CHAPITRE XVI
diqua le lieu de sa sépulture. Savina s'y rendit en fondant en larmes , se prosterna la face contre terre et s'écria : «Seigneur Jésus, après tant de fatigues endurées pour vous obéir, je remets mon esprit entre vos mains; terminez ici ma carrière, aGn de me réunir dans votre céleste royaume à ce frère chéri que je n'ai pu retrouver sur la terre. » Elle s'endormit aussitôt du sommeil de la bienheureuse éternité , le 29 janvier 314. Le vénérable Licerius enterra la sainte sous une grande pierre tombale, et prit soin de l'inconsolable Maximiniola, qui termina bientôt ses jours dans la paix du Seigneur. L'église que Ragnégisile, évêque de Troyes, bâtit dans le vii° siècle, au faubourg occidental de la ville, en l'honneur de sainte Savine, n'existe plus; elle a été remplacée par une autre, plus vaste et plus belle, qui appartient à la dernière époque des constructions ogivales '.
Pendant que la courageuse Savina rendait son âme pure à Dieu loin de son pays natal, le nombre des victimes du tyran Maxence ne faisait que s'accroître ; la terreur étouffait toutes les plaintes; il fallait cacher ses larmes; peuples et sénateurs, riches et pauvres, nobles et esclaves, nul n'était à l'abri de ses violences. On souffrait en silence, dans l'espoir que cette soumission passive ôterait au monstre couronné le prétexte d'un massacre général. Cette dernière illusion ne tarda pas à s'évanouir. Un jour, à propos d'une rixe, les prétoriens reçurent l'ordre d'exterminer à leur guise les malheureux citoyens de Rome; on vit des milliers de victimes tomber sous le glaive d'une soldatesque sans frein; on égorgeait de préférence les sénateurs, afin de confisquer leur opulent patrimoine. Voilà le prince en faveur duquel Maximien Hercule venait rechercher l'alliance politique de Constantin. Celui-ci ne pouvait s'associer en aucune façon à une aussi exécrable tyrannie. Le vieux Maximien Hercule revint assez mécontent de son voyage à Trêves. Il ne tarda pas d'ailleurs à se brouiller avec son fils Maxence, qu'il voulut détrôner; les prétoriens se prononcèrent énergiquement contre lui; en un clin d'oeil le tribunal où siégeait l'ambitieux vieillard fut envahi par eux; le vieil empereur se déroba par uneluite précipitée aux glaives qui menaçaient sa poitrine; il repassa dans les Gaules et trouva près de Constantin, époux de sa fille Fausta, une noble et généreuse hospitalité , qu'il ne paya que par des actes où la plus noire ingratitude le disputait à la plus insatiable ambition. Une première fois, pendant que Constantin, occupé à réprimer sur les bords du Rhin les incursions des Francs, avait laissé son beau-père avec le reste des légions en Provence, Maximien avait réussi à séduire les gouverneurs des villes et s'était emparé du pouvoir. Constantin, accouru à marches forcées jusqu'à Arles, poursuivit l'usurpateur et l'atteignit sous les murs de Marseille. Pour toute vengeance, il dépouilla de la pourpre son indigne beau-père, tout en le logeant dans son palais. L'impunité enhardit ce vieillard consommé dans le crime. Une nuit, il s'approcha du lit impérial et perça à coups de poignard un eunuque que Constantin, informé du complot, avait fait coucher dans son lit. Le meurtrier, prié sur le fait, se vit contraint de choisir lui-même son genre de mort; il s'étrangla, vengeant ainsi le sang de tant de martyrs qu'il avait eu un cruel plaisir à répandre dans les Gaules.
