CHAPITRE XV 3Q
elle marcha dans les voies rapides de la perfection évangéliqae. Dès qu'elle eut reçu le voile de la chasteté des mains du pape saint Félix, elle distribua aux pauvres le prix de ses hijoux et de ses riches vêtements, pour s'attacher à la pratique des vertus qui ornent l'âme. Qaelques vierges ferventes qui, comme elle, avaient choisi le Seigneur pour leur héritage, menèrent avec elle une vie de retraite et de prière • elles s'exhortèrent mutuellement à l'amour de Dieu; elles sauvegardèrent leur innocence par le double rempart de la mortiûcation et de l'humilité : sage et salutaire précaution, indispensable aux âmes jalouses de conserver le trésor de la pureté. Alors des ouvriers apostoliques soutenaient de toutes parts des combats héroïques pour la foi de Jesus-Christ. Le récit de leurs victoires enflamma le courage de Uomana et lui inspira le désir de marcher sur leurs traces; elle quitta sa famille et sa patrie avec onze intrépides compagnes. G-s douze servantes du Christ suivirent la route illustrée par les prédications et les miracles de saint Quentin et de ses compagnons que h pape Sixte II avait envoyés au delà des Alpes. La force même de Dieu durant ce long et périlleux voyage, les rendit inaccessibles à la crainte comme à la faiblesse Il y a sans doute quelque chose de merveilleux dans ce lointain apostolat de douze jeunes filles bravant toutes sortes de dangers pour aller travailler à la propagation de la foi; mais tout n'est-il pas merveilleux et surnaturel dans l'établissement du christianisme?
A mesure qu'elles avançaient vers la Gaule belgique, quelques-unes se séparaient de leurs amies pour se diriger où les poussait le souffle de la divine Providence. Lorsque la conductrice de la pieuse colonie entra dans la cité des Bellovaques, il ne lai en restait plus que deux : Leoberia et Benedicta, qui s'éloignèrent à leur tour après avoir visité dévotement les tombeaux de leurs saints compatriotes. Benedicta ou Benoîte prit avec elle Leoberia ou Léobière, sa sœur de lait, pour se fixer au bourod'Origoy, poste militaire qui commandait le passage de l'Oise dans le territoire de l'ancienne Bibmx, aujourd'hui Laon. Le voisinage de la rivière en rendait le séjour délicieux; le sol en était fertile et ombragé; mais les habitants y croupissaient encore dans la fange de l'idolâtrie. Les deux saintes filles avaient bâti, pour en faire leur retraite ordinaire, une petite cellule sur une colline, hors du bourg; elles y passaient les nuits en prière et dans la contemplation des vérités célestes; durant le jour, elles parcouraient les alentours, pour y répandre les lumières que le Saint-Esprit leur avait communiquées. Elles se servaient d'une clochette pour appeler les fidèles à leurs instructions catéchétiques; cette clochette existe encore; elle est en cuivre doré; les parois en sont fort épaisses; lorsqu'on la sonnait, dit la légende, le feu du tonnerre était miraculeusement écarté, et les démons mis en fuite >.
Les nouvelles conquêtes que Benedicta et Leoberia faisaient tous les jours à Jésus- Christ ne purent demeurer cachées à Matroculus, gouverneur de la contrée; il avait ordre de n'épargner nul fidèle; de plus, il était Juif d'origine, et par conséquent ennemi juré des chrétiens. Il employa d'abord les artifices de la douceur pour les entraîner dans l'apostasie. « Soyez-en bien assuré, ô inventeur de toute malice, dit l'inflexible Benedicta, jamais je n'obéirai à vos ordres; vous êtes un fils de la mort vous irez rejoindre le diable votre père, qui est en enfer. Pour moi, je ne redoute pas vos menaces, parce que j'ai pleine confiance en Celui qui a promis â chacun une récompense proportionnée à ses bonnes œuvres; naais pour les hommes qui s'attachent a la terre, c'est une afi'reuse chose de tomber entre les mains du Dieu vivant. » A ces
