LE DRUIDISME
DescriptioR de l'Olympe gaulois. — Similitude de forme et de destination des monuments celtiques avec le? monuments hébraïques. — Panthéisme naturaliste des Gaulois. — La cérémonie du gui> centre de la liturgie des druides. — Croyance des Gaulois à Finmiortalité de l'âme. — Leurs pratiques superstitieuses. — Persistance du druidisme dans l'ouest et le nord de la Gaule.
Une critique judicieuse, en se tenant à égale distance d'une détraction systématique et d'un engouement irréfléchi, a prouvé qu'à l'exemple de tous les peuples païeus, les Gaulois, longtemps avant la conquête romaine, avaient succombé à la tentation de confondre le Dieu unique avec les puissances inférieures du monde visible et avec les éléments de la nature; en un mot, leur théologie druidique avait glissé dans le polythéisme. D'après elle, en elTet, des génies bienfaisants ou malfaisants résidaient dans les astres, dans les phénomènes météorologiques, dans les fleuves, les rivières, les lacs, les fontaines, les forêts, les montagnes, en dirigeaient les opérations mystérieuses et en faisaient, pour ainsi dire, les instruments de la justice et de la miséricorde divines. De là, Bel ou Belen, déification du soleil; Taranis, déification du tonnerre; Gircius, déification du vent; Nehalennia, déification, tantôt de la nouvelle lune, tantôt de la terre fertilisée, tantôt de l'onde irrigatrice; Penninus, déification des Alpes; Arduina, déification des Ardennes ; Vosegus, déification des Vosges; et un grand nombre d'autres. Cette adoration ou personnification des forces de la nature, une des formes essentielles du polythéisme des Gaulois, semble empruntée aux idolâtries des Perses et des Scythes, comme leurs mystères, inaccessibles autant que redoutés, rappellent les orgies de Samothrace, frop fameuses dans l'histoire des aberrations de l'homme.
Par un degré d'abstraction de plus , les Gaulois avaient déifié en même temps les intelligences créées. Ogmius, dieu de l'éloquence, était représenté sous la figure d'un vieillard, armé, comme l'Hercule grec, de la massue et de l'arc; ses captifs le suivaient gaiement, attachés par l'oreille à des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche. Camul, dieu de la guerre et des conquêtes, était invoqué avant les batailles ; les vainqueurs lui vouaient les dépouilles opimes. Hésus, souverain créateur des mondes, qu'on voit sculpté sur un bas-relief du musée de Cluny, se frayait avec la cognée une route à travers les forêts où croissait le gui. Tentâtes, inventeur des arts et protecteur des voyageurs, était vénéré tantôt sous la forme d'un javelot, tantôt sous celle d'un chêne. Gernunnos, aux larges épaules, au front chauve, à la longue
barbe, aux sourcils froncés, se montrait coiffé de deux oreilles de chat et d'une paire de cornes; dans chacune d'elles était passé un anneau. Sevirios se tenait dans la même attitude qu'Hésus; seulement la hache était remplacée par une sorte de goupillon; il apparaissait comme un enchanteur qui fascine un serpent.
Parmi les déesses, Rosmerta, implorée par les femmes eu couche, diminuait les douleurs de l'enfantement. Belesina, la Minerve gauloise, coiffée d'un casque à aigrette, et vêtue d'une tunique sans manches, posait, les pieds croisés, la tête penchée sur sa main droite, dans Tattitude de la méditation. Nundma présidait aux entreprises industrielles et aux transactions commerciales. Ces divinités, en rapport avec les mœurs farouches de leurs stictateurs, se plaisaient au sang et au carnage; elles étaient insatiables de larmes et d'hécatombes humaines; mais elles n'empruntaient ni le corps des mortels, ni celui des animaux, pour satisfaire leurs passions et dégrader leur essence. Les Gaulois avaient une idée assez élevée de leur nature pour ne point les associer aux querelles des chefs des nations , et pour ne leur attribuer aucune des aventures étranges de l'Olympe des Grecs et des Romains.
En examinant ces données hiératiques ainsi que les faits relatifs aux croyances religieuses de la Gaule, certains érudits ont cru y reconnaître deux ordres d'idées, deux corps de symboles entièrement distincts : l'un, tout sensible, déiivait de Tadoration des phénomènes naturels et rappelait le polythéisme de la Grèce par ses formes ainsi que par la marche libre de son développement; c'était une sorte de fétichisme jeté en pâture aux esprits incultes; l'autre, fondé sur un panthéisme matériel, plus métaphysique, plus spiritualiste dans ses tendances, présentait avec les théogonies de l'Orient la plus étonnante conformité. Ce dernier système, postérieur au polythéisme gaulois, aurait été implanté, sous le nom de druidisme, sur le territoire conquis, vers le vi° siècle avan^ notre ère, par la grande invasion des Kimris de Hii-Gadarn.
