CHAPITRE XVI
celui des persécuteurs. Elle jouissait au dedans et au dehors d'une paix profonde, lorsque l'arianisme, après avoir exercé d'affreux ravages dans l'Orient, son berceau, fît sentir son souffle pernicieux jusqu'en deçà de> Alpes. On eût dit un monstre enfanté par l'enfer pour éprouver les forces de l'Église contre la violence et l'artiOce réunis; l'hypocrisie en cacha d'abord la difformité sous le masque de la piété; la duplicité lui enseigna toutes ses fourberies pour en dissimuler le poison; la tyrannie l'arma enfin de toutes ses fureurs pour l'imposer aux fidèles. L'impie Arius eut la sacrilège audace d'attaquer la divinité de Jésus-Christ, triomphant des efforts de l'idolâtrie et attestée déjà par le sang de tant de martyrs. Gomme les erreurs de ce sectaire étaient à peine cdnnues dans les Gaules, Tan 325, il n'y eut qu'un évêque gallo-romain qui assista au concile œcuménique de Nicée; il se nommait Nicaise. Les uns croient qu'il était évêque de Dijon , d'autres présument qu'il pouvait être évêque de Langres; quoi qu'il en soit, il s'unit de cœur et de bouche aux plus savants et aux plus saints évêques du monde catholique pour rendre témoignage de la foi des Gaules chrétiennes touchant la divinité du Verbe incarné. L'hérésie trouva des chicanes pour éluder les décisions du concile, et des calomnies pour noircir tant d'illustres confesseurs. Elle cria même à l'injustice. Constantin méprisa d'abord ces clameurs; et, après le concile, il relégua dans les Gaules Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée, deux des plus accrédités et des plus opiniâtres partisans d'Arius.
Le plus influent de ces deux sectaires, Eusèbe de Nicomédie, parvint à faire mettre en suspicion la réputation de saint Atbanase, le plus redoutable adversaire de l'hérésie arienne. En vain Athanase se rendit auprès de Constantin pour se justifier; l'esprit du prince était prévenu par les afiidés de la secte; le représentant de la vérité catholique en Orient reçut son arrêt de bannissement, tandis que l'hérésiarque Arius revenait triomphant à Gonstantinople. L'Église des Gaules eut l'honneur de recevoir à Trêves l'illustre proscrit. Le ciel brumeux du pays des Trévires, les frimas de cette contrée septentrionale, les regrets de la patrie et de la famille absentes durent fortement émouvoir la grande âme de saint Athanase. Mais Dieu qui, à côté de la tribulation, ne manque jamais de placer le contre-poids de la consolation, avait préparé au saint exilé deux cœurs dévoués, qui s'efforcèrent de lui faire oublier les chagrins et les amertumes dont on l'avait abreuvé. L'aîné des fils de Constantin le Grand, Constantin le Jeune, avait été chargé l'année précédente du gouvernement de toutes Gaules. Ce jeune prince, un peu fier, mais au cœur franc et généreux, avait un esprit assez élevé pour comprendre la grandeur du rôle d'Athanase dans cette lutte à outrance entre la vérité catholique et les subtilités ariennes. Il avait mis toute sa confiance dans le savant et saint évêque de Tièves; il l'avait en quelque sorte constitué son ministre des affaires ecclésiastiques. C'était Maximin, natif de Silly, en Poitou. Ses parents appartenaient à cette aristocratie gauloise qui, par ses richesses, ses talents ou ses alliances, avait pris rang parmi les familles les plus illustres du sénat romain. La vie de la foi avait profondément pénétré dans les habitudes de cette maison patricienne; car des cinq enfants qui en sortirent, quatre au moins ont mérité par leur sainteté d'être honorés d'un culte public. Maxentius l'aîné, évêque de Poitiers, éclairé d'en haut, alla chercher le grand Hilaire parmi les rangs des fidèles pour l'élever aux fonctions du facerdoce et le préparer ainsi à devenir son successeur. Maximus ou Mesme devint plus tard disciple de saint Martin, le thaumaturge delà Gaule mérovingienne. Maxima, leur sœur, mourut embaumée des parfums du lis de la virginité '.
