CHAPITRE XV
de Vienne, qui l'envoya aussitôt à Ferréol, pour l'intimider. Deux vieillards enterrèrent le reste de son corps à Brioude ; on assure qu'en récompense de ce pieux service leurs membres affaiblis furent tout à coup remplis d'une vigueur miraculeuse et comme rajeunis. Les noms de ces deux vieillards ont été conservés dans les diptyques sacrés; ce sont : Ilpidius et Arcontius, dont les corps furent déposés dans l'église de Brioude qui abritait déjà les précieuses reliques de saint Julien, renommées dans toute la Gaule par un grand nombre de miracles. Grégoire de Tours les a racontés avec des particularités émouvantes dans le second livre de la Gloire des bienheureux martyrs.
Cependant le proconsulaire Grispinus s'ingéniait à séduire le tribun Ferréol : « Il est nécessaire que le premier de tous, lui disait-il, tu obéisses aux ordonnances des empereurs; ta charge, ton honneur, les gratifications que tu reçois de la cour, sont de puissants motifs pour toi d'une soumission aveugle; hâte -toi d'en donner des marques publiques, de peur qu'en différant plus longtemps tu ne me portes à croire de toi des choses que je veux bien ignorer. — Je suis chrétien, répondit Ferréol, je ne puis sacrifier à vos dieux. J'ai servi l'empereur avec fidélité tant que ma religion me Fa permis; maintenant qu'on m'intime des ordres impies, je ne puis y déférer; c'est contre les méchants, et non contre les chrétiens, que j'ai résolu de combattre. Un empereur sacrilège ne doit avoir que des soldats qui lui soient semblables. Pour moi, je renonce aux honneurs et aux gratifications; la seule récompense que j'ambitionne pour mes services , c'est la liberté de vivre en chrétien ; si on me la refuse, je suis prêt à donner ma vie. — D'où te vient, reprit le gouverneur, ce mépris pour la morl? Tu semblés ne tenir à la vie qu'à regret; tu comptes la tienne pour rien, Tu regardes sans doute avec la même indifférence les tourments que je puis te faire endurer; tu vas en subir les rigueurs, si tu ne sacrifies aux dieux. » Comme ni les prières ni les menaces n'ébranlèrent Ferréol, que la grâce rendait impénétrable à tous les traits de Grispinus, celui-ci le fit battre longtemps à coups de nerfs de bœuf; la patience inaltérable du généreux soldat de Jésus- Christ lassa les bourreaux; on le chargea de lourdes chaînes pour l'enfermer dans un cachot infect. Le matin du troisième jour, il s'aperçut que ses fers étaient tombés; comme ses gardes dormaient profondément, il crut devoir se dérober à la persécution, suivant le conseil de l'Évangile; il s'approcha doucement de la porte entr'ouverte de la prison, prit la fuite, sortit de la ville par la route de Lyon, s'élança dans le Rhône pour le passer à la nage, et s'avança jusqu'à la petite rivière de Gère. Dieu permit que Ferréol fût repris par les satellites envoyés à sa recherche. On le ramenait à Vienne, les mains garrottées derrière le dos, lorsque, dans un mouvement subit de fureur, les émissaires lui tranchèrent la tête, le 18 octobre 289. Les chrétiens l'enterrèrent sur les bords du Rhône et mirent dans son cercueil le chef de saint Julien; ce fut à celte marque que saint Mamert, évêque de Vienne, distingua dans la suite le tombeau de saint Ferréol'.
L'Aquitaine eut, comme la Celtique et la Belgique, la gloire de fournir de saintes victimes à la persécution de Maximien. La communauté chrétienne d'Agen florissait sous la direction du bienheureux Caprais, évêque des Nitiobriges, lorsqu'un commissaire impérial, nommé Dacianus, vint infliger les peines les plus atroces aux fidèles, et récompenser par des faveurs les apostats. Beaucoup de chrétiens prirent la fuite pour éviter le danger de succomber par la terreur des supplices. Caprais lui-même
1 Grégoire de Tours, De MiracuUs sundi Julia?ii. — Charvet, Histoire de la sainte Érjlise de Vienne. Édit. 1650.
se retira secrètement au fond d'une caverne; au-dessus d'Agen s'élève un rocher d'où l'on découvre une vue magnifique, le cour sinueux de la Garonne , les vastes et fertiles plaines qu'elle arrose, et la chaîne lointaine des Pyrénées; on y voit plusieurs cellules creusées dans la pierre , elles servirent vraisemblablement alors de retraite aux fugitifs.