Cette hypothèse, plus spécieuse que solide, ne s'appuie sur aucun texte; on allègue les antiques traditions des Kimris; mais, jusqu'à présent, on s'est dispensé de les produire, à moins qu'on ne prétende désigner par là les rêveries poétiques des bardes gallois du moyen âge : en ce cas, ce serait un anachronisme de plus de deux mille ans; puis ces Triades renferment trop d'éléments chrétiens pour qu'on en tire des inductions certaines sur le caractère religieux d'une époque tout à fait différente. En outre, le druidisme a poussé des racines si profondes et si vivaces chez les Gaulois aborigènes, qu'il est impossible d'y voir un produit du dehors imposé par voie de conquête et de domination. Enfin la place absolument souveraine qu'occupent les druides dans l'organisation sociale de la race celtique ne permet pas de supposer, dans le vulgaire, des croyances ou des pratiques soustraites à leur contrôle. L'antiquitén'a qu'une voix sur le despotisme qu'exerçait autour d'ellecette classed'hommes dépositaires de tout savoir, auteurs et interprèles de toute législation , tant divine qu'humaine; rien n'échappait à leurs regards: justice, éducation, culte, traités de paix ou de guerre; ils réglaient toutes choses avec une autorité sans bornes. Si donc, comme on l'avoue, les Gaulois transformaient en êtres particuliers des attributs divins ou des manifestations de la puissance créatrice, c'est que les ordonnateurs suprêmes de la religion nationale partageaient eux-mêmes ces superstitions.
L'opinion qui suppose deux religions dans la Gaule primitive, l'une plus grossière pour les classes inférieures, l'autre plus raffinée pour les hautes classes de la société, n'est conforme ni à la vérité historique, ni à la vérité philosophique. Elle a le tort de faire suivie aux sociétés païennes, en matière de dogmes, la marche ascensionnelle qui leur est habituelle en matière de civilisation. Ces anciens peuples, dit-on, se seraient élevés graduellement du simple fétichisme à des conceptions religieuses de plus en plus épurées. C'est le contraire qui est le vrai : l'histoire du paganisme
démontre que les idolâtries, alors même qu'elles devenaient moins sanglantes et moins barbares, ne s'épuraient nullement quant aux doctrines et aux rites; à mesure qu'on s'éloigne du berceau des nations de l'antiquité, on rencontre des croyances moins élevées, des pratiques plus immorales. Elles-mêmes le sentaient si bien qu'elles attribuaient à la piété de leurs ancêtres ce qu'il y avait de plus pur dans leur culte. Ainsi l'on ne saurait douter qu'au moment où le contact des Grecs et des Romains allait précipiter la décadence religieuse de la Gaule, la notion de Dieu ne fût déjà fort altérée chez ses habitants.
Est-ce à dire qu'on ne puisse pas retrouver dans la théologie druidique un fonds de monothéisme travesti, défiguré, mais subsistant à travers les siècles comme un reste immortel de la religion primordiale? Assurément non; les Gaulois honoraient une divinité principale, à laquelle surtout se rapportaient leurs hommages; l'espace était sa demeure; on n'osait ni l'enserrer dans un temple, ni la représenter sous des emblèmes; un feu perpétuel brûlait sur les autels destinés à ses sacrifices. Que ce dieu suprême ait porté le nom de Tentâtes ou, plus vraisemblablement, le nom d'Hésus, cette appellation, étrangère au fond même de la question, n'empêche pas d'admettre que l'idée d'un Dieu unique, souverain maître de l'univers, ne s'est jamais complètement perdue chez les Gaulois : leur système théologique, empreint d'un caractère plus traditionnel que le polythéisme grec ou romain, s'écartait moins de la révélation primitive; et puis un peuple renfermé en lui-même, sans relations d'idées avec les autres nations de la terre, devait tout naturellement conserver plus de vestiges de l'époque patriarcale.