais une tradition unanime, constante, formant une chaîne indissoluble, ayant partout des racines indestructibles dans les souvenirs, dans les livres, dans la liturgie d'une foule de diocèses, des ordres religieux les plus célèbres, en France, en Allemagne, en Italie, et, par le canal de la liturgie romaine, dans le monde entier.

Admettre l'apostolat des amis du Sauveur en Provence, ce n'est donc pas confondre la légende avec l'histoire, toutes les conditions que la science est en droit d'exiger constatent ce fait : par conséquent, le christianisme pénétra dans les Gaules par la même route qu'avait suivie la civilisation de l'ancien monde. Environ six siècles après qu'une colonie de Phocéens eut fait de Marseille un foyer de lumières, un centre d'industrie et de commerce, une autre colonie d'émigrants jetait l'ancre sur le territoire des Ségobrige s, non loiu des bouches du Rhône. Ce n'étaient plus des marchands poussés par la soif des richesses, ni des aventuriers à la recherche de la fortune sous de lointains climats; de plus graves intérêts amenaient vers l'Occident ce groupe d'exilés que la haine furieuse des Juifs avait chassés de la Palestine. Parmi ces proscrits, dont la célébrité devait effacer les plus grands noms de l'histoire, se trouvait une famille dont le souvenir est resté inséparable du drame évangélique : c'étaient le ressuscité de Béthanie, Lazare, auquel le plus éclatant des miracles avait valu la grâce d'une seconde vie; Marthe et Marie Madeleine, ses sœurs, devenues le type, l'une de l'activité chrétienne qui transforme en mérites les occupations multiples de l'existence , l'autre, de la pénitence qui s'élève jusqu'à la perfection de l'amour divin; Marie Jacobé, nièce de sainte Anne et belle-sœur de la sainte Vierge; Marie Salomé, sa fille, mère de saint Jacques le Majeur et de saint Jean l'Évangéliste; Maximin, guide spirituel de ces saintes femmes, l'un des soixante-douze disciples du Sauveur.

Ces pieux personnages, livrés à la merci des flots, sur une frêle barque, sans voiles ni gouvernail, mais dirigée par le souffle de la Providence, abordèrent au rivage massaliote, dans l'î'.e où s'étale aujourd'hui cette petite ville des Saintes -Maries, si poétique en son isolement, au milieu des étangs salés et des marais pestilentiels de la Camargue. Descendus sur le sable, ils s'agenouillèrent près du puits que l'on voit encore, offrirent sur un autel de limon, comme autrefois Noé, le sacrifice de la reconnaissance pour leur heureuse traversée, et chantèrent, pendant la célébration des adorables mystères, des hymnes inconnus à ces contrées.

Cependant les fidèles serviteurs de Jésus demeurèrent où ils avaient débarqué, et adoptèrent ce pays. Pourquoi les Gaules furent-elles prédestinées à donner un dernier asile à ceux qui naguère avaient reçu avec tant de générosité dans leur maison de Béthaniele FjIs de Dieu et la Reine du ciel? Peut-être saint Pierre, en leur assignant les Gaules, et, dans les Gaules, la Provence, voulut-il opposer leur pureté angélique aux turpitudes que les Romains dissolus faisaient régner dans cette contrée opulente soumise à leur domination. Peut-être avait-il reconnu que le caractère franc, loyal, sympathique de ces nobles personnage? avait des analogies frappantes aveo le caractère des Gaulois, spécialement des Provençaux, et qu'en raison de ces traits de ressemblance leur mission serait couronnée d'un succès plus prompt et plus entier. Peut-être Dieu permit-il que le pays qui devait être le berceau de l'œuvre éminemment civilisatrice de la propagition de la foi, le pays où la femme, plus qu'en aucune autre nation du monde, exerce son influence, son zèle, -et prend l'initiative de la charité, le pays où tant d'ordres contemplatifs et actifs naissent, fleurissent, se multiplient, fût aussi celui qui le premier respirât le parfum salutaire des vertus et gardât les restes vénérables des amis du Sauveur. Qui sait si la sainte Vierge, instruite par son divin fils de toutes ces choses, n'aurait pas elle-même, de vive voix ou par l'organe du prince des apôtres, indiqué à ses pieuses compagnes le lieu où elles devaient glorifier le Seigneur en y répandant la bonne nouvelle des événements sacrés qui venaient de s'accomplir à Jérusalem I

Contrairement au Bréviaire romain, à l'opinion de l'annaliste Baronius et de Cornélius a Lapide, l'archevêque de Mayence, Raban-Maur, prétend que Lazare, successi\iement évêque de Béthanie et de Chypre, ne vint en Provence qu'après ses sœurs, et que Maximin l'y avait devancé. Q loi qu'il en soit de ce sentiment conforme d'ailleurs à l'ancienne liturgie de Marseille, la tradition représente Lazare et Maximin comme des semeurs infatigables de la céleste doctrine, priant nuit et jour, jeùcant, prêchant l'Évangile, Maximin dans la colonie des Eaux-Sextiennes, Lazare chez les Massaliotes, les fils de ces Grecs qu'un autre vaisseau avait conduits providentiellement aussi à la conquête de la côte méridionale des Gaules. La réputation de leur sainteté s'augmenta d'une manière si merveilleuse qu'elle s'étendit jusqu'en Italie; elle attira auprès d'eux Alexandre de Brescia, durant la persécution de l'empereur Claude. Ce pèlerin, encore adolescent, raffermi par eux dans la foi, retourna dans sa ville natale, vendit ses riches domaines et en distribua le prix aux pauvres; puis, tourmenté de la soif du martyre, il entra dans le temple de Diane pour en briser les idoles; le proconsul irrité le dénonça à Néron, qui donna ordre de le faire périr au milieu des plus cruelles tortures.

Les vieux livres liturgiques d'Autun et de Nantes, échappés aux ravages des Sarrasins, affirment q:e saint Lazare fut décapité sous le règne de Domitien, l'an 94, dans une extrême vieillesse : ce qui donnerait presque un demi-siècle à son épiscopat dans la ville de Marseille, en supposant qu'il l'eût commencé l'an 49, suivant le calcul de judicieux écrivains. Or^ voit encore, dans les caveaux de l'église Saiot-Victor, une crypte appelée la Confession, où saint Lazare se cachait avec ses néophytes durant la persécution; à gauche de l'autel, on vénère un siège de pierre taillé dans le roc; ce monument de la discipline des premiers âges du christianisme aurait servi à saint Lazare pour la réconciliation des pénitents; au-dessus on a sculpté grossièrement une figure de saint Lazare qui semble remonter au vi® siècle, et qui représente ce pontife avec la palme du martyre tt le bâton pastoral; l'Alpha et l'Oméga, comme dans les catacombes de Rome, sont burinés sur la voûte '.

1 Monuments inédits sur Vapostâtat de sainte Marie Madeleine en Provence, etc.. par l'aLlié Paillon; 2 vol. in-4«, édition Migne.

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