CHAPITRE III
lestine, à Rome comme à AtLènes, dans les Gaules et jusqu'en Espagne. Quand on lapide saint Paul, et quand on le proclame un dieu, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, toujours et partout on voit Trophime à côté de son maître; à Jérusalem, il fut la cause involontaire de l'émeute soulevée contre Paul, qui faillit être victime de la colère des Juifs.
A quelque temps de là , l'Apôtre des nations et son disciple dévoué se remirent en chemin vers l'Asie Mineure; mais Trophime tomba malade à Milet en Carie; saint Paul dut continuer sans lui ses courses évangéliques. Bientôt Trophime, rendu à la santé, vint à Rome, d'où il fat envoyé par saint Pierre avec quelques autres évêques dans les Gaules. Là, placé à la tête de l'Église d'Arles, il se livra tout entier à la conversion des gentils, tandis que ses collègues travaillaient, de leur côté, à la propagation de la foi dans leurs diocèses respectifs. Si c'est une erreur de croire que Trophime d'Arles est celui dont parle saint Paul dans son épître à Timothée, cette erreur a été partagée par des hommes d'une grande valeur.
En 417 le pape Zosime reconnut à l'Église d'Arles le droit de métropole sur toute la Narbonnaise, parce que Trophime, son premier évêque, a été pour les Gaules la source de vie d'où coulèrent les ruisseaux de la fat. En 440, dix-neuf évêques écrivirent au pape saint Léon pour revendiquer les privilèges que l'Église de Vienne avait enlevés à celle d'Arles : Les Gaules savent, et Rome ne l'ignore pas , que la cité d'Arles a reçu la première un évêque, qui fut T)^ophime, envoyé par saint Pierre, et que d'elle la foi s'est répandue peu à peu dans les autres provinces. Trophime est qualifié d'évêque, disciple des apôtres, par le petit martyrologe romain de 740. Raban - Maur, écrivain du ix° siècle, compte Trophime non -seulement parmi les plus illustres disciples de Jésus, mais encore parmi les plus anciens. On sait, en effet, que les disciples étaient divisés en deux classes; on désignait sous le nom d'anciens ceux qui avaient accompagné le Sauveur depuis son baptême jusqu'à sa mort. Les martyrologes d'Adon et d'Usuard, cités plus haut à l'appui de la mission de Paul Serge de Narbonne, font également mémoire de celle de Trophime d'Arles, au I" siècle. Un opuscule publié par Adon vers 850 renferme l'indication du nom, de la fête et des principaux titres de gloire des apôtres et de leurs disciples immédiats; il offre une importance à peu près égale à celle du vieux martyrologe romain, dont il n'est que le développement : on y trouve Paul de Narbonne et Trophime d'Arles rangés au nombre des disciples des apôtres. Ce témoignage est confirmé par un passage de la cbronique d'Adon, disant du i^"" siècle : On croit que Paul, allant en Espagne, laissa Trophime à Arles pour y prêcher V Evangile. En présence de ces textes, est -il nécessaire de faire observer en quelle estime Usuard tenait le petit livre de l'archevêque de Vienne? Il lui prêta toute sa confiance et se contenta d'y prendre à la lettre les notices insérées dans son martyrologe sur Paul de Narbonne et Trophime d'Arles.
