CHAPITRE III
près du mont Jornac, et Fassistèrent dans ses derniers moments; de là ils allèrent passer quelques jours dans la douce et intime familiarité du diacre Antonin. Chemin faisant, ils prêchaient de tous les côtés et construisaient cà et là des oratoires, lorsque dés Juifs se saisirent de StrémoiDe,fct lui tranchèrent la tête près de Trerael. Nectaire et Mammet, ainsi que la petite famille monastique d'Issoire,en se voyant ainsi privés de leur maître, ne purent retenir leurs larmes; car tous ces vieux saints, dans leur rude et laborieuse carrière, s'airaaieot avec une tendresse qui n'était pas, certes, le trait le moins attachant de leur caractère, et qui fait reluire sur leurs fronts, au milieu des obscurités de la légende, une flamme inextinguible; ils Tensevelirent dans un cercueil de pierre et le traosportèrent à Issoire, où ses funérailles, célébrées par l'évêque Urbiciis, son successeur, n'eurent d'autres témoins que ses disciples et quelques fidèles d'alentour. Mais sa tombe, pour n'avoir pas été creusée en présence d'une grande foule, n'en fut pas moins visitée par les flots des générations successives qui vinrent, pendant plusieurs siècles, y vénérer les reliques du martyr et s'abreuver à la source de ses vertus '.
Que ce glorieux fondateur de l'Église des Arvernes ait été envoyé par saint^Pierre lui-même, ce fait a été admis par plusieurs critiques modernes d'une autorité respectable, les Baronius, les Claude Chenu, les du Saussay, les le Long; ces écrivains méritent une confiance d'autant plus grande que leur opinion se trouve corroborée par la tradition locale. Saiot Pris, autrefois Priest ou Préject, savant évêque de Clermont, martyr en 074, l'adopte dans sa monographie de saint Austremoine : « Après l'ascension de Notre -Seigneur, dit-il, le bienheureux Pierre, prince des apôtres, appelant à lui ses très-chers disciples, les destioa à la prédication, les fortifia de sa bénédiction et les honora de la consécration épiscopale. Voici les noms des hommes illustres auxquels il assigna des villes particulières : Catien fut envoyé à Tours, Trophime à Arles, Paul à Narbonne, Saturnin à Toulouse, Martial à Limoges. Parmi eux, le martyr Austremoine, si renommé, reçut, après Dieu, le gouvernement de ri^"]glise d'Auvergne. >> Ce récit, confirmé par saint Odon, abbé de Cluny, par les anciens bréviaires de la Chaise-Dieu, de Mende, de Clermont et de Saint -Flour, par Dominique de Jésus, carme déchaussé , par le père Jacques Branche et plusieurs autres auteurs ecclésiastiques, démontre que, non-senlement Stréraoine de Clermont, Saturnin de Toulouse, Paul de Narbonne, Trophime d'Arles, mais aussi Martial de Limoges, furent envoyés dans les Gaules par saint Pierre.
Martial, fondateur de l'Église de Limoges et principal apôtre de l'Aquitaine, était Hébreu d'origine et de la tribu de Benjamin; le pcële Fortunat, dans des vers qu'il a com.posés à sa louange, lui adresse ces paroles : « La* tribu de Benjamin vous vit nailre d'un sang illustre. » Grégoire de Tours lui-même reconnaît qu'il était venu d'Orient avec Alpinien et Auslriclinien, ses compagnons. Plusieurs docteurs du moyen âge, entre autres Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Anselme de Laon, Pierre Comestor, Adam de Clermont, Durand de Mende, Ludolphe le Chartreux, disent que Martial était ce petit enfant que Jésus-Christ mit au milieu de ses disciples, pour leur apprendre à être humbles, lorsqu'ils vinrent lui demander qui d'entre eux serait le plus grand dans le royaume des cieux. D'autres écrivains rapportent que Martial était aussi ce jeune garçon qui apporta les cinq pains d'orge et les deux poissons que le divin Sauveur multiplia miraculeusement dans le désert. D'après une bulle du pape Jean XIX, Martial aurait eu l'honneur de servir Notre -Seigneur à la dernière Cène, où fut institué l'adorable sacrement de l'Eucharistie. Disciple du Fils de Dieu, il le vit après sa résurrection, il assista à son ascension, il reçut le Saint-Esprit au
1 Acia saiicti Audremonii , apud LiiLbo, Nova Bihliotheca , tomu. XI ; trad. par le P. Dominique de Jésus et par le P. Jacques Branche.
jour de la Pentecôte; puis il s'atlaclia à saint Pierre, dont il était le parent selon la chair et le fils spirituel. Une tradition de la plus haute antiquité, consignée dans l'ancien bréviaire de Sainte-Marie in Via Lata, lui attribue la fondation de l'oratoire souterrain de cette église, un des sanctuaires primitifs de Rome chrétienne.