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'en comparant les monuments celtiques avec ceux des anciens peuples de l'Asie, et spécialement des Hébreux, les archéologues soient parvenus à prouver leur identité. Les menhirs ou peulvans, les dolmens, les lichavens ou trilithes, les cromlechs, les galgals ou barrows rappellent, en effet, par des similitudes de forme et de destination, ces âges rjeculés où c'était un principe de religion chez les Juifs de ne consacrer à la Divinité que des autels vierges de tout travail humain; et, lorsque l'on contemple ces fragments de- rochers qui, malgré leur simplicité brute , ne manquent pas d'une certaine apparence de grandeur, on croit entendre un écho lointain de ces paroles divines de l'Exode et du Deutéronome : « Si vous élevez à l'Éternel des autels de pierres, vous ne les taillerez point; car ils seraient souillés si vous employiez le ciseau... Vous dresserez sur le mont Hébal un autel de pierres où le fer n'aura point touché ; sur cet autel formé de roches informes et non pohes vous ofiTrirez des holocaustes au Seigneur votre Dieu... »
De même il est impossible de n'être pas frappé du caractère de ressemblance que présentent les menhirs ou peulvans qu'érigeaient les Gaulois pour indiquer la sépulture d'un personnage considérable, ou pour éterniser le souvenir d'un événement, avec l'usage si fréquent chez les Hébreux de confier la mémoire des actions illustres à de gros blocs de pierres qu'on appelait d'un nom commun -.pierres du témoignage. Qui ne sait, par exemple, que Jacob, à son retour de Mésopotamie, éleva sur la montagne de Galaad un monolithe colossal devant lequel il jura d'être fidèle à sa réconciliation avec son beau-père Laban? La coutume celtique de marquer, par des quartiers de roche, les limites des territoires et des propriétés, ne se retrouve -t-elle pas dans les menhirs-bornes tellement sacrés chez les Juifs, que Salomon, au vingtième chapitre des Proverbes, fulmine, comme le Deutéronome, l'anathème contre
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les prévaricateurs qui tenteraient de les changer? Les dolmens n'avaient-ils pas leur prototype dans certains autels hébraïques, tels que celui de Noé au pied du mont Ararat en Arménie, et celui de Josué sur le mont Hébal? Les cromlechs n'auraient-ils pas été construits dans des intentions analogues à celles qui présidèrent à la disposition des blocs énormes que le successeur de Moïse fit placer à Galgala pour servir de mémorial au passage miraculeux du Jourdain? Leur enceinte ne devenait-elle pas, comme le Bethel de la Palestine, tour à tour un temple, un tribunal et un rendezvous pour les inaugurations nationales? Le respect qui entourait ces menhirs, ces dolmens, ces cromlechs se corrompit à mesure qu'on en perdit la signification véritable; il se transforma en vénération superstitieuse; il se vicia même au point de devenir un acte d'adoration.
Il était d'usage, chez les Égyptiens, de placer une grande pierre en équilibre sur une autre pierre comme un souvenir religieux; il suffisait du moindre choc, ou même d'un coup de vent, pour imprimer au bloc supérieur un mouvement d'oscillation. Ces pierres branlantes, que les Gaulois prétendaient agitées par un génie, n'ont pas été observées en Palestine comme les menhirs, les dolmens, les cromlechs; mais elles étaient connues en Phénicie, où l'on croyait généralement qu'elles avaient été fabriquées par Ouranos. Étaient-elles des instruments de divination, ou des pierres probatoires, ou des monuments érigés en l'honneur du soleil, à l'imitation des blocs gigantesques de l'Asie qu'on remuait avec un seul doigt, et en particulier de ceux d'Héliopolis, animés par des esprits bienfaisants? Peut-être tout cela ensemble.
