‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 144 sur 180 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

proscrivaient les ordonnances des empereurs, il demandait avec arde^ir le sacrement de la régénération; mais l'absence de l'évêqne de Nantes, que la persécution avait chassé, fut cause que Rogatien ne put être baptisé que dans son sang.

Sur ces entrefaites, arriva le lieutenant impérial. « Juge équitable, lui dit un des habitants, vous venez fort à propos pour ramener au culte des dieux ceux qui adorent un homme crucifié par les Juifs. Le premier d'entre eux sur qui vous devez exercer votre sévérité, c'est Donatien; il a séduit son frère par ses vains discours* en sorte que l'un et l'autre méprisent avec obstination les divinités immortelles que les empereurs invincibles veulent qu'on adore par tout l'univers. » Le préfet du prétoire, outré de colère, commença l'enquête par Donatien. « J'apprends, lui dit-il, que tu refuses opiniâtrement d'adorer Jupiter et Apollon, de qui nous tenons la vie; bien plus, par tes blasphèmes et tes outrages, tu te couvres d'infamie et tu provoques leur fureur; tu enseignes au peuple qu'il sera sauvé par la foi dans un crucifié, et par tes prédications tu entraînes un grand nombre dans cette prétention extravagante. — Vous dites la vérité sans le vouloir, répliqua Donatien; oui, je voudrais arracher à l'erreur foutes vos nombreu?eg victimes pour les ramener au culte de Celui qui seul mérite nos adorations. — Mets fin à ces discours inutiles , dit le préfet ; sinon, je te fais snr-le-champ périr. — Les menaces que vous m'adressez, riposta Donatien , retomberont sur vous', et vous-même serez pris au piège que vous me tendez, vous que de fausses préventions empêchent d'ouvrir les yeux à la lumière du soleii de justice. » Le tyran, irrité, le fit charger de chaînes et enfermer dans une prison, afia que la violence des tourments triomphât de la foi du confesseur, ou du moins afin que les spectateurs ne fussent pas tentés de croire en Jésus-Christ.

Le frère du patient comparut à son tour devant le tribunal du préfet; celui-ci, prenant des manières insinuantes, l'interrogea d'un ton radouci. « Rogatien, lui dit-il avec une feinte bonté, tu veux inconsidérément abandonner le culte des dieux, à qui tu dois la vie et ces dons multipliés de la sagesse qu'on admire en toi ; aussi n'est-ce pas sans rougir qu'on te voit, après tant de preuves d'une haute intelligence, débiter des nouveautés insensées. Tu dois craindre qu'en voulant n'adorer qu'un seul Dieu, tu n'attires sur toi la colère de tous les dieux. Comme tu n'es point encore souillé de je ne sais quelle immonde cérémonie qu'on appelle baptême, ne t'obstine pas dans ton aveuglement ; tu pourras , dans les palais des empereurs et dans les temples des dieux, jouir non-seulement de la vie, mais encore des honneurs dont tu seras comblé.— Pervers que vous êtes, répliqua Rogatien, vous promettez d'abord la faveur des empereurs, ensuite celle des dieux. Comment placer au rang des divinités ceux que vous jugez inférieurs à ces hommes, quoique, au reste, vous ayez quelque raison de donner la première place à des êtres vivants, qui valent encore mieux que des dieux de métal? Après tout, entre vous et eux il j a une véritable communauté de misères : eux, ils sont sourds, parce qu'ils sont de fonte ou de pierre; vous l'êtes aus«i, parce que vous ne voulez pas entendre les conseils de la vertu ; ils n'ont point d'âme ; et vous, vous avez perdu le sens; car faire consister sa religion dans le culte d'objets matériels, c'est se rendre semblable à ce qu'on adore. — Qu'on jette cet insensé en prison avec l'auteur de sa folie, s'écria furieux Rictius Varus ; demain le glaive, aux yeux de tous, vengera l'injure faite aux dieux et à nos princes. '^

