‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 154 sur 180 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

nature de l'inscription, la forme de la pierre, les barres transversales tirées sur certains mots, tout indiquait une ancienne borne milliaire sur laquelle on avait rayé les titres païens à l'époque où le fils d'Hélène, devenu chrétien, défendit d'ajouter désormais à son nom des qualifications incompatibles avec l'esprit de sa religion nouvelle.

D'autres souvenirs locaux paraissent se rattacher au martyre de saint Floxel. Une rue, un quartier de la ville de Bayeux portent le nom de ce jeune héros chrétien; une église très-ancienne existait autrefois dans ce même quartier en son honneur. La tradition en fait remonter la construction primitive à saint Vigor lui-même : devenu, par la munificence de Ghildebert l*"", possesseur du domaine royal où se trouve enclavé l'emplacement de cette église, le zélé pontife acheva d'en convertir les infidèles et sanctifia, par un grand nombre d'édifices religieux, une contrée trop longtemps souillée par le culte des druides; entre autres, il dédia sous l'invocation de tous les Saints l'église à laquelle la commune voix du peuple donna toujours le titre de saint Floxel. Pourquoi cette désignation persistante, si quelque événement n'avait jamais attaché le nom du saint à ce lieu mémorable? La situation était favorable au dénoûment du drame qui fit de ce jeune chrétien un athlète glorieux de Jésus-Christ. Cette église était assise sur le versant occidental de la colline dont le sommet s'enorgueillissait autrefois de son fameux temple de Belenus, l'un des trois plus célèbres de la Gaule. C'était bien à la vue de ce temple profane, vers l'entrée du bois sombre consacré aux divinités celtiques, non loin de ces idoles sanguinaires, que le jeune habitant du Gotentin refusait de brûler un encens superstitieux, et que la fureur des païens devait répandre son sang innocent •.

Il faut donc admettre deux martyrs du même nom, l'un enfant, l'autre dans la force de la jeunesse : l'un mis à mort sous quelqu'un des Antonins, l'autre sous l'empire de Dioclétien; l'un au ii^ siècle, l'autre au iv°. Cette hypothèse admise, tout s'explique avec plus de facilité par le dédoublement des actes de saint Floxel. Il reste à rechercher lequel des deux saints appartient à la Normandie; or les précieux restes conservés à Beaune sont ceux d'un jeune homme de vingt à trente ans; aussi l'auteur du bréviaire manuscrit de Beaune, qui avait ses reliques sous les yeux, emploie le mot corpus pour les désigner, tandis que les Actes inédits se servent du mot corpusculum. D'autre part, Tertullien dit que Marc-Aurèle, surnommé Garacalla, avait eu pour nourrice une dame chrétienne, femme d'Evohus. Le prince, à l'âge d'environ sept ans, vit battre de verges un jeune compagnon de ses jeux à cause de son attachement au judaïsme, c'est-à-dire au christianisme; car les païens confondaient très-souvent la religion juive avec la religion chrétienne; il en ressentit une telle douleur qu'il refusa de rendre à son père les témoignages accoutumés de son aff'ection, de même qu'au père de l'enfant maltraité. On peut conjecturer avec raison que ce frère de lait de Garacalla, ce fils d'Evohus fut par la suite le martyr d'Autun. En efi'et, les actes représentent Floscel comme jouissant de l'amitié particulière de l'empereur. Le bréviaire manuscrit de Beaune en donne le motif; c'est, dit-il, parce qu'il avait une noble origine et qu'il était venu des Gaules à Rome. L'inspection des ossements de saint Floscel favorise aussi ce sentiment; ils indiquent un âge qui était précisément celui de Garacalla. Le saint Floxel

1 Mémoire sur k Heu du martyre et les actes de saint Floxel, lu dans la vingt-septième session du congrès scientifique de France, tenu à Cherbourg en septembre 1860 , suivi d'une dissertation sur trois manuscrits inédits contenant l'histoire du martyre de saint Floxel, par l'abbé Noget la Coudre, chanoine de Bayeux.