De Rome il se rendit dans les Gaules avec Austriclinien et Alpinien, que lui adjoignit saint Pierre; aux frontières des Léraovikes, ils s'arrêtèrent dans le village de Toulx-Sainte-Croix , situé sur une montagne; un homme riche qui les logea dans sa maison ne fut pas privé de la récompense de son hospitalité. Il avait une fille unique, possédée d'un furieux démon qui la réduisait en un état déplorable. Martial la délivra de ce terrible ennemi. Le gouverneur de la ville pleurait la mort de son fils; l'apôtre des Lémovikes le ressuscita; puis, après avoir conféré le baptême à ce jeune homme et à plusieurs habitants, il alla au temple abattre les statues des faux dieux. Dans le bourg d'Abun, sur la voie romaine de Lyon à Limoges, les prêtres des idoles frappèrent cruellement Martial et ses collaborateurs. Par un juste châtiment du Ciel, ils devinrent aveugles; alors, reconnaissant leur crime, ils demandèrent pardon à Martial ; et, en échange de leur repentir, ils recouvrèrent la vue. Une partie de la population, émerveillée de la puissance surnaturelle de ces missionnaires qui attestaient par des miracles la vérité de leurs promesses, crut à leur parole et se fît baptiser. A Limoges, l'une des soixante cités qui élevèrent à Lyon des statues à Auguste, Martial trouva un capitole, un amphithéâtre et des temples nombreux; il déploya toutes les ressources de son zèle pour faire de cette ville le centre de son rfiinistère apostolique; il multiplia de son mieux les prêtres chargés de le seconder dans l'enseignement des dogmes et l'administration des sacrements jusque dans les moindres hameaux. Son épiscopat semble d'ailleurs n'avoir été qu'une mission indéfiniment prolongée; les récits détaillés des prodiges qui accompagnaient souvent ses pérégrinations à travers les villes et les campagnes font voir que son active sollicitude embrassait toute la région qui s'étend du pied des Pyrénées aux bords de la Garonne. Dès qu'on apprenait son arrivée dans une localité quelque peu centrale, tous les néophytes des environs affluaient pour l'entendre; son éloquence était si persuasive, qu'elle ébranlait les populations récalcitrantes qui conservaient un attachement invétéré pour leurs anciennes superstitions ; chaque jour voyait croître le nombre des païens qui lui demandaient le baptême. Pour les initier à l'exercice du culte public, Martial érigeait un oratoire presque toujours sous l'invocation de la sainte Vierge et surtout de saint Pierre; car le prince des apôtres était alors le saint de beaucoup le plus universellement et le plus fréquemment invoqué par les chrétiens de la Gaule. Aussi ce fat sous ses auspices qu'on posa les premières assises de la plupart des églises de l'Aquitaine.
C'était surtout aux citoyens de Limoges que Martial prodiguait les preuves de sa paternelle tendresse et de sa minutieuse sollicitude pour leur bien-être tant spirituel que temporel. Sa conquête la plus illustre fat Valérie, fille unique du sénateur Leocadius; à peine chrétienne et déjà fervente, elle consacra sa virginité au Seigneur, par un vœu formel, quoiqu'elle eût été déjà fiancée depuis longtemps au duc Etienne, gouverneur des Léraovikes ; ce brave militaire n'était pas d'humeur à soufîrir impunément ce qu'il regardait comme un affront sanglant pour un homme de son rang et de sa profession. Toutefois, avant de se veuger, il voulut employer tous les moyens possibles pour ramener soi-disant au devoir celle que les préjugés de sa fausse religion lui faisaient taxer d'infidélité à son égard. Il usa tour à tour de promesses et de menaces pour ébranler la résolution de Valérie. Celle-ci, soutenue par la grâce divine, demeura aussi inaccessible à la crainte qu'à la persuasion ; elle persista constamment dans le généreux dessein de n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ. Etienne, perdant