Un autre persécuteur. Galère, se préparait par des cruautés nouvelles à célébrer la vingtième année de son règne, lorsque la main de Dieu s'appesantit sur lui. Un ulcère affreux gagna la partie inférieure de son corps, laissant continuellement échapper un sang noir et corrompu, des vers sans cesse renaissants et une intolérable odeur. Le haut du buste devint d'une telle maigreur qu'il ressemblait à un
1 Saindclé chresticmie , par des Gucrrois, chanoine de Troyes.
squelette sur les os duquel on aurait étendu une peau livide; cependant les jambes et les pieds étaient enflés au point d'avoir perdu leur forme. Dans les tortures que lui causait cette plaie horrible, le malade passa d'un excès de fureur à une clémence inespérée; il fit sur le passé de sa vie de salutaires réflexions; le souvenir des chrétiens dont il avait versé le sang à grands flots troubla ses insomnies. La ville de Sardique, témoin de ses soufirances, le fut aussi de son tardif repentir. De cette ville fat daté un édit qui rendait aux chrétiens le libre exercice de leur culte. Le moribond impérial essaie de justifier ses rigueurs par des raisons politiques, et donne pour un acte de bienveillance la réparation incomplète que lui arrache la violence de la douleur : « Nous étions désireux, dit-il, de ramener dans la voie de la raison les chrétiens abusés, qui, rejetant avec un mépris présomptueux l'ancien culte, avaient inventé des pratiques insensées, des dogmes imaginaires et formé des sociétés dans les diverses provinces de l'empire. Les édit s que nous avons publiés pour rafl'ermir le culte des dieux avaient exposé les chrétiens à des poursuites criminelles, et même à la peine de mort. Mais, comme la plupart n'en ont pas moins persisté dans leur folle impiété et en sont réduits à ne plus pratiquer publiquement aucune religion, nous sommes disposé à étendre sur ces malheureux les efl'ets de notre clémence accoutumée; nous leur permettons donc de professer librement leurs croyances et de tenir en toute sûreté leurs assemblées, à la condition, pour eux, de respecter les lois et le gouvernement établis. Par un autre rescrit, nous signifierons nos intentions aux juges et aux magistrats. Notre indulgence les engagera à prier leur Dieu pour notre conservation, pour le salut de l'empire et le leur, afin que l'État prospère, et qu'ils puissent vivre eux-mêmes sans crainte et sans péril. »
Des signes non moins évidents de la justice divine marquèrent la mort de Dioclétien et de Maximin Daia. Pendant les dernières années que Dioclétien passa près de Salone, dans la retraite, vivant en philosophe et cultivant son jardin, il ne put sauver sa femme Prisca et sa fille Valeria, réduites à la plus extrême misère; il fut obhgé de reconnaître l'impuissance d'un empereur auquel il ne reste d'autorité que celle des larmes. Malgré quelques accès de démence, ses facultés mentales n'étaient pas tellement afl'aiblies qu'il ne sentît son humihation; il résolut d'abréger ses jours. On ignore le genre de sa mort; on parle de poison, d'abstinence, de mélancolie, de frayeur : il ne dormait plus, ne mangeait plus; il soupirait, il gémissait, il se roulait par terre, en proie aux plus cruelles agitations;" saint Jérôme laisse entendre qu'avant d'expirer il vomit sa langue rongée de vers. Maximin Daia, qui persécutait les chrétiens avec fureur, même après l'édit de tolérance de Galère, en avait publié un autre en son nom, pour exhorter les juges à ne pas faire mourir les chrétiens, mais à les attirer par la douceur au culte des idoles. Dieu abattit bientôt ce reste d'orgueil; car, vaincu par Licinius à Héraclée, il s'enfuit honteux et confus à Tarse, où il mourut de désespoir selon les uns, par le poison selon les autres, après de longues et efi'royables souffrances. Le triomphe définitif de l'Église, qui, déjà victorieuse par l'héroïsme de ses martyrs et de ses confesseurs, tirait un nouveau témoignage de la mort même de ses tyrans, n'était plus douteux; on en saluait déjà l'aurore.
Le fameux édit de Galère, qui restituait la liberté aux chrétiens, avait été exécuté aussitôt que connu dans toutes les provinces de l'empire. Les confesseurs entassés dans les cachots furent délivrés; ceux qui travaillaient enchaînés au fond des mines furent rendus à la lumière. On voyait les fidèles célébrer leurs assemblées, faire leurs collectes ordinaires pour secourir les pauvres, les veuves et les orphelins. Les