CHAPITRE XV
toujours adoré comme le Rédempteur de tous ceux qui croient en lui. Quant aux Mens que vous me promettez, j'espère obtenir un riche héritage de Celui qui est 'fidèle en ses paroles et saint en ses œuvres. » Gaprais raisonna ainsi avec Dacianus avec tant d'éloquence et de fermeté, que ce gouverneur déclara à ses satellites qu'il craignait de se laisser subjuguer par Tinvincible confesseur, s'il continuait plus longtemps à s'expliquer avec lui;, alors, fermant volontairement les yeux à la lumière régénératrice de l'Évangile qui commençait à l'éclairer, l'obstiaé tyran commanda de se saisir de Caprais et de lui déchirer le corps sans pitié.. Le bienheureux pontife souffrit avec une si admirable constance, qu'il ne ce'^sa pas même de prêcher Jésus-Christ aux assistants. Ceux-ci, émus jusqu'aux larmes, reprochèrent amèrement au juge d'immoler avec tant de barbarie un homme doué des plus éminentes qualités •.,
Parmi la foule, il se trouva deux frères, Prime et Félicien, qui s'enflammèrent du désir de participer aux tourments du saint évêque ; ni les promesses ni les menaces ne purent les détourner de leur généreux dessein. Dacianus, furieux de voir ses efforts inutiles, rendit contre eux la sentence suprême; il ordonna de les conduire avec sainte Foi et saint Caprais aux autels des dieux où tous devaient sacrifier, sinon perdre la vie. Les invincibles confesseurs aimèrent mieux présenter leur tête à la hache des licteurs que de la courber devant de vaines idoles. On les décapita le 6 octobre 289. Les chrétiens trempèrent de riches étoffes dans le sang de ces martyrs pour les conserver comme des reliques; puis ils enterrèrent secrètement leurs corps, de peur que le tyran ne les fît jeter dans les eaux de la Garonne. Dulcidius, é\èque d'Agen, leur bâtit une splendide église après la persécution, sous le vocable de la sainte Vierge. Les ossements des saints Prime et Félicien furent transportés au diocèse de Limoges, dans le monastère de Beaulieu, vers le milieu du ix« siècle. Le corps de sainte Foi, emporté furtivement dans l'abbaye de Conques, en Rouergue, sous Charles le Chauve, fut déposé près de l'autel du Sauveur. Bernard , écolâtre d'Angers, a rédigé en 1010 un recueil des miracles que Dieu y a opérés par l'intercession de l'héroïque vierge martyrisée à Agen. Le trésor abbatial de Conques possède une ceinture qui passe pour avoir appartenu à sainte Foi. Cette ceintnre a, dit-on, la propriété surnaturelle attribuée d'ordinaire aux reliques des saintes qui soi:ffrirent pour la défense de leur virginité: elle procure des couches heureuses aux femmes qui la ceignent tandis qu'on récite certaines oraisons.
Une autre victime du farouche Dacianus, saint Vincent, diacre, qu'il ne faut pas confondre avec l'illustre martyr d'Espagne , versa son sang pour la foi chez les Nitiobriges, au bourg de*]Mczin. Le fervent lévite se trouvait en ce lieu que Venance Fortunat appelle Vernemetis, au moment où les païens célébraient une fête en l'honneur de leurs dieux. Une multitude considérable s'y était rendue des villes voisines pour être témoin d'un prodige que le démon y opérait tous les ans : un cercle environné de flammes avait coutume, dit-on, d'être lancé à travers les portes du temple, de rouler avec rapidité du haut de la colline jusqu'au milieu de la rivière qui coule au pied; puis, remontant par la même voie, de revenir au temple en vomissant des gerbes d'étincelles. Cette fantasmagorie pouvait n'être qu'un feu d'artifice. Aussitôt que Vincent vit ce prétendu prodige, il leva la main pour faire le signe de la croix; à ce signe du vrai Dieu, le phénomène disparut, l'illusion fut dissipée et les populations cessèrent d'être le jouet de l'erreur. Le gouverneur, en proie à la colère, ordonna
1 Annales hagiographiques de la France, par Ch. Barthélémy; années 1861, 1862. — Annalrs arcliéologitiues, Le Trésor de Conques, article d'Alfred Marcel, tome XX.
