‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 23 sur 180 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sants et riches arrivaient à la colline de Moleyrès , comme à un vaste rendez-vous de la mort, où les prémices des nations, ainsi que s'exprime saint Paul, venaient saluer Tauiore de l'Évangile. Trophime s'arrêta au milieu de ces fastueux mausolées, délimit I. par des croix un enclos dans lequel il bâtit une chapelle au point culminant de la colline. Là prirent place successivement les corps des fidèles et de leurs pasteurs, autour de l'oratoire où les pieux Arlésiens ensevelirent la dépouille mortelle de saint Tropbime.

Toulouse, chef-lieu delà cité des Tolosates, avait atteint comme Arles un haut degré de prospérité et de grandeur; elle vit, comme elle aussi , briller dès le i'='" siècle quelques rayons du jour libérateur de l'Évangile. Ce fut Saturnin , vulgairement appelé Sernin, qui lui apporta cette bienfaisante lumière. On s'étonnera peut-être que le nom de ce saint soit rangé parmi les fondateurs apostoliques des communautés chrétiennes de la Gaule, quand Grégoire de Tours s'appuyait précisément sur le texte des Actes de saint Saturnin pour reculer jusqu'à l'époque de Dèce l'évangélisation des provinces transalpine.-. 11 est vrai que le même historien, dans un autre ouvrage, dit que Saturnin avait été ordonné par les disciples des apôtres. Cette contradiction aurait dû rendre plus circonspecte la critique antitraditionnelle. Mais un exemplaire des véritables Actes de saint^^ Saturnin a été récemment retrouvé à Florence, dans un manuscrit du xi« siècle. Le fameux texte de Grégoire de Tours est une faute de copiste. Voici la leçon authentiqn.e : Sous Claude, successeur de Gains Caligula dans le gouvernement de la république romaine, la ville de Toulouse eut pour premier pasteur saint Saturnin. Tel est ce monument primitif, dont le saint évèque de Tours ne posséda qu'une copie défigurée, et que dom Ruinart n'eut pas l'occasion de connaître. Après l'Ascension, ajoutent les Actes , au coimnencemént de la prédication évangélique , Saturnin, profondément affermi dans la foi, devint le disciple et l'envoyé de l'apôtre saint Pierre. La date des empereurs concorde ici avec la date apostohque. La contradiction du consulat de Dèce et de Gratus avec le martyre d'un envoyé des apôtres disparaît. En outre, tous les détails apocryphes que Grégoire de Tours lisait dans la Passion de saint Saturnin, telle qu'il l'avait sous les yeux , manquent dans celle de la bibliothèque de Florence.

Pour comprendre comment la transformation des deux noms Claudio et Gaio en ceux de Becio et Grato fut possible, sous la plume de copistes ignorants, il suffit de rappeler que dans l'antiquité les noms propres n'étaient jamais écrits qu'en abréviations. Un coup d'œil jeté sur le texte du manuscrit sinaïtique, par exemple, fera saisir cette observation. Les caractères ainsi disposés : CDIO, GO, représentaient vraisemblablement, dans les manuscrits primitifs de la Passion de saint Saturnin, les deux noms que le copiste devait rétablir dans leur intégrité; on conçoit dès lors facilement qu'un copiste inexpérimenté ait pris le G pour l'abréviation ordinaire du titre de consulibus, et qu'il ait interprété DIO par Becio, GO par Grato.

La venue de Saturnin dans les Gaules s'est donc effectuée au i" siècle de l'ère chrétienne. La légende de saint Denys, attribuée par Pierrede Marca à Fortunat, évêque de Poitiers, contemporain de Grégoire de Tours; de vieux bréviaires de Limoges et deClermont; les œuvres d'Adam d'Auvergne, de Bernatd Guidonis, et de quelques autres écrivains du moyen âge; les Mémoires de l'histoire du Languedoc, par Guillaume de Catel; plusieurs historiens espagnols, notamment Jean Marieta, dans son livre des Saints d'Espagne, Ambroise Morales, dans sa Continuation de la Chronique d'Ocampo; Prudence de Sandoval, évêque de Pampelune, dans l'histoire de ses prédécesseurs; Fadilla, dans ses Annales ecclésiastiques d'Espagne : tous ces documents et tous ces chroniqueurs témoignent en faveur de la mission apostolique de Saturnin.