Il sarait plus que téméraire de n'admettre pas que l'Église d'Arles a été fondée au 1" siècle par Trophime. En effet, dès lé milieu du iii« siècle, Cyprien de Carthage écrivait au pape Etienne contre Marcien d'Arles, qui s'était engagé dans les voies de l'hérésie : « Faustin de Lyon m'a mandé à deux reprises ce que je sais vous avoir été déjà dénoncé par les autres évêques de la province, que Marcien d'Arles s'est jeté dans le schisme de Novatien. Il est nécessaire que vous adressiez des lettres pleines d'autorité à nos collègues de l'épiscopat établis dans les Gaules, afin qu'ils ne souffrent pas plus longtemps cet esprit superbe, ennemi obstiné du salut de ses frères, qui, dans son orgueil, se vante depuis longtemps de sa rupture ouverte avec notre communion. Ainsi, qu'après l'avoir déposé on s'empresse d'élire un autre évêque à sa place, afin que le troupeau du Christ, aujourd'hui scandalisé et dis-
perse par lui, soit de nouveau réuni au bercail. C'est déjà trop que, dans les années qui viennent de s'écouler, un si grand nombre d'âmes aient été précipitées dans l'abîme de la perdition. »
Le schisme de Novatien avait commencé en 252; la lettre de saiot Cyprien date de l'année '2M; or on ne peut pas supposer qu'à peine fondée l'Église d'Arles ait été gouvernée par un évêque hérétique. Il est plus raisonnable d'admettre que Marcien prenait rdiig parmi des pontifes dont la succession remontait au i'"' siècle. L'épigraphie même se prononce en faveur de cette origine apostolique : témoin l'inscription dix fois séculaire gravée sur la statue de saint Tropbime, qui décore le portail de rédise métropolitaine, réminiscence la plus heureuse du ciseau grec, et en même temps première réaction du génie catholique contre le style appelé classique; témoin encore le sceau des anciens archevêques d'Arles, Imbert d'Aiguières, en 1193, et ses successeurs, Michel de Morier, Jean de Baux, Bertrand de Saint-Martin, portant l'effigie de saint Tropbime, avec ces mots : Sancti Ti-ophimi Jesu Christi discipidi. Ainsi les inscriptions chrétiennes, gravées avec la concision du style lapidaire, vierges de toute interpolation maladroite, gardent le souvenir de ceux qui les premiers apportèrent dans la Gaule, avec la semence salutaire de l'Évangile, le germe des sublimes vertus.
Tropbime l'Éphésien ne fut point un étranger dans la colonie phocéenne. Arles était un comptoir massaliote; le grec y était l'idiome vulgaire : elle avait même changé son nom contre celui de Théiiné, la féconde; mais elle ne le garda pas plus que celui de Constantine, que lui donnait la langue officielle du iv° siècle; le nom gaulois prévalut toujours. On lit dans les leçons nocturnes du bréviaire manuscrit de l'abbaye de Mont-Major que les Artésiens immolaient tous les ans, aux calendes de mai, sur un immense autel qui a donné son nom à la ville, trois jeunes esclaves engraissés aux frais du trésor public. Trophirae, voyant les apprêts du supplice, accourt, parle à ce peuple fanatique de la mort du Christ au Calvaire qui a rendu inutiles les sanglants sacriûcesnl obtient qu'on renoncera sans délai à l'exécrable coutume des immolations annuelles. Si l'on offrait encore au milieu du i" siècle des victimes humaines sur le territoire arlésien, ce n'était sûrement pas dans la ville, mais dans quelques bois obscurs et reculés; les mœurs gréco-romaines avaient dû adoucir ces usages barbares; les empereurs avaient expressément aboli ces sacrifices, permettant seulement aux prêtres de faire une légère incision aux fanatiques qui persisteraient à se dévouer. Cependant les lois étaient impuissantes à arrêter les effets de cette antique et terrible croyance à la nécessité du sang pour effacer le crime. Le christianisme seul pouvait la déraciner, parce que seul il pouvait offrir l'hostie sans tache, et, pour prix des iniquités du monde, l'expiation d'un Dieu.
Le saint évêque d'Arles n'avait pas voulu planter la croix dans l'enceinte H|^me de la ville du luxe et des plaisirs; il s'était retiré à quelque distance : c'était parmi les tombeaux qu'il avait dressé le signe de l'espérance et de l'immortalité. Le christianisme a toujours entouré de vénération la mort, ses graves et solennels enseignements; il l'a fécondée, et, des cendres du sépulcre, il a formé le germe d'une éternelle vie; ses premiers sanctuaires furent des cryptes de martyrs; ses autels renferment des ossements; quand un de ses fils expire, l'Église affirme qu'il cesse de mourir et commence à vivre; dans ses diptyques sacrés, le jour de la mort des saints est désigné par ces mots d'un sens profond : natalis aies, jour natal. Arles était la grande métropole des Gaules, la terre privilégiée du repos, et, dans ses Champs- Elysées, nommés aujourd'hui Ahscamps, les villes envoyaient leurs illustres défunts; portés par le Uhône, les tombeaux de marbre de ceux qui avaient été puis-