La joie que les deux frères éprouvaient de soufi^rir pour Jésus-Christ fut tempérée par le regret qu'avait Rogatien de n'avoir pas reçu le baptême ; il pria son aîné d'y suppléer en quelque manière par le baiser de paix , comme les fidèles se le donnaient souvent alors. Donatien le consola; puis il adressa au ciel pour lui cette prière : a Seigneur Jésus, auprès de qui les désirs ont le môme mérite que les œuvres, quand

l'impuissance absolue empêche les effets d'une volonté qui vous est toute dévouée, accordez à votre serviteur Rogatien que sa foi pure lui tienne lieu de.bap:ême, et son sang d'onction sacrée, s'il arrive demain, par l'en* élément du juge, que l'épée termine le cours de notre vie. » Ils passèrent l'un et l'autre la nuit à se fortifier par l'espérance de la couronne immortelle qui devait être la récompense de leur confession. Le lendemain, quand ils furent au pied du tribunal, le préfet leur dit : « Je veux vous parler aujourd'hui avec toute l'indignation que vous méritez, de peur que les douces paroles de la persuasion ne finissent par émousser la juste sévérité des lois; car le culte de nos dieux, vous le rejetez par une ignorance coupable; et, ce qui est plus criminel, vous travaillez à le détruire, parce que vous vous croyez plus instruits que nous. — Soyez fier de votre science mille fois plus détestable que l'ignorance la plus stupide, répondirent les deux frères, elle vous rabaisse au niveau de ces dieux dont vous recherchez la divinité dans des métaux qui n'ont aucun sentiment. Quant à nous, nous sommes prêts, pour l'amour du Christ, à endurer les tourments que l'ingénieuse cruauté de vos bourreaux pourra inventer; car, notre vie, ce n'est pas la perdre que de la sacrifier à Celui qui nous l'a donnée; il nous la rendra avec usure dans l'éternelle gloire. » A ces mots, le préfet ordonna d'étendre les deux frères sur le chevalet, afin que, s'il ne pouvait rien sur leurs âmes, il eût du moins la jouissance de disloquer leurs membres; les ministres de sa rage, cherchant à lui plaire par un excès de cruauté, après avoir tourmenté les inébranlables confesseurs, leur enfoncèrent une lance dans la gorge : puis ils leur coupèrent la tête, le 24 mai 289. Les corps des deux jeunes héros furent ensevelis près du lieu de leur martyre ; plusieurs évêques de Nantes ont voulu être enterrés au pied de leur tombe. Autrefois un monument marquait la place précise où Donatien et Rogatien avaient souffert la mort; les révolutionnaires l'ont renversé; on y a planté, en 1816, deux croix avec une inscription qui rappelle le martyre des deux frères, qu'on désigne souvent sous le nom à' Enfants nantais '.

Tandis que, pareille à la flamme incendiaire qui ne laisse sur son passage que des débris informes et des ruines fumantes, la persécution de Rictius Varus promenait ses ravages à travers la Gaule belgique et la Celtique, le proconsulaire Crispinus , pour plaire au farouche Maximien, faisait une rude guerre aux chrétiens de la Viennoise; on le voyait chaque jour combler d'honneurs ceux qui renonçaient à la foi, et tourmenter impitoyablement ceux qui y demeuraient attachés. Ferréol , tribun militaire, vivait alors à Vienne avec Julien, brave officier aussi des troupes impériales et originaire de cette ville. La même profession, les mêmes croyances, et surtout le même désir de souffrir pour Jésus-Christ, avaient formé entre eux une étroite confraternité. Ferréol ne craignait que pour son ami; il le pressa de se soustraire à l'orage. Julien se relira en Auvergne , non loin de Brioude , sur les bords de l'Allier, en un endroit appelé Vinicella, aujourd'hui Saint-Ferréol. Les émissaires de Crispinus le poursuivirent avec ordre de le tuer. Julien se cacha d'abord dans la maison d'une pauvre veuve, ou, selon d'autres, dans la chaumière de deux vieillards. Le saint homme, qui ne voulait point mettre ses hôtes en danger, et qui d'ailleurs ne soupirait qu'après la couronne du martyre, alla se découvrir aux persécuteurs. Je ne veux plus demeurer sur la terre, leur dit-il, je brûle de m'unir à Jésus-Christ; frappez-moi comme il vous a été commandé ; satisfaites votre rage et mon désir. » Les bourreaux lui coupèrent la tête, le 28 août 288 ; ils la lavèrent dans une fontaine qui sortit de terre à l'instant même de l'effusion de ce noble sang, puis ils l'apportèrent au tyran

1 Dom Ruinart, Ada sincera martyrum, p. :295.

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