On a rencontré, dans les steppes de l'Asie centrale et septentrionale, de nombreux tumuli , quelques-uns en pierre, la plupart en terre. On ne saurait nier la ressemblance de forme, l'identité de destination de ces buttes sépulcrales avec les tombelles celtiques, désignées sous le nom debarrows ou galgals. Ces tertres factices n'avaient pas toujours une destination funéraire. On élevait souvent d'énormes amas de cailloux à l'embranchement des routes, sur le flanc des collines, comme signes indicateurs des chemins que l'on consacrait à Mercure, protecteur du commerce et de l'industrie. Les passants ajoutaient avec un sentiment religieux une pierre à ces monceaux disposés en cônes ou en prismes triangulaires. Cette coutume, utile dans son origine, viciée ensuite par le culte idolâtrique rendu à Mercure, existait aussi chez les Hébreux, puisque Salomon la condamne au livre des Proverbes : a Augmenter d'une pierre le monument de Mercure, dit-il, c'est honorer la folie. »
Un des traits les plus frappants de la religion des Celles, c'est leur vénération profonde pour les lieux élevés, qu'ils entouraient d'honneurs presque divins. L'Écriture sainte ne raconte-f-elle pas que les Israélites s'assemblaient sur les hauteurs pour se livrer au culte des idoles, et que, pour éloigner son peuple des superstitions païennes, le Seigneur défendit expressément d'off'iir des sacrifices sur le sommet des montagnes? Les Gaulois célébraient leurs rites sanglants au milieu d'épaisses forêts, de préférence à l'enceinte des temples; ils pensaient que leur majestueux silence et leur obscurité impénétrable les rendaient agréables à la Divinité, qui y faisait sa demeure privilégiée. Un chêne symbolisait le Jupiter celtique. N'y a-t-il pas là comme un reflet abusif d'un usage qui existait en Palestine à l'endroit de grands chênes séculaires? Josué ne posa-t-il pas, dans la vallée de Sichem, sous un chêne, un monument de pierre en souvenir des adieux qu'il y fit au peuple et du renouvellement de son alliance avec Jehovah? Le sacrifice de Gédéon, offert également, sans superstition, sous un chêne, ne fut-il pas agréé par le même Dieu qui plus tard condamna les bosquets de Baal à la destruction?
L'analogie entre les monuments celtiques et les monuments des anciens peuples orientaux , spécialement des Hébreux, est donc incontestable : en quittant les plaines natales de la baute Asie, les ancêtres des Gaulois avaient emporté avec eux les traditions du monothéisme primitif à travers leurs vagabondes pérégrinations; mais, si leurs descendants conservèrent assez longtemps les formes extérieures de la religion primordiale , il n'en fut pas de même de la grande doctrine qui en faisait le fond : à chaque invasion de barbares qui incorpora dans le pays une population nouvelle d'étrangers ou de conquérants, les nouveaux venus faisaient prendre place à leurs dieux dans l'Olympe gaulois, et provoquaient des modifications dans les croyances et les rites de la nation vaincue.
Les Gaulois ne descendirent pas, sans doute, jusqu'à ce brillant et sensuel anthropomorphisme auquel le génie artistique des Hellènes se laissa entraîner avec tant de facilité : les druides, qui passaient leur vie dans la profondeur des cavernes ou sous les ombrages des bois, s'arrêtèrent au culte de la nature et des éléments, deuxième degré de l'échelle du polythéisme. S'il fallait chercher dans le développement religieux des peuples de l'Europe orientale une période correspondante au druidisme, ou la trouverait sans peine dans la période pélasgique, antérieure à l'anthropomorphisme des Hellènes. A l'exemple des druides, les Pélasges n'avaient ni grands édifices ni ornements fastueux desliués au culte. C'était sous la voûte de feuillage formée car les chênes sacrés de Dodone, dit Pausanias, qu'on sacrifiait à Jupiter. Des monceaux de pierres s'élevaient, en l'honneur des dieux, sur le sol de l'ancienne Grèce; et les constructions cyclopéennes rappellent à tous égards les monuments celtiques attribués par de naïves légendes villageoises à des êtres surnaturels. Là aussi, comme dans les Gaules, point d'images taillées avec art; mais de simples pierres brutes, de grossiers trônes d'arbrts, des roches allongées en colonnes, assemblées en cercles ou rangées en phalanges, pour oanctuaires ou comme symboles de la Divinité. Lacs et fontaines, vents et forêts, tout semblait à l'imagination des Pélasges animé d'une vertu céleste. Cette mythologie naturaliste subsistait tout entière dans le druidisme, qui finit par aboutir à une déification générale des éléments '.
Les druides n'emprisonnaient pas, il est vrai, la Divinité dans des statues de forme humaine, contrairement à l'usage des Hellènes; mais ils adressaient leurs hommages à de vieux troncs couverts d'une mousse jaunâtre. Lucain a décrit ce culte dans le troisième livre de la Pharsale : « Hors l'enceinte de Marseille, dit-il, des bois touff'us formaient des berceaux impénétrables aux rayons du soleil ; sous leur ombre régnaient une fraîcheur et une obscurité perpétuelles. On n'y voyait de tous côtés que des autels où l'on égorgeait des victimes humaines ; le sang rougissait les arbres d'alentour, qui en dégouttaient sans cesse. Nul oiseau ne s'y est jamais perché, nul animal n'y est jamais entré, nul vent n'y a jamais fait sentir son souffle, et jamais la foudre n'y est tombée. La tradition porte que ces bois sacrés s'émeuvent fréquemment et tremblent; alors on entend des voix mugissantes sortir des cavernes; les ifs abattus ou coupés se redressent, reverdissent, repoussent; les bois sont tout en feu sans se consumer; les chênes, entortillés de dragons monstrueux, inspirent une
1 Saint Irénée et l'éloquence chrétienyie dans la Gaule peyidant les deux premiers siècles, par l'abbé Freppel, professeur à la faculté de théologie de Paris , cours de l'année 1861.
