CHAPITRE XV
Les fréquents miracles qui éclatèrent par l'intercession de saint Genès ont rendu .son nom très-célèbre dans l'Église de France. Un jour qu'on célébrait la fête de ce martyr, ajoute saint Hilaire d'Arles, témoin oculaire, une foule extraordinaire passait sur le pont du Rhône pour aller honorer le lieu de son supplice; les arcades du pont s'écroulèrent sous le poids des pèlerins, et, par leur chute, entraiaèrent dans les vagues écumantes une foule immense de tout âge, de tout sexe, de toute condition. C'était un spectacle d'autant plus lamentable que la rapidité du courant ne laissait aucune espérance de les sauver. On courut aussitôt conjurer saint Honorât, évêque d'Arles, d'obtenir, par ses prières, le salut de tant d'infortunés. L'homme de Dieu, les yeux élevés vers le ciel, pria saint Genès avec tant de ferveur que, par la protection du glorieux martyr, personne ne fut noyé '.
Une autre victime des fureurs du préfet Dacianus, Vincent de Collioure, évangélisait les populations du littoral de la Méditerranée. C'était un citoyen considérable, d'une foi égale à son courage. Le féroce lieutenant de Maximien Hercule le cita devant son tribunal et le somma de sacrifier aux dieux. « Je ne sacrifierai qa'à Dieu seul, répondit Vincent, jamais aux idoles; il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux empereurs. — Si tu refuses de prêter l'oreille à mes conseils , reprit Dacianus, je me verrai obligé d'exercer contre toi des rigueurs non moins grandes que ma patience et ma bonté actuelles; alors le repentir et la soumission ne te serviront de rien. — Les supplices dont vous me menacez, répliqua Vincent, me semblent plutôt des jouissances que des peines, surtout lorsque, fixant mes regards sur Jésus-Christ, je sens grandir en moi le désir non-seulement de souffrir pour lui, mais de donner mille vies, s'il était possible, pour la gloire de son nom.» Aussitôt le préfet ordonna que Vincent fût meurtri de soufflets, dépouillé de ses vêtements et déchiré avec des ongles de fer; après quoi , s'adressant encore à l'invincible confesseur : « Combien de temps demeureras-tu dans ta sottise? Sacrifie, sacrifie! — Non , jamais, s'écria le confesseur de la foi, je ne sacrifierai qu'à Jésus-Cbrist; les tourments les plus cruels ne me font rien; les joies éternelles m'attendent; bientôt j'en serai inondé. i> Le tyran, outré de ce langage, ordonna de suspendre Vincent avec des poulies, de l'élever à une certaine hauteur, de le laisser retomber brusquement de tout son poids, à plusieurs reprises, sur des cailloux aigus; après ce supplice, on le jeta en prison; là une lumière céleste enveloppa son corps meurtri, qui reprit sa première vigueur.
Le lendemain, Dacianus ordonna de ramener Vincent devant son tribunal, si toutefois il vivait encore; lorsqu'il le revit en pleine santé, il fut transporté de fureur. « Comment oses-tu paraître en ma présence, lui dit-il, toi qui t'es guéri par les artifices de la magie 1 Insensé, renonce à tes folles extravagances; sache bien que si tu es encore libre , c'est là uniquement un pur effet de la bonté de nos dieux. — Je ne connais pas plus les artifices de la magie, répliqua Vincent, que je ne connais les prétendus bienfaits de vos dieux. C'est Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui m'a guéri ; gloire à lui dans tous les siècles 1 » A ces mots le tyran , dans sa colère sauvage , ordonna d'allumer un grand bûcher au milieu de la ville et d'y brûler Vincent, les pieds et les mains liés. Pendant les atroces souffrances de cette dernière épreuve, le bienheureux confesseur, qui ne cessait de louer le Seigneur, rendit l'âme le 19 avril 289. Les ligaments de ses pieds et de ses mains avaient été respectés par le feu; ses cheveux étaient demeurés parfaitement intacts; son visage, loin d'être défiguré ou même flétri par les flammes, brillait de tout l'éclat de la rose; de sorte qu'on l'aurait cru plongé dans un paisible sommeil plutôt que privé de la vie;
i Annales hagiographiques de la Fra/ice, par Cli. Barthélémy années 1861, 1862.
frappés de ces miracles, plusieurs infidèles se convertirent à la religion chrétienne.
