‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 27 sur 180 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

apôtres mêmes du Christ, fut envoyé de Rome à Tours. » Ainsi s'exprime l'ancien bréviaire de Tours.

Catien, en arrivant dans cette métropole de la troisième Lyonnaise, sous le ciel enivrant et sensuel de la Loire, y trouva une population entièrement païenne, qui se livrait sans remords à la pratique des superstitions les plus abominables et des crimes les plus honteux. Partout, à la ville, à la campagne, dans les maisons, sur les chemins, sur les places publiques, dans les carrefours, aux portes, au sommet des collines, au bord des fontaines, dans les jardins, et jusque dans les retraites les ] lus cachées des forêts, les regards affligés de l'apôtre rencontraient les images des faux dieux. Il n'eut pas plutôt vu la profondeur des ténèbres où les Turoues étaient }ilongés, qu'il chercha par des instructions évangéliques très -familières à les en retirer. « Il n'y a, leur disait-il, qu'un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre; le ' Christ, son Fils, incarné par l'opération du Saint-Esprit, est né d'une Vierge, a été crucifié pour le salut de tous. >) Les principaux de la nation tournaient son enseignement en risée; ils ameutaient la populace grossière contre lui. « C'est un espion, fei 'écriaient-ils, venu pour examiner la province; c'est un violateur de nos lois religieuses. » Puis les plus audacieux l'accablaient de mauvais traitements ; ceux qui croyaient secrètement à sa prédication s'opposaient aux diaboliques desseins de leurs uauvages compatriotes. <( Cet étranger, leur disaient-ils, mène une vie d'une régularité sans exemple; il prêche une doctrine admirable; il rend de nombreux services à la ville par les guérisons qu'il opère sur toute sorte de maladies. »

En effet, à une existence plus angélique qu'humaine s'associait en Catien la vertu des miracles; si la nouveauté de son austère morale éloignait ses riches et voluptueux auditeurs, l'autorité des prodiges les frappait d'étonnement, et peu à peu amenait les esprits rebelles à la connaissance de la vérité. Obligé parfois de se cacher pour se soustraire à la vengeance des pécheurs endurcis auxquels il reprochait leurs vices , le prudent évangéliste se retirait dans les cavernes , non pas pour abandonner les ouailles confiées à sa sollicitude pastorale, mais pour laisser calmer la tempête; il reprenait de nouvelles forces dans ces asiles solitaires où il célébrait, avec un petit nombre de convertis, les mystères du christianisme; ensuite il revenait plus disposé que jamais à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le soutien de la foi.

L'oratoire ordinaire du saint évêque était au lieu où fut depuis bâtie la célèbre abbaye de Marmoutier, entre la rive droite de la Loire et les rochers qui dominent le cours du fleuve; il était d'un abord difficile, à cause des ronces et des épines entrelacées qui en obstruaient l'unique chemin étroit et escarpé; là Catien habitait une cellule de branchages; il creusa dans le roc, de ses propres mains, une grotte dont il fit un sanctuaire sous l'invocation de la Mère de Dieu; il y passait la meilleure partie de ses veilles en méditations. Dès lors, plusieurs de ses disciples, fuyant la société des infidèles, de peur de se mêler aux souillures de leurs rites profanes, s'y creusèrent eux-mêmes des retraites ; à l'heure de la prière, ils se réunissaient dans la chapelle