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sainte horreur qu'augmente encore l'eau noire qui serpente dans divers canaux... C'est le génie des Gaulois de n'être pénétrés de respect que pour des dieux représentés sous des fio-ures qui ne ressemblent en rien aux simulacres religieux des autres peuples. A midi et à minuit un prêtre y célèbre tout tremblant ses redoutables mystères • il craint que le dieu auquel sont consacrés ces bois sur lesquels on n'avait iamais osé porter la cognée depuis la naissance du monde, ne vienne se présenter à
lui... »
Si Ton ajoute à cette description d'un sanctuaire gaulois par le chantre de la Pharsale celle que donne Piine l'Ancien de l'acte capital de la liturgie druidique, on pénètre sans trop de peine au fond de ce panthéisme naturaliste auquel se réduisait la religion de nos ancêtres païens. « Les druides, ces mages gaulois, dit l'écrivain latin, ne connaissent rien de plus sacré que le gui et l'arbre qui le porte, surtout si c'est un chêne, car alors ils s'accordent à le regarder comme un don du ciel. » Dès qu'on avait trouvé le gui, les prêtres se rassemblaient pour l'aller cueillir en grande pompe à l'époque de sa floraison, en hiver, lorsque les longs rameaux verts de cette plante et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dépouillé de feuilles, présentent seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature stérile et morte. C'était le sixième jour de la lune que le gui, appelé d'un nom qui signifie guérit-toui, devait tomber, non pas sous le fer, mais sous le tranchant d'une faucille d'or. Une foule immense accourait de toutes parts pour assister à la solennité. Quand les apprêts du sacrifice et du festin étaient terminés, un archidruide en robe blanche montait sur l'arbre, la serpette d'or à la main, et coupait la racine de la plante que d'autres druides recevaient dans un sagum blanc. On immolait deux taureaux blancs liés pour la première fois par les cornes; puis l'on priait le ciel de rendre son présent salutaire à ceux qu'il en avait gratifiés. Le reste de la journée se passait en réjouissances.
P'aut-il ne voir dans cette singulière cérémonie qu'une mystification par laquelle les druides, médecins et théologiens tout ensemble, exploitaient la crédulité populaire, en vendant cette panacée pour créer à leur caste une source de revenus; ou bien faut-il y chercher une réminiscence lointaine de l'arbre de vie planté au milieu du paradis terrestre comme le signe mystérieux de l'immortalité? Soit souvenir travesti dupasse, soit vague pressentiment de l'avenir, le monde déchu aspirait à entrer en communication étroite avec la Divinité ; mais comme par suite de la confusion des doctrines il supposait le principe divin répandu dans la nature et identifié avec elle, il le recueillait, en s'assimilant un végétal auquel il prêtait une vertu surnaturelle : de là le homa, infusion d'asclépiade, des Perses; le soma, liqueur merveilleuse des Indiens; le cycéon, breuvage des mystères d'Eleusis; l'eau de gui des Gaulois : véritable caricature anticipée de la communion eucharistique. Peut-être aussi, dans cette plante fragile aux tiges multiples, grêles, noueuses, recevant la vie d'un tronc vigoureux, les druides offraient-ils à nos aïeux un symbole de notre frêle existence , soutenue et nourrie par la Divinité?
En outre, la récolte solennelle du gui ne présente-t-elle pas le même caractère que les fêtes agricoles de la Grèce? De part et d'autre, n'est-ce pas le culte de la nature symbolisée de diverses façons? Pour des hommes qui vivent au milieu des forêts, le gui de chêne remplaçait, comme emblème religieux, l'épi de blé autour duquel se mouvait toute la légende de Gérés. Par là, sans doute, le problème n'est pas complètement résolu; on est toujours réluit à ignorer pourquoi les druides résumaient le culte de la nature précisément dans le gui de chêne comme dans sa plus haute expression ; mais on s'abuserait beaucoup sur leur degré de culture intellectuelle , si l'on prétendait qu'une certaine vertu thérapeutique exagérée par eux, ou bien la
rareté de l'apparitioa de cette plante vivace et ligaeuse sur les chênes, ne suffirait pas à la rigueur pour expliquer cette prédilection '.