Parmi les fiJèles intrépides qui restèrent dans la ville, on remarquait une jeune fille, nommée Foi, en qui la noblesse et la beauté faisaient paraître la vertu plus aimable et le courage plus héroïque. La faiblesse de son sexe, sa candeur, son jeune âge, auraient désarmé tout autre tyran qu'un persécuteur de la religion; elles rehaussèrent l'éclat de son triomphe. L'impitoyable Dacianus n'eut pas plutôt entendu parler d'elle comme d'une coopératrice extrêmement zélée des prédicateurs de l'Évangile, qu'il ordonna de l'amener devant son tribunal. 11 employa ses artifices ordinaires pour l'engager à sacrifier à Diane, et Je suis chrétienne, s'écria la jeune servante du Christ , je sers.mon Seigneur Jésus de toute la ferveur de mon âme , je confesse son nom adorable et je m'abandonne à lui avec une confiance sans bornes. — Prosterne-toi devant nos dieux, reprit avec sévérilé le gouverneur, ou bien je te ferai périr en des tourments de toutes sortes. — Non -seulement je suis prête à souffrir les tortures les plus diverses pour l'amour de Jésus-Cbrist mon Seigneur, mais , de plus, je désire endurer la mort. » Dacianus, enflammé de colère par cette réponse', la condamna à être brûlée toute vive sur un lit d'airain.
Aussitôt les bourreaux se saisirent d'elle, la dépouillèrent d'une partie de ses vêtements, retendirent sur une grande plaque de cuivre qui était soutenue de quatre pieds de fer, où ils lui attachèrent les membres avec des chaînes ; puis ils allumèrent sous cette rude couche un brasier qu'ils arrosèrent souvent de graisse pour en activer la violence. Dieu, qui n'abandonne jamais ceux qui souffrent pour sa gloire, couvrit d'abord le corps à demi nu de sa petite épouse d'un voile plus blanc que la neige, afin de le cacher aux yeux impudiques des idolâtres; ensuite on vit paraître dans l'air une colombe qui déposait sur la tête de la vierge martyre une couronne tout étincelante de perles; en même temps, par le battement de ses ailes, elle faisait tomber une espèce de rosée qui , d'un côté, servait de rafraîchissement à cette innocente victime, et, de l'autre, éteignait les ardeurs des flammes. Cette nifrveille convertit un grand nombre de spectateurs, qui crurent à la divinité de la religion chrétienne. Du haut de la montagne voisine où il s'était réfugié, le bienheureux Caprais fut si profondément touché de voir la jeune vierge affronter Fhorrible cruauté des païens , qu'il eut honte de demeurer caché dans une caverne , tandis qu'elle combattait en plein jour pour Jésus-Christ, leur maître commun; il se sentit embrasé d'un violent désir du martyre; il demanda néanmoins à Dieu un prodige nouveau pour mieux connaître sa volonté; une source jailUt de la roche où il s'était abrité, fontaine intarissable qui n'a point cessé d'être, par la vertu de Dieu, un remède salutaire pour tous les malades qui en boivent avec foi. Sans plus difl'érer, le saint évêque s'en alla plein de joie et de confiance se produire au milieu de la ville , au lieu où l'on continuait de martyriser la courageuse vierge; là , en présence de tout le monde, il déclara hautement qu'il adorait Jésus-Christ. Dacianus ordonna aussitôt de l'amener devant son tribunal; il reconnut quelque chose de noble et de grand dans la manière et sur le visage de l'éloquent confesseur. « Tu me semblés un brillant jeune homme, lui dit-il; si tu veux sacrifier à nos dieux, tu auras un des principaux emplois dans le palais de nos princes; tu jouiras de leur amitié et tu acquerras des biens considérables. — Mon plus ardent désir, répliqua le jeune pontife, est d'obtenir une place dans le royaume de Celui que j'ai toujours aimé depuis mon baptême, et que j'ai