de Bayeax était donc l'enfant de dix ans, cette tendre fleur impitoyablement moissonnée le 25 septembre de l'année 304. Il était né dans le Cotentin et avait fréquenté les écoles de Bayeux , qui rivalisaient alors avec celle d'Autun et de Bordeaux. On s'étonnera peut-être que ses parents chrétiens eussent placé ce cher objet de leur tendresse chez les druides, qui étaient les maîtres des écoles de l'antique cité des Bajocasses. On a vu plus d'une fois, dans ces premiers âges de l'Église, les familles chrétiennes subir la dure nécessité de laisser leurs enfants sans instruction ou de les confier à des professeurs qui ne partageaient pas leurs croyances religieuses. D'ailleurs le grave témoignage de saint Jérôme autorise à penser qu'il existait à Bayeux, dès cette époque, une école chrétienne, rivale des écoles païennes. « N'avez-vous pas dans votre paroisse, écrivait-il à Hedibia, noble dame de Bayeux, qui le consultait en matière de religion, n'avez-vous pas des personnes consommées dans la science de la loi de Dieu pour éclaircir vos doutes? » Rien donc ne s'oppose à ce qu'on donne au jeune Floxel des maîtres chrétiens, si l'on en fait un écolier.

A la même persécution se rapporte le martyre de Pérégrin où Pèlerin, évêque d'Auxerre. Ce vénérable confesseur de la foi, venu de Rome dans les Gaules sous le ponti^cat de Sixte II, avec Marsus, prêtre, Corcodomus, diacre, Jovianus, sousdiacre, Alexandre et Jovinianus, lecteurs, s'était fixé dans la vallée de l'Yonne, à Autricv.m, aujourd'hui Auxerre, dans l'emplacement qui forma depuis le faubourg Saint-Martin; et où s'éleva le monastère de Saint-Julien. Lorsque les chrétiens augmentèrent en nombre, il se retira du quartier des païens pour s'établir vers le milieu de la colline, le long de l'étang appelé dans la suite du nom de Saint -Vigile. Une chapelle bâtie non loin des bords de l'Yonne, à la source de quelques fontaines, abritait la célébration des saints mystères. Un jour, Pérégrin fut averti qu'à Entrains , où un certain Eolercus avait consacré des temples à Jupiter, à Apollon et à d'autres infâmes divinités, le peuple idolâtre devait se rassembler pour en solenniser la fête; il vint y prêcher Jésus-Christ. Les prêtres du paganisme allèrent aussitôt le dénoncer au juge : « Pendant que nous étions tous, hommes et femmes, occupés à rendre aux dieux, selon les lois, le culte qui leur est dû, dirent-ils, tout à coup survient un homme à la tête rasée, déjà avancé en âge, qui cherchait à répandre de graves erreurs au sein des masses; si vous le trouvez bon, nous allons l'amener à votre tribunal, de peur que, si l'on diffère de l'arrêter, quelques-uns ne se laissent endoctriner, ce qui exciterait des dissensions parmi nous. »

Le juge se fit amener Pérégrin. « On t'accuse d'avoir blasphémé contre nos dieux, lui dit-il avec une colère qu'il dissimulait par des soupirs ; de quel pays es-tu ? de quelle famille? — Je n'ai point d'autre patrie que celle qui est réservée aux fidèles serviteurs de Jésus-Christ, ni d'autre nom que celui de chrétien; je le confesse encore, je suis, quoique indigne, évêque de Jésus-Christ, et c'est pour l'annoncer aux gentils que j'ai été envoyé dans les Gaules. — Sache, répliqua le juge, que notre religion t'oblige de rendre aux dieux le culte qui leur est dû; sinon je te ferai subir de cruels tourments. » Comme le saint évêque refusait de sacrifier, et que même il confondait parles divines Écritures les dieux et leurs adorateurs, il fut emprisonné dans un obscur souterrain près de Bouy, sur une éminence, à une lieue d'Entrains. On le tourmenta de mille manières; au milieu de ses soufl'rances, Pérégrin continua ses prédications; il gagna beaucoup d'âmes à Jésus -Christ. On le laissa, sans le juger, dans le cachot, jusqu'à l'arrivée du proconsul, qui tâcha d'ébranler sa constance par les promesses les plus flatteuses. « Vos honneurs sont une source de perdition, répondit Pérégrin, vos présents conduisent au feu éternel;

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