De modernes celtomanes ont cru entrevoir un sens plus profond dans la cérémonie de la récolte du gui. Cette plante, dont la verdure ne meurt jamais, et qui puise à tout moment son principe nourricier dans l'arbre où il prend racine, aurait été pour les Gaulois l'image de l'immortalité. Certes , leur croyance à la vie future était fortement ancrée dans leur cœur; mais ils se faisaient de cette vie une idée très-peu relevée; ils la regardaient tout simplement comme le prolougement ou la copie de celle d'ici-bas. En arrivaut dans l'autre monde, l'âme du défunt conservait ses habitudes et ses passions : le guerrier y retrouvait son cheval, ses armes et des combats; le chasseur, avec sa meute de chiens, continuait à y poursuivre le buffle, le sanglier, le loup, dans d'éternelles forêts; l'esclave, à exécuter les volontés de son maître; le client, à servir son patron. De là cette coutume féroce d'égorger sur la fosse d'un grand personnage les gens de sa maison qu'il avait le plus aimés, pour qu'il pût les reprendre à son service au delà du tombeau.
Les Gaulois poussaient la naïveté sur ce point jusqu'à brûler avec le corps du défunt des lettres qu'il devait lire outre tombe ou remettre à d'autres morts. Bien plus, les parties contractantes renvoyaient souvent à la vie future le paiement d'une dette ou la décision de leurs aflfaires d'intérêt. Ces coutumes superstitieuses ne se concilient guère avec la métempsycose, bien que les pcëtes et les historiens de Rome, trompés par les apparences, aient affirmé le contraire. Comment les Gaulois auraient-ils pu se flatter d'aller vivre avec les morts dans les bûchers desquels ils se jetaient avec un courage digne d'une meilleure cause, s'ils avaient cru à la transmigration de l'âme dans un autre corps, soit d'homme, soit de bête? A quoi bon ces obligations payables dans l'autre monde, ces messages qu'on livrait aux flammes avec le défunt, si son âme, en allant habiter un autre corps, perdait le souvenir de Texisleuce antérieure? Du reste, il ne faudrait pas s'étonner de rencontrer des contradictions dans le druidisme , au sein duquel d'anciennes traditions se sont combinées avec des doctrines plus récentes.
L'espoir de retrouver exactement dans la vie future les conditions de la vie présente engendrait parmi les Gaulois ce mépris de la mort, cette superbe indifférence pour le trépas, qui constituait l'un des traits saillants de leur caractère. De là l'effrayante prodigalité avec laquelle le druidisme multipliait les sacrifices humains. Sans nul doute, le sang et le sang humain fut pour l'antiquité le grand moyen d'expiation. Rome, qui s'indignait à juste titre de ces aff'reuses boucheries, n'en avait pas moins conservé l'horrible coutume d'enterrer vifs un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque pour apaiser le courroux des mânes ou pour conjurer le danger des invasions. Mais nulle part l'abus de cette croyance enracinée au cœur de l'humanité n'a produit de plus déplorables conséquences que chez les anciens habitants de la Gaule.
Quand on les consultait sur une aff'aire importante, les ministres du culte gaulois frappaient un homme avec une épée au-dessous du diaphragme; pendant que la victime tombait, ils examinaient attentivement sa chute, les convulsions de ses
1 Saint Irénée et l'éloquence chrétienne dans la Gaule pendant les deux premiers siècles, par l'abbé Freppel, professeur à la Sorbonne, cours de l'année 1861,
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membres, l'abondance et la couleur de son sang pour en tirer des pronostics. Si l'air se saturait de vapeurs pestilentielles, le peuple alarmé livrait le plus riche ou le plus pauvre an pagus aux druides, qui le nourrissaient pendant un an; puis, vêtu de la robe blanche , le front ceint de verveine et chargé de tous les crimes du canton le malheureux était précipité du haut des dunes ou égorgé sans pitié, pour coniurer le péril. Dans les circonstances graves, on enfermait dans un colosse d'osier creux des centaines de criminels qui disparaissaient sous des torrents de flammes et de fumée au milieu du chant des bardes. Pour atténuer l'horreur qu'inspirent ces pratiques féroces , on prétend qu'il ne s'agissait que d'exécutions judiciaires revêtues d'un caractère religieux. Non, « à défaut de criminels, dit César, les druides immolent des innocents. »
