CHAPITRE XVI
élu envoya sa statue couronnée de laurier aux princes ses collègues, en leur notifiant son avènement à l'empire. Galère eut un instant la pensée de jeter au feu l'image impériale avec le messager; mais la haine céda en lui à la politique; il consentit à reconnaître comme César l'homme qu'il détestait le plus et à laisser sous son autorité la Bretagne, l'Espagne et les Gaules. La vertueuse Hélène fut sans doute la première à venir féliciter son fils et pleurer avec lui la mort de Constance Chlore. Dès lors, elle ne se sépara plus de Constantin; elle l'accompagna même dans toutes ses expéditions militaires. Les Francs avaient profité du départ de l'armée romaine en Grande-Breîagne pour violer leurs traités et envahir les frontières. Sous la conduite d'Ascaric et de Ragaise, deux de leurs chefs, ils avaient franchi le Rhin. Le jeune Constantin repassa le détroit avec son armée et défit les Francs en deux batailles rangées. Ascaric et Ragaise, pris les armes à la main, furent mis à mort dans l'amphithéâtre de Trêves. Tout le cours du Rhin fut dominé par une ligne de châteaux forts, l'ornement en même temps que la sécurité du fleuve. On jeta dans les flots les assises d'un pont qui devait faire de Cologne la porte de la Germanie. Ce travail sans précédent parut une entreprise si hardie que l'imagination des Germains en fut comme frappée de terreur. Un grand nombre de tribus situées sur l'autre rive vinrent implorer la clémence de Constantin. Ces mesures protectrices faisaient respecter le nom romain jusqu'au fond des forêts barbares; elles ajoutaient à la popularité dont le jeune prince était entouré dans les Gaules un sentiment de juste reconnaissance et de légitime fierté. Ainsi le nom, si cher à l'Église, de Constantin commençait à grandir dans le monde; la Providence, qui veillait à sa haute destinée, le dégageait peu à peu des entraves qui semblaient devoir étoufler sa gloire naissante.
Aux témoignages de la félicité publique dont le futur instaurateur du christianisme persécuté recueillait partout l'expression d'autant plus flatteuse qu'elle était plus spontanée, se joignaient toutes les jouissances du bonheur domestique. Miner va, sa femme, lui avait donné un fils, Crispus, dont la précoce intelligence charma bientôt tous ceux qui approchaient le prince impérial. La pieuse Hélène se dévoua avec une sollicitude et une tendresse infatigables à l'éducation de ce jeune enfant. Peut-être faut-il rapporter à l'influence de l'impératrice mère le soin avec lequel les écoles depuis longtemps fameuses d'AutUn, de Toulouse et de Bordeaux furent relevées de la décadence où l'insurrection des Bagaudes les avait fait momentanément tomber. Constantin chargea le rhéteur Eumène de cette restauration. La capitale des Édues, l'antique Augustodunum , se montra si reconnaissante de cette mesure réparatrice qu'elle voulut prendre le surnom de son bienfaiteur et s'appeler Flavia. On a encore une adresse, prononcée au nom des citoyens de Flavia, par Eumène, que ses compatriotes députèrent à Trêves pour remercier Constantin de sa munificence impériale. Tout entier à ces préoccupations de sage administrateur et de vigilant souverain, le jeune César ne songeait qu'à maintenir la tranquillité des provinces transalpines, lorsqu'il reçut à Trêves une visite inattendue qui allait ramener son attention sur les aff'aires générales de l'empire.