1 L'Ah/mj/e d'Origny- Sainte- Benoîte (Aisne;, par Ch. Gomart, dans la Bévue de l'art chrétien. Anuee 1857.
mots , le gouverneur en courroux ordonna de souffleter, puis de fouetter l'inébranlable vierge avec toute la cruauté possible; après ce supplice ignominieux, on la jeta dans un noir cacbot jusqu'à ce que le tjran trouvât des tourments plus atroces encore à lui infliger. A peine y fut- elle entrée, qu'un ange resplendissant de lumière lui apparut pour l'animer à la persévérance ; il guérit toutes ses meurtrissures et brisa ses liens, ^innocente vierge sortit en présence de tous sans la moindre plaie; cinquante personnes, témoins de ce prodige, reconnurent la toute -puissance du vrai Dieu et embrassèrent la religion chrétienne. L'infâme gouverneur, ivre de rage , se fit lui-même le bourreau de l'invincible cbrétienne ; et, saisissant de sa main gauche la belle chevelure de Benedicta, il lui déchargea de sa main droite un coup débâche sur la tête, le 8 octobre 288. Les reliques de la bienheureuse restèrent longtemps inconnues, à cause des persécutions; ce ne fut que le 26 mai 662 qu'on les retrouva, par révélation, dans un tombeau de pierre, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui l'église du Mont-d'Origny ; le peuple des envù-ons accourut en foule à la procession solennelle qu'on fit le jour de l'invention ; telle est l'origine de la marche triomphale qui, tous les ans, le premier dimanche d'octobre, va de l'église du Mont-d'Origny aux arbres de Notre-Dame du Thil. A côté de l'église d'Origny, une communauté de filles , desservie par des moines blancs , s'étabht sous l'invocation de saint Wast; ce fut le berceau de la célèbre abbaye des bénédictines d'Origny-Sainte-Benolte , enrichie par Charles le Chauve et sa fenune Ermentrude , nièce du comte de Vermandois, ainsi que par les libéralités des comtes de Vermandois , des seigneurs de Ribemont et de Moy, de saint Louis et de son fils Phihppe le Hardi.
Le Martyrologe de France ajoute que Leoberia, compagne de Benedicta, reçut avec elle la couronne du martyre par un semblable supplice; de plus, il nomme deux autres des douze vierges qui vinrent de Rome dans les Gaules, Jolania et Gamiena ; on ne connaît pas le heu où elles souffrirent pour l'amour de Jésus- Christ ; quant à Romana, leur bien-aimée directrice, elle fut martyrisée à Beauvais. Cette illustre et sainte matrone n'était pas moins utile au ministère de l'évêque Lucien qu'aux communautés chrétiennes récemment fondées chez les Bellovaques. Il paraît probable que ce vénérable Lucien, compagnon de saint Quentin, doit être distingué d'un autre Lucien , disciple de saint Denys , et que Beauvais , à environ deux siècles de distance, a été évangélisé par deux pontifes du même nom. Par l'exemple de ses vertus et par ses persuasives exhortations , Romana commençait la conversion des idolâtres ; elle les amenait ensuite aux pieds du bienheureux Lucien, qui achevait l'œuvre apostolique ; il les introduisait par le baptême dans le sein de l'Église.
Après la mort de ce saint pontife, Romana fut l'ange consolateur des fidèles de Beauvais; elle les encourageait à l'active propagation comme à la généreuse pratique de l'Évangile; souvent elle les conduisait aux tombeaux des martyrs, où elle allait prier avec eux pour les progrès du christianisme. Ses exemples, ses discours, ses sacrifices avaient trop contribué au triomphe de la foi chez les Bellovaques, pour qu'elle échappât à la fureur des ennemis de Jésus-Christ. Les païens l'arrêtèrent et la conduisirent au tribunal du président ; ils pensaient qu'il serait facile de vaincre la résistance d'une faible vierge; on exposa sous ses yeux toutes sortes d'instruments de supplice ; aux menaces succédèrent les promesses trompeuses. Romana demeura inébranlablement attachée à son divin Époux. Condamnée à la peine capitale, le 3 octobre 288, elle eut la gloire d'unir la palme du martyre au lis de la virginité. Un monastère, portant son nom avec celui de saint Maxien, s'éleva sur la colline de Montmille. Son corps resta dans la cathédrale jusqu'au xi° siècle; en l'année 1069,