A ces atrocités accomplies au nom de la religion s'ajoutaient les superstitions sans nombre qui régnaient dans les masses. Ainsi un cérémonial bizarre communiquait à certaines plantes une vertu salutaire. Il fallait recueiUir le samolus ou velar à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre sans le regarder, et le jeter de la même manière dans les réservoirs où les bestiaux allaient s'abreuver; c'était un préservatif contre leurs maladies. La selago ou sahine exigeait, pour être efficacement récoltée, des précautions plus mystérieuses encore : on s'y préparait par des ablutions et des offrandes de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de blanc; sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par ha?ard, et, glissant sa main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait servir qu'une fois. L'été, la première branche de fruit qu'avait mûrie le soleil, on l'apportait aux druides; ceux-ci la coupaient huit fois, sur chaque morceau gravaient des marques, puis ils les jetaient pêle-mêle dans une saie blanche; l'eubage, les yeux au ciel, invoquait Teutatès, et, sa prière achevée, retirait comme des bulletins les morceaux delà branche; sur le rapport que le hasard donnait entre elles aux marques hiéroglyphiques, il prédisait l'avenir. Une autre recherche, entourée d'un appareil plein de terreur, signala longtemps les jours caniculaires. Une multitude de serpents s'assemblaient, poussés par l'haleine de feu du soleil, demeuraient entrelacés un mois; puis avec des sifflements affreux ils produisaient, sur une place couverte d'écume verdâtre, un œuf magique diapré de taches de sang; celui qui avait l'audace de le ramasser à cheval au milieu des reptiles, et le bonheur d'échapper à leur rage, possédait un talisman, d'une vertu souveraine : en mettant cet œuf dans son sein, il était sûr de réussir dans toutes ses entreprises et de gagner tous ses procès. Toutes ces pratiques et d'autres encore non moins superstitieuses donnent une idée du système religieux que les missionnaires apostoliques rencontrèrent devant eux à leur entrée dans les Gaules.
Il ne faudrait pas croire, en effet, qu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne il n'y eût plus qu'à sonner le glas funèbre du druidisme; au milieu de tous les éléments de dissolution qui travaillaient alors le corps social , il restait au druidisme cette force incalculable que donnent une longue habitude, l'éducation de famille, le souvenir des ancêtres, le penchant du cœur et la difficulté de remplacer ce que l'on a toujours vu et toujours pratiqué. Sans doute Claude, qui avait achevé dans la Gaule l'extermination des druides, déjà condamnés par Auguste et proscrits par Tibère, les poursuivit jusque dans la Bretagne, leur refuge sacré, l'école privilégiée de leurs prêtres, le dépôt de leurs plus profonds arcanes. Après dix-neuf ans de
guerre/après des révoltes et des massacres, le druidisme fat forcé dans l'île de Mena, aujourd'hui Anglesey, son dernier repaire. Une foule pressée bordait le rivage ; au milieu de ce bataillon fanatique, des femmes, des furies, les cheveux épars, agitaient des flambeaux et poussaient des hurlements; des ministres d'Hésus et de Tentâtes, les mains tendues vers le ciel, faisaient entendre d'abominables imprécations. A cette vue, les troupes romaines hésitèrent un moment; puis elles s'animèrent, renversèrent les sectateurs du gui sacré, égorgèrent les druides et détruisirent leurs autels souillés de sang humain. Mais cette persécution acharnée que secondaient les hautes classes de la société gauloise, parce que l'abandon du druidisme était le chemin des honneurs et la condition du droit de cité, amena dans les rangs inférieurs une réaction en faveur du culte si violemment attaqué; son empire, restreint à la masse populaire, regagna, principalement dans les campagnes, une puissance qu'il avait perdue depuis des siècles; il prit un caractère énergiquement national; il fut le foyer où venait se ranimer l'espérance des patriotes et la haine contre l'étranger.
Le mouvement réactionnaire s'accentua d'une manière plus vigoureuse dans le Nord et l'Ouest, des bords de la Loire aux rivages de l'Océan, des forêts belges aux côtes armoricaines. On n'y trouve aujourd'hui, de traces gallo-romaines, que des signes de passage : des camps, des haltes d'armée; aucune ruine imposante n'indique un séjour tranquille. Là s'était réfugié, dans les bruyères et les montagnes, le génie celtique, tout ce qui aimait passionnément la gloire, et l'indépendance du pays.