Il est important de ne pas confondre ce glorieux martyr avec d'autres martyrs de la Gaule et de l'Espagne qui ont porté le même nom et qui même ont confessé la foi vers la même époque, spécialement : saint Vincent, diacre de Saragosse; saint Vincent, lévite, martyrisé à Valence, également sous Dacianus; saint Vincent, martyrisé sous Rufinus, successeur de Dacianus, avec Oronce, son frère, et saint Victor, dont les reliques furent transférées à Embrun, sous l'épiscopat de saint Marcellin , premier évêque de ce chef-lieu de la province des Alpes Maritimes. Vincent de Collioure était issu d'une nohle famille roussillonnaise , et il avait épousé Eladia, femme d'une haute vertu, qui le seconda efficacement dans l'œuvre de la propagation de l'Évangile. De l'église paroissiale de Collioure, où il fut religieusement conservé jusqu'au xvii'= siècle, le corps de ce saint martyr, transporté au château pendant le siège de ^6-42, disparut, enlevé, disent les traditions locales, par un militaire espagnol de la Catalogue; il paraît que le bourg de Goncavella ou Concabuena est toujours en possession de ce trésor. Collioure n'a actuellement que deux reliques partielles de son saint protecteur : un os de petite dimension et un tibia envoyés de Rome en 4700.
Il est difficile de s'imaginer un spectacle plus pittoresque que celui des nombreuses barques qui vont et viennent dans la journée du 16 août, pour conduire à un îlot distant du rivage de cent mètres environ , les pèlerins avides d'aller vénérer les reliques de saint Vincent et assister aux offi:es religieux à la chapelle de l'île de Saint- Vincent. Ce jour-là, à sept heures du soir, le clergé de la paroisse, suivi d'un cortège de marins, monte sur une barque qui les transporte dans la petite île bénie. On prend les statues de saint Vincent, de sainte Maxima et de sainte Liberata, qui y ont été déposées le matin aux flambeaux; on les place sur la poupe, la procession nocturne commence, la barque est remorquée jusqu'à la plage par six autres barques montées par des rameurs; elle fait d'abord le tour de l'îlot, aprè5 avoir côtoyé le faubourg brillamment illuminé, elle est enlevée et traînée au moyen de câbles jusqu'au centre de la petite cité maritime; puis, musique entête, quatre nautoniers portent les statues dans l'église , où elles restent exposées à la vénération d'une multitude accourue des pays environnants ^
Maximien Hercule ne se contentait pas de chercher à exterminer les chrétiens par les actes arbitraires d'incarcération et de tortures qu'accomplissaient avec un cruel empressement les gouverneurs des provinces; toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de joindre à l'atrocité du châtiment l'éclat de l'exemple, il la saisissait, comme le prouve le glorieux martyre de Victor de Marseille. Cette cité, depuis longtemps célèbre par la richesse de ses habitants, la beauté de ses édifices, l'affluence des étrangers, était plongée dans la superstition et la débauche; elle ne pouvait goûter le culte d'un Dieu pauvre; aussi faisait-elle une guerre continuelle à ses adorateurs. La persécution redoubla au seul bruit de l'arrivée de Maximien Hercule. Ce monstre couronné, toujours altéré de sang, ordonna, dès qu'il eut mis le pied sur le territoire massaliole, de traîner au supplice impitoyablement tous ceux qui professaient la doctrine du Christ. Victor fut le plus illustre de ces martyrs. C'était un guerrier distingué par sa noblesse et par sa bravoure, et plus encore par la ferveur et l'intrépidité de sa foL Un homme de guerre véritablement dévoué à Dieu porte
1 Annales hagiographiques de la France, par Ch. Bartliélemy, article de l'abbé Tolra de Bordas. Années 1861, 186i.