‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 17 sur 180 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

jamais adoratrice plus fervente, quand saint Maximiu, ou, à. son défaut, l'un de ses diacres, venait lui apporter suspendue à son cou la divine hostie. De toutes les jouissances célestes que goûta Madeleine à la Sainte-Baume, la plus imposante, celle de ses assomptions fréquentes parleminis'ère des anges, est peut-être aussi celle dont la Provence a le mieux gardé le souvenir, et que l'on voit le plus souvent consignée dans les éloges de cette illustre pénitente. Il existe à la Sainte Baume même, à la cime du roc escarpé où se trouve la grotte, une chapelle appelée le Saint-Pilon. C'est là que Madeleine était élevée sept fois par jour sur les ailes des anges, et qu'au milieu de leurs mélodieux concerts elle se plongeait dans l'extase de l'amour et préludait aux ravissements du ciel. En mémoire de ce fait traditionnel, on avait d'abord dressé une colonne semblable à celle qu'on rencontre près de Saint-Maximin, au point où le chemin vicinal de ce bourg se relie à la voie Aurélienne. Dans la suite, on remplaça ce pilier par un groupe de pierre représentant Madeleine soutenue par quatre anges. On exposa ce groupe sur l'autel dans une chapelle. Que de pèlerins vinrent au moyen âge prier et gémir en ce lien qu'une vieille tradition avait consacré au repentir ! On y vit des rois s'agenouiller et des reines baiser pieusement le roc arrosé par les larmes de la pénitence et de l'amour.

Après avoir établi que ces assomptions quotidiennes de Madeleine étaient accréditées dès le v« siècle au moins, le savant abbé Paillon ajoute qu'on faisait une mention expresse de ces divines faveurs dans la liturgie de plusieurs Églises, non-seulement en France, comme à Arles, à Meaux, mais en Allemagne, comme à Spire, à Mayence, dans tout l'ordre de Saint-Dominique, et encore aujourd'hui dans l'office romain. Le pape Eugène IV déclare dans une bulle que ce fut un admirable conseil de la volonté de Dieu. Les anges, d'ailleurs, n'ignoraient pas ce que Madeleine avait fait pour Jésus et pour Marie; ils entraient donc dans les vues de leur souveraine et de leur Roi en comblant celte sainte de prévenances et d'honneurs. Il fallait lui témoigaer une juste reconnaissance de la joie si grande que leur avait procurée son heureuse conversion; il fallait surtout, d'un côté, marquer leur respectueuse admiration pour une créature mortelle qui n'eût point déshonoré les hiérarchies célestes en prenant place parmi elles; de l'autre, célèbre/ la Sagesse éternelle qui, dans le cœur de Madeleine, retrouvait tout ce que Lucifer lui avait ravi. Enfin, toujours, dans le plan divin, les saints, suscités pour renouveler aux yeux de l'Église la vie de Jésus-Christ par la pratique de quelqu'une de ses vertus, ont été si abondamment remplis de la grâce des mystères d'où ces vertus découlaient comme de source, qu'ils les ont manifestés au dehors dans leur conduite pour l'édific^ation du monde ; mais quelle sainte, plus que Madeleine, a dû porter en elle le caractère de Jésus ressuscité et montant aux cieux, de Jésus environné d'anges resplendissants, de Jésus vivant encore sur la terre, quoique déjà glorifié? Aussi, séparée des choses terrestres, retirée dans le sein de Dieu, en communication avec les anges, habitant des régions supérieures, intermédiaires entre le monde visible et le monde invisible, Madeleine pouvait dire comme son divin Époux : Je monte vers mon Père et vers mon Dieu.

Ceux qui sont tellement étrangers aux choses spirituelles qu'ils ne puissent comprendre, avec les génies les plus émioents de 1 Église catholique, Taccord de ces faveurs singulières et des principes de la théologie, il faut les renvoyer à saint Augustin : « J'aime mieux, dit-il, avouer mon insuffisance à saisir des merveilles si relevées, que de prononcer présomptueusement qu'elles sont le fruit de l'ignorance et de la crédulité. »

Lorsque Madeleine eut passé trente ans dans la grotte de la Sainte -Biumo, les anges la transportèrent sur la voie Aurélienne, non loin du bourg où Maximin avait érigé un oratoire, au milieu d'une chrétienté naissante. Là, toute baignée des larmes

78 LES PREiMIERS APOTRES DES GAULES

que sa fervtur et sa joie lui faisaient répandre, elle demanda au Lieoheureux évoque le viatique des mourants. Maximin célébra une dernière fois l'adorable sacrifice devant elle la communia et lui donna sa bénédiction au moment où cette sainte âme, brisant son enveloppe corporelle, alla prendre possession de la récompense due à sa pénitence et à son amour.