Le messager de la bonne nouvelle s'arrêta d'abord à Nîmes, où il convertit un jeune homme nommé Honestus; de là il s'avança jusqu'à Carcassonne, sur les bords de l'Aude. Cette ville, la plus forte place de la Gaule méridionale, honorait é'^alement les dieux sanguinaires du druidisme et les divinités impures du pagan'ïsme. Saturnin, accompagné du néophyte dont il avait fait son disciple, prêcha contre ces superstitions sacrilèges; mais on l'accabla d'injures, on le jeta dans une fosse fangeuse, on le chargea de chaînes. Miraculeusement délivré, il continua sa route jusqu'à Toulouse, où il guérit tout ensemble de la lèpre de l'âme et de la lèpre du corps une dame nommée Quiriace, femme d'Agathon, l'un des principaux décurions de la ville. La salutaire impression produite par ce miracle le détermina à fixer son siège épiscopal dans ce chef-lieu des Tolosates. Mais là encore les idoles grécoromaines ajoutées aux mythes indigènes , les intérêts matériels du commerce et de l'industrie, l'égoïsme qui naissait du développement des richesses, opposaient bien des obstacles à une religion toute de dévouement et d'amour. Ces difficultés ne servirent qu'à enflammer le courage de Saturnin ; il évangélisa par lui-même ou par ses disciples toutes les contrées environnantes; sa réputation s'étendit bientôt jusqu'en Navarre et même en Espagne. Après ses excursions apostoliques, il revenait auprès de son troupeau, pour qui son cœur ressentait toutes les tendresses de la paternité.

Saturnin, encouragé par le nombre des néophytes qui allait toujours croissant, bâtit hors de la ville un oratoire où, pendant la célébration de l'adorable mystère, il leur distribuait le pain de la parole divine et la grâce des sacrements. Pour y aller chaque jour, il devait passer devant le Capitole, consacré aux dieux tutélaires de l'empire, de la province et de la cité, spécialement à Minerve, qui avait fait surnommer Toulouse la cité palladienne. Les dieux, irrités de la présence du saint évêque, cessèrent de rendre des oracles; les statues demeurèrent muettes; en vain des fêles plus pompeuses et de plus riches oflFrandes cherchèrent à apaiser leur courroux, leurs langues restèrent glacées. Les prêtres consternés et les peuples dans l'inquiétude tentèrent un dernier effort auprès des divinités jalouses : un taureau superbe fut amené devant l'autel; on se disposait à l'immoler, lorsque Saturnin vint à passer devant le Capitole. Des voix crièrent du milieu de la foule : « Le voilà, l'ennemi des dieux ! » Et le peuple de répéter en masse : « Le voilà, l'ennemi de nos dieux, celui qui impose silence à nos oracles; qu'il soit immolé ! » Aussitôt on se saisit de Saturnin, on l'entraîne à l'autel pour y sacrifier aux idoles ou pour y être sacrifié à leurs pieds. «Je ne connais qu'un seul vrai Dieu, s'écrie le saint pontife avec fermeté; les vôtres sont des démons; et puisque vous avouez qu'ils me craignent, comment pourrais-je les craindre moi-même? » A ces mots le tumulte devient universel; on attache Saturnin à la queue du taureau furieux qui va lui-même servir d'instrument de vengeance. L'animal s'élance le long des degrés du temple, et Saturnin eut la tête brisée, les membres mis en pièces. Les chrétiens novices s'étaient enfuis et cachés pour se soustraire à la fureur populaire ; deux femmes seules, vénérées longtemps à Toulouse sous le nom des Saintes-Puelles, osèrent paraître et ensevelirent le corps du martyr ' .

Une tradition constante conserva le souvenir du lieu de cette sépulture; les fidèles allaient y prier en secret, et, après leur mort, ils voulaient reposer en paix à l'ombre et comme sous la protection des reliques de l'héroïque pontife. Ce fut pour distinguer son tombeau et en reconnaître l'emplacement qu'Hilaire, évêque de Toulouse, fit jeter au-dessus une voûte; il y joignit un sacellum de bois pour servir d'oratoire. Plus

>■ 1 Les petits BoUandistes , Vies des saints d'après le P. Giry, par l'.ibbé Paul Guérin. 6e édition, 1 866.

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