Le vieil empereur démissionnaire. Maximien Hercule, s'était fatigué promptement de l'inaction forcée où l'avait réduit l'ambition du farouche Galère. Son fils Maxence, moins heureux que Constantin, n'avait pas même obtenu le rang de César; il venait de réparer cette déception par un coup de main et s'était rendu maître de Rome. Le vieux Maximien Hercule avait appuyé de toute son influence la tentative de son fils; il avait repris lui-même ofîiciellement la pourpre. Il s'agissait de se créer une alliance assez puissante pour résister aux efforts que Galère ne
pouvait manquer d'opposer à cette double usurpation. Tel était l'objet principal du voyage de Maximien Hercule à Trêves. Il offrit à Constantin le titre d'Auguste. Dans la situation où se trouvait Tempire, le jeune César, tout d'abord, crut devoir accepter. L'armée des Gaules se livra aux démonstrations les plus enthousiastes en apprenant la nouvelle dignité de son chef bien-aimé. Plusieurs panégyriques furent prononcés à cette occasion. Parmi toutes les autres qualités de Constantin on y louait surtout la régularité de ses actes et la pureté de ses mœurs. C'était là un contraste bien frappant avec la conduite de Maxence. Pendant que la ville des Trévires et les Gaules tout entières exaltaient les vertus d'un prince dont la jeunesse et la modestie rappelaient celles de Scipion, Rome gémissait sous la tyrannie brutale et les honteux caprices de Maxence l'usurpateur. Celui-ci, une fois maître de la capitale du monde, donna bientôt le spectacle hideux d'une volupté effrénée jointe à une férocité sans nom. De pieuses femmes ou des vierges chrétiennes, exposées aux outrages de l'infâme tyran, durent fuir pour sauver leur honneur.
Peut-être est-ce en partie pour lui échapper qu'une jeune Grecque, nommée Sa- M
vina, tille d'un riche citoyen de l'île de Samos et d'une mère de race chaldéenne, ne séjourna pas longtemps à Rome, où pourtant les nobles patriciennes lui faisaient un cordial accueil. Elle avait abandonné ses parents et sa patrie pour aller à la recherche de son frère chéri, Savinianus. Maximiniola s'était associée spontanément à cette courageuse résolution. Dès le lendemain, après avoir passé la nuit en prière, elles avaient profité de l'absence de Sabinus pour sortir secrètement de Samos. A la nouvelle de ce départ furtif, Sabinus, en proie aux plus cruelles angoisses, consulta ses dieux, leur prodigua les plus riches offrandes, parfuma leurs autels de l'encens le plus précieux, dans l'espoir de découvrir la retraite de sa fille. Toutes ces tentatives demeurèrent infructueuses. Alors il pensa que le Dieu des chrétiens, qui déjà lui avait enlevé son fils, pouvait bien l'avoir aussi privé de sa fille. « Il n'y a point d'autre Dieu que vous, s'écria-t-il en levant les yeux et les mains au ciel ; si vous avez seul le pouvoir de nous sauver, détruisez ces idoles que j'ai fabriquées et que jusqu'ici j'ai adorées! » Tout à coup la foudre les réduisit en poussière. Sabinus et d'autres païens, témoins de ce prodige, furent détrompés de ^]
leurs erreurs et crurent en Jésus-Christ. '.';•;
Tandis que le bruit de ces conversions circulait dans l'île de Samos, les deux intrépides voyageuses arrivaient à Rome chez une vertueuse matrone, nommée Justine, qui les initia à la connaissance des dogmes catholiques. Le prêtre Eusèbe, qui depuis monta sur la chaire de saint Pierre, leur conféra le baptême et le voile virginal; les nouvelles servantes du Christ édifièrent les fidèles par leurs exemples, les instruisirent par leurs leçons, les soulagèrent par leurs bons offices. Elles semblaient même avoir oublié le but de leurs lointaines pérégrinations, quand un ange apparut en songe à Savina. « Que faites-vous ici? lui dit-il; est-ce donc pour vivre dans ces délices spirituelles que vous avez quitté votre père, votre mère, tous vos biens? Levez-vous, et allez à Troyes; là vous trouverez, couronné d'un diadème de pierres précieuses, ce frère que vous cherchez depuis si longtemps. » Aussitôt Savina se mit en route; chacune de ses stations était marquée par un miracle. A Ravenne, elle rendit la santé à la fille mourante d'un grand personnage. Enfin elle arriva au pays des Tricasses. Du haut des montagnes elle aperçut à l'orient des murailles qui annonçaient une cité; un berger lui dit que c'était Troyes, le terme de son long et pénible voyage; elle allait donc revoir son frère chéri. Cette douce .
pensée ranimait ses forces, quand le vénérable Licerius lui apprit que, par ordre de Marc-Aurèle, Savinianus avait souffert le martyre pour Jésus -Christ; il lui in-