Pendant que l'héroïque pénitente, ensevelie dans son désert sauvage et silencieux, n'avait pour témoins de ses pratiques austères que Dieu et les anges, Marthe, sa sœur, nous l'avons vu, faisait rayonner au loin avec l'éclat de ses -vertus et de ses miracles le jour libérateur de l'Évangile. MembridiusEonini, dans sa Vie des saints, l'appelle la femme-évêqtie des Gaules {episcopa) , non-seulement parce qu'elle déployait un zèle vraiment apostolique, mais encore parce que les pontifes periésutés se réfugièrent auprès d'elle, comme auprès de leur mère dans la foi. Ce fut une bien douce consolation pour ces missionnaires, au milieu de leurs disgrâces, d'être recueillis par une femme aussi vénérable. Dans les entretiens qu'ils eurent avec elle, ils durent puiser un nouveau courage pour affronter la persécution, une ardeur plus grande pour travailler à la conversion des païens, et des lumières plus particulières sur la vie intime de Jésus et de Marie pour nourrir la piété des néophytes.

Après le départ des évêques, Marthe s'occupa de réunir autour d'elle, à Tarascon, les jeunes filles qui voulaient se consacrer à Dieu : en sorte qu'elle est la première fondatiiee d'une de ces communautés qui couvrent aujourd'hui le sol de la France. Faut-il s'étonner qu'un si grand nombre de congrégations hospitalières portent son nom ou l'aient choisie pour patronne? Qai mieux que sainte Marthe eût été capable de leur transm-ettre l'esprit propre de leur état? Outre qu'elle venait de Judée, le seul pays du monde où l'on eût, dans les descendants du prophète Élie sur le Carmel, une foime de consécration perpétuelle à Dieu, elle avait vu cette vaste association des premiers fidèles qui se dépouillaient de leurs biens, et n'avaient tous qu'un cœur et qu'une âme sous la direction des apôtres ; elle-même avait vécu, avec sa sœur et les autres saintes femmes, dans une sorte de communauté sous le gouvernement maternel de la sainte Vierge. Les plus anciennes peintures donnent à sainte Marthe le costume de religieuse; à elle revient la gloire d'avoir la première inauguré l'état religieux, au moins piiir la vie aciive, dans les Gaules et probablement dans tout l'Occident.

Pierre de Natalibus et Vincent de Beauvais disent qu'une semaine avant sa mort elle entendit les chœurs des anges qui portaient dans le ciel l'âme de sa sœ-ur Madeleine; au point du jour elle se fit placer en plein air; tout retard à la mort lui paraissait d'une longueur démesurée. Sous un arbre touffu la terre fut jonchée de paille, sur la paille on mit un cilice, et sur le cilice , avec de la cendre, on traça une croix; étendue là, après un peu de repos, Marthe jeta un regard sur la multitude des assistants, elle les conjura de hâter par leurs prières l'heure de sa délivrance; puis elle se fît lire l'histoire de la Passion en hébreu; à l'instant elle oublia toutes ses souffracces pour ne s'occuper que de celles de son bien-aimé Sauveur, jusqu'au moment où le Christ mourant remet f on esprit entre les mains de son Père ; alors elle poussa elle-même un grand soupir et elle expira. Son corps, enveloppé de linceuls et embaumé avec honneur, fut inhumé sous un sarcophage en marbre blanc dans son oratoire, qui est la crypte actuelle de l'église Sainte-Marthe, à Tarascon.

Ce tombeau existe encore, et contient les reliques de sainte Marthe; mais il est recouvert depuis près de deux siècles par un autre mausolée; quoiqu'il se ressente de la décadence des arts, il paraît remonter au temps des persécutions; s'il dénote le travail d'une main peu exercée, c'est qu'alors les artistes néophytes évitaient de fréquenter les écoles de sculpture pleines d'idoles obscènes, et aimaient mieux demeurer sculpteurs inhabiles que de s'exposer à devenir mauvais chrétiens. Sur ce

Page 1