CHAPITRE III
tout espoir, ne garda plus de mesure, et, poussé par une passion violente, il trancha impitoyablement la tête à celle qu'il aimait naguère éperdument. Valérie devint ainsi la première martyre de l'Aquitaine, comme saint Etienne, parent de son père spirituel, avait été le protomartyr du christianisme. A peine avait-elle passé à une meilleure vie, que plusieurs prodiges opérés sur son tombeau attestèrent sa sainteté. Le duc Élienne, qui déjà peut-être se reprochait secrètement le meurtre de Valérie, fut tellement frappé de ces miracles, qu'il alla se jeter tout en larmes aux pieds de Martial , et reçut de lui le baptême : ce qui contribua puissamment aux progrès de l'Évangile à Limoges et dans les pays circonvoisins. On croit communément qu'il vécut en pénitent et mourut en prédestiné.
La mère de Valérie, noble dame qui avait reçu cordialement chez elle Martial et ses compagnons au début de leur mission à Limoges, entraîoéa par l'exemple de son héroïque fille, embrassa la foi qu'elle venait de sceller de son sang ; ce fut vraisemblablement alors que Martial lui imposa le nom de Susanne, qui signifie en hébreu lis. Il gardait à cette femme la plus tendre reconnaissance de ses soins aflTectueux et dévoués ; il profitait de toutes les occasions que lui fournissaient ses visites pastorales en ville pour voir celle qu'il appelait sa sœur hospitalière ; il s'entretenait avec elle des dogmes et des préceptes de l'Évaogile, qui ravissait son esprit et son cœur. Susanne , de son côté , l'avait en grande estime ; elle le lui témoignait en lui facilitant les moyens d'étendre le cercle de sa propagande religieuse.
La faveur de cette famille gallo-romaine n'entraînait pas celle des prêtres païens, qui se saisirent de Martial et de ses auxiliaires, les firent battre de verges et jeter en prison. Mais le lendemain il parut au milieu du cachot une lumière céleste qui en éclaira les ténèbres et le changea en un temple de gloire; les fers des bienheureux prisonniers se brisèrent, et les portes s'ouvrirent pour leur donner la liberté de se retirer; en même temps toute la ville fut agitée d'un tremblement de terre, accompagné d'un tonnerre épouvantable qui la mit en feu. Bien plus, les deux principaux prêtres des idoles, Aurelius et Anterius, tombèrent frappés de la foudre, sans que ni leurs vœux sacrilèges ni leurs sacrifices impies eussent détourné les coups de la justice divine. Martial s'offrit à les ressusciter, pour démontrer la puissance infinie du Dieu qu'il annonçait aux Lémovikes. Ce miracle convertit la plupart des idolâtres, entre autres les deux flamines ressuscites , qui renversèrent eux-mêmes les statues des faux dieux. Une église, devenue depuis la cathédrale, s'éleva sur les ruines du temple où l'on adorait Jupiter, Mercure, Diane et Vénus.
Martial rendit le dernier soupir en 7i ; il fut inhumé dans le lieu même où s'éleva plus tard la basilique de Saint-Pierre-du-Sépulcre , premier fondement de la célèbre abbaye qui garda son nom. Cependant Grégoire de Tours fixe la date de son apostolat au m® siècle ; mais on a réfuté le texte de ce vénérable historien d'une façon si péremptoire, qu'il a perdu toute autorité relativement à l'origine des Églises de France. En effet, s'il fallait déférer à son témoignage, les décisions liturgiques des conciles provinciaux qui ont recherché les titres de l'apostolat de saint Martial, les déclarations des papes Jean XIX, Clément VI et Pie IX, qui n'ont pu ignorer le texte de Grégoire de Tours, n'auraient eu garde de se prononcer, au contraire, en faveur de la mission du premier évêque de Limoges par saint Pierre; d'ailleurs la découverte récente des anciens actes de saint Martial, jointe aux témoignages de tant de martyrologes, de rituels et de litanies qu'on lisait publiquement dans les églises, il y a plus de huit cents ans, atteste que la tradition immémoriale du Limousin, écrite avant Grégoire de Tours, considérait l'apôtre de l'Aquitaine comme l'un des soixantedouze disciples de Notre-Seigneur'.