1 Revue des questions historiques , t. II.
Tous reçurent au foyer domestique les enseignements de la vie chrétienne, et, dans une des écoles de la Gaule, cette brillante éducation requise de quiconque aspirait aux dignités. Deux de ces centres littéraires se partageaient alors la faveur de l'opinion publique en deçà des Alpes : Trêves et Autun. Cette dernière ville avait pour elle le glorieux souvenir des succès passés; mais Trêves, depuis plus de vingt ans déjà, résidence des empereurs, centre de la vie publique, métropole de la Gaule germanique , avait conquis sur sa rivale un ascendant que les espérances de l'avenir ne faisaient qu'augmenter chaque jour. De plus, grâce à la gravité des mœurs de ses habitants, les familles chrétiennes trouvaient, dans la bonne tenue de ses gymnases, une garantie précieuse à tous les points de vue. Ces considérations durent déterminer les parents de Maximin à l'envoyer sur les bords de la Moselle achever, sinon commencer ses études. Ses relations avec saint Agritius , évêque de Trêves, la résolution d'aller se consacrer à Dieu dans cette ville, tout invite à croire qu'en effet ce fut dans cette seconde Rome, comme on s'exprimait alors, que le pieux jeune homme fut initié aux lettres humaines, ou tout au moins à la science du droit et aux règles de l'éloquence. De retour dans sa patrie, Maximin se chargea de l'éducation d'un rejeton de la grande et noble famille Paulina; il initia son élève à toutes les saintes pensées de son esprit, à tous les héroïques sacrifices que projetait son cœur. L'enfant avait été si fidèle aux inspirations de son maître, qu'au moment où Maximin renonça au monde, il ne voulut pas demeurer esclave de la terre, tandis que celui qu'il appelait son père prenait la voie qui conduit au ciel. Deux autres jeunes Poitevins, Castor et Quiriacus, suivirent son exemple. Il n'est pas difficile de supposer la joie qu'éprouva le vénérable évêque de Trêves, lorsqu'il vit arriver ces jeunes gens animés d'un égal désir de servir Dieu sous sa houlette pastorale, et qui devaient un jour être placés à côté de lui sur les autels.
A peine eurent-ils atteint l'âge requis par les canons, qu'il s'empressa de leur conférer les ordres sacrés, afin de pouvoir utiliser leurs talents et leur vertu en faveur du troupeau confié à ses soins. C'était d'ailleurs le moyen de mettre en lumière le mérite de Maximin, que Dieu destinait évidemment à de grandes choses. Ces desseins de la Providence ne tardèrent pas à se manifester. On était à l'année 330, sous le règoe de Constantin le Grand. Un soir, Quiriacus, en oraison, reçut de la part de Dieu l'ordre d'annoncer à Maximin de se préparer à porter le fardeau de l'épiscopat. Maximin fut effrayé jusqu'à verser des larmes; mais le bienheureux Agritius se réjouit de cette élection divine; il s'empressa de la faire connaître à ses prêtres et à ses clercs; il les conjura de confirmer par leurs suffrages, après sa mort, ce que Dieu avait résolu pour le bonheur et la gloire de l'Église de Trêves. Vers la même époque, saint Alexandre, évêque d'Alexandrie, adressait la même prière au clergé de cette grande ville et désigna à son choix le jeune Athanase, qui devait bieijtôt venir à Trêves former avec Maximin les liens de la plus étroite amitié. Ces harmonies de la pensée divine ne doivent pas être sans enseignement pour la philosophie de l'histoire. Quelques jours après, le 43 janvier 330, Agritius s'endormait paisiblement du sommeil des justes; le clergé et le peuple de Trêves, unis aux évêques de la province, proclamaient Maximin évêque.
Tel était le vénérable prélat qui reçut l'illustre Athanase dans sa ville épiscopale avec l'affection d'un frère et la cordialité d'un ami, mettant sans réserve à son service l'influence dont il jouissait auprès de Constantin. Le spectacle de ces deux vaillants champions du symbole de Nicée, réunis des extrémités du monde romain par la Providence, enseigne que c'est au moment où les ennemis du bien paraissent plus près d'un triomphe définitif que leur défaite est imminente. Sans vouloir suppléer