d'an è ter Vincent, le destructeur de ses inventions diaboliques; aux diverses questions qu'il lui adressa, l'invincible lévite ne répondit autre chose sinon qu'il était chrétien et qu'il se nommait Vincent. Dacianus, irrité de ce silence obstiné, le fît étendre sur des pieux aigus et déchirer à grands coups de fouets. Après ce supplice, dans la crainte que le saint jeune homme, dont il avait éprouvé le pouvoir, ne renversât aussi le temple des dieux, le tyran s'empressa de lui trancher la tête, le 9 juin 289. Les tidèles enterrèrent le corps du martyr dans une fosse très -profonde, où il demeura caché jusqu'en 3^;0, époque où il fut transféré à Pompejacum, aujourd'hui Saint-Vincent d'Agénois. Le culte de cet athlète du Christ a été très-répandu autrefois dans les Gaules; il l'eût été davantage encore si l'éclatante renommée d'un autre saint Vincent n'eût, dans la suite des siècles, confondu le martyr d'Agen avec lui dans l'esprit des peuples. Parmi les admirateurs du diacre agéaois, on trouve, au vi« siècle, Léonce le Jeune, archevêque de Bordeaux, qui avait consacré une partie de sa fortune à réparer l'église élevée à Agen en l'honneur de saint Vincent et à lui en bâtir une autre dans son propre diocèse. Venance Fortunat, évèque de Poitiers , a félidté ce saint pontife de sa piété généreuse dans deux pièces de poésie, où il exalte les mérites du bienheureux diacre Vincent '.
La vallée du Rhône, comme celle de la Garonne, a été arrosée du sang des martyrs par Dacianus, féroce persécuteur resté en exécration dans la Gaule méridionale, comme Rictius Varus dans la Gaule belgique, à cause des cruautés sans nombre qu'il exerça contre les chrétiens. Genès ou Génies, qu'Arles reconnaît pour son fils et révère comme son père, dit saint Paulin de Noie, porta les armes dans sa jeunesse; ensuite il fut greffier ou notaire du juge de la province. On nommait notaires ceux qui rédigeaient en notes abrégées les plaidoyers des avocats, les dépositions des témoins, les réponses des accusés. Genès s'acquittait de cette fonction avec tant d'habileté que sa plume suivait en écrivant la rapidité du discours des orateurs. Il n'était encore que catéchumène, lorsqu'un jour on lut un édit contre les chrétiens; il eut horreur de prêter son ministère à des ordres si impies; il jeta ses tablettes aux pieds du juge pour ne pas être complice de son iniquité; ensuite il se déroba par la faite à la fureur du tyran, qui avait ordonné à ses satellites de le mettre à mort partout où ils pourraient le découvrir. Genès changeait souvent de retraite, et comme il n'était pas encore baptisé, il supplia l'évêque de lui conférer le sacrement de la régénération; mais soit que l'évêque ne trouvât pas moyen de le lui administrer, soit qu'il se défiât de la jeunesse du pieux greffier, il lui différa le baptême; il se contenta de l'assurer que l'tfTasion de son sang lui tiendrait lieu du sacrement qu'il souhaitait si ardemment de recevoir.
Persuadé de la faiblesse humaine, Genès n'osait pas s'exposer au martyre; il savait que de Dieu seul il faut attendre la constance au milieu des supplices, sans s'y livrer témérairement par un zèle indiscret. Les émissaires de Dacianus l'aperçurent au moment où il prenait la fuite; vivement poursuivi, il se jeta dans le Rhône et le passa à la nage, malgré l'impétuosité des flots. Les bourreaux le rejoignirent sur l'autre bord et lui ôtèrent la vie d'un coup d'épée, le 25 août 289. Les fidèles, pour mettre les deux rives du fleuve sous la protection de saint Genès, bâtirent une ville de chaque côté; puis, laissant les vestiges de son sang sur le théâtre de son martyre, ils transportèrent ses reliques sacrées de l'autre côté du Rhône, afin que le glorieux athlète du Christ demeurât présent à l'un et à l'autre bord : à celui-là par son sang, à celui-ci par son corps.
1 Annales hagiographiques de la Fraïice, par Ch. Barthélémy, années 1861, 1862. ;^