1 Dissertation sur l'apostolat de saint Martial , par l'abbé Arbellot. Paris, 1833.
Oa a inséré dans le second volume de la Bibliothèque des Pères deux épîtres sous le nom de saint Martial, adressées, l'une aux habitants de Bordeaux, l'autre aux habitants de Toulouse. L'apôtre de l'Aquitaine y prend le nom de Martial Céphas. Le cardinal Bellarmin, qui a combattu Tauthenticité de ces lettres par diverses raisons plus ou moins solides, avoue qu'elles sont pieuses, et qu'elles pourraient servir à confirmer plusieurs dogmes catholiques, si l'on connaissait positivement le temps de leur composition. Il est certain qu'elles sont antérieures au x° siècle, puisqu'un écrivain de cette époque les cite comme anciennes; peut-être ont-elles été écrites pour remplacer des épîtres réelles de saint Martial, perdues dans l'invasion des barbares. Elles prouvent au moins une chose, c'est qu'autrefois on croyait à l'apostolat de saint Martial; car on n'a jamais attribué de semblables épîtres qu'aux hommes de Dieu contemporains des apôtres.
Il semblerait naturel de conclure des textes relatifs aux autres envoyés de saint Pierre que Gatien a fondé l'ÉgUse de Tours aux temps apostoliques; mais ici encore on se trouve arrêté par l'Histoire ecclésiastique des Franks, qui revêt, pour ce cas particulier, une autorité spéciale. Grégoire, originaire du pays des Arvernes, a occupé vingt ans environ le siège épiscopal de Tours. Or il prétend que saint Gatien fut désigné la première année de l'empire de Dèce par les pontifes de Rome. Malgré le vague de cette formule, Pierre de Marca, Noël Alexandre, le martyrologe romain, n'ont pas osé contredire l'évêque historien sur ce point, attendu, disent-ils, que Grégoire avait sous les yeux les diptyques de son Église et qu'il devait avoir recueilli les traditions de celle-ci. Cependant, après la publication de la légende d'Ursin de Bourges et du document de l'Église d'Arles par le docte abbé Paillon, la critique impartiale a plus que jamais le droit et le devoir d'examiner si cette opinion de Grégoire de Tours s'appuie sur un fondement bien sohde.
L'historien des Franks affirme que saint Gatien gouverna cinquante ans l'Église de Tours, et que, après sa mort, il y eut une vacance de trente-sept ans, jusqu'à Lidoire, évêque dès la première année du règne de Constantin, l'an 313, et prédécesseur de saint Martin. En d'autres termes, il n'y aurait eu, entre le premier apôtre de la Touraine et le thaumaturge des Gaules , qu'un seul évêque, saint Lidoire. Mais ce fait est contredit par Sulpice Sévère, qui, dans son Histoire de saint Martin, rapporte qu'il y avait, non loin delà ville, un lieu qu'on avait consacré par erreur comme ayant servi à la sépulture des martyrs ; il ajoute qu'on y voyait un autel érigé par les évêques prédécesseurs de saint Martin. L'auteur fait ici allusion à un brigand enterré près d'un cimetière et que le peuple honorait comme un martyr.
Ainsi Grégoire se trouve en contradiction flagrante avec un écrivain qui a vécu avant lui, et qui, par conséquent, a dû mieux connaître les événements. D'autre part, si Gatien n'est venu en Touraine que sous l'empire de Dèce, l'an 250, il s'est à peine écoulé un siècle entre sa mort et l'avènement de saint Martin à l'épiscopat, en 371. Comment, dans un si court espace de temps, la tradition se serait-elle égarée au point de prendre pour un martyr un scélérat supplicié dans le cours même de ce siècle? Comment accuser les deux prédécesseurs du grand thaumaturge des Gaules d'avoir favorisé la superstition par leur imprudence, en élevant un autel sur la tombe de ce faux martyr? Aussi le P. Longueval est-il forcé de faire un aveu et une supposition remarquables : « Ce trait d'histoire, dit-il, démontre qu'on était alors persuadé qu'il y avait eu des martyrs en ces cantons avant la persécution de Dèce, et, par conséquent, qu'il y avait eu des chrétiens à Tours avant l'arrivée de Gatien. » Rohrbacher, dans son Histoire universelle de l'Eglise, embrasse l'opinion de l'apostolicité ; elle n'est point désavouée par la liturgie tourangelle : « Le bienheureux Gatien, apôtre des Turones, élu prédicateur de l'Évangile et ordonné pontife par les