Dans le Midi, au contraire, à peine aperçoit-on quelques débris du culte druidique, tandis que le pied du voyageur y foule à chaque pas des cippes, des autels, des tombeaux, des restes grandioses de la domination romaine; là, d'immenses aqueducs amenaient l'eau dans les villes; des routes magoifiques coupaient en tout sens les vallées et les montagnes; partout des temples, des ponts, des cirques, des palais, des amphithéâtres s'élevaient sur le littoral de la mer, et combinaient par un goût admirable les beautés de l'art avec la plus grande merveille qui soit sortie de la main du Créateur : nulle cité antique quelque peu importante qui ne montre encore des vestiges de ces superbes monuments.
Dans la zone moyenne de la Gaule, le naturalisme panthéistique des druides du Septentrion et l'anthropomorphisme des races gréco- latines du Sud avaient marié eurs symboles, comme le prouvent les fameux bas-reliefs découverts en 17H sous le chœur de Notre-Dame de Paris. Le ciseau des sculpteurs y avait accolé, en signe de concorde, les dieux de Rome aux divinités indigènes. Là se dressait un autel, et chacune de ses faces montrait tour à tour Jupiter sous les traits d'un personnage majestueusement drapé dans les larges plis de sa toge, tenant un sceptre d'une main et appuyant l'autre sur l'angle de son trône; le taureau symbolique des druides, le Tarvos-Triganarus, environné de branches de gui et surmonté de trois grues, l'une sur la tête et les deux autres sur le dos; Vulcain demi-nu, ramenant d'une main un pan de sa tunique et portant de l'autre une paire de tenailles; enfin Hésus vêtu du costume gaulois, armé d'une hache et coupant le gui sacré. Un autre autel de même forme et de même caractère unissait également sur ses quatre faces deux dieux gréco-romains et deux divinités celtiques. Castor, sous les traits d'un jeune cavalier avec un manteau militaire par-dessus sa cuirasse, tenait une lance de la main gauche et saisissait de la droite les rênes de son coursier; une seconde figure, en tout point semblable à celle-ci, mais sans nom, ne pouvait être que Pollux. A ces deux frères déifiés correspondaient deux divinités protectrices ou deux génies familiers de nos ancêtres : Gernunnos et Sevirios.
Une inscription gravée sur un bloc de pierre indiquait à la postérité que, sous le règne de Tibère, les mariniers parisiens avaient érigé ce temple à Jupiter; ils avaient eu soin de s'y faire représenter en trois groupes distincts, de jeunes gens portant des lances et des boucliers, d'hommes mûrs armés de la même manière, et de vieillards sans armes. Ce temple n'était pas le seul qui existât dans la vieille Lutèce en l'honneur des faux dieux ; il y avait encore deux autres sanctuaires au milieu de la Cité : l'un portait le double caractère de la religion et de la politique associées dans les emblèmes qui décoraient la façade, les autels et les bas- reliefs; l'autre, plus religieux, aflQrmait le progrès des idées romaines dans le Parisis; car les habitants l'avaient exclusivement consacré aux dieux des vainqueurs, à Mercure, à Maia, à Apollon, à Horus. Le même discrédit semblait se répandre également sur les dieux nationaux parmi la population voisine de Lutèce : ici, sur la rive droite, à peu de distance de la Seine, on bâtissait un temple à Gybèle; là, dans la presqu'île formée par la Marne, près de Saint-Maur, le dieu Sylvain avait un autel.
L'association singulière de tous ces dieux ébranla des convictions jusque-là profondément enracinées; le premier souffle du scepticisme passa des rives du Tibre aux bords de la Seine ; les vieilles croyances se détachèrent peu à peu de l'âme des Gaulois, comme, en automne, un vent froid enlève une à une les dernières feuilles des grands chênes. Les vainqueurs, qui riaient eux-mêmes de leur religion, avaient pu amonceler les ruines du culte; mais la place restait vide, et sur les autels désolés ils n'avaient rien édifié.
Les prédicateurs de l'Évangile, au contraire, arrivant dans les Gaules, n'effacèrent que pour écrire, ne détruisirent qu'en édifiant. Et même, toutes les fois qu'ils purent le faire sans porter atteinte à l'intégrité de la doctrine chrétienne et à la sainteté du culte catholique, ils substituèrent aux cérémonies du druidisme quelques pieuses coutumes ou quelques dénominations qui avaient avec elles certaines analogies; ils facilitaient ainsi le passage de la superstition à la vraie foi *.
^ Un exemple entre autres. C'est ainsi que la fête de la Chaire de saint Pierre était solennisée le 22 février par un festin dans les familles chrétiennes, afin d'abolir le repas superstitieux que faisaient, à pareille date, nos ancêtres païens avec les viandes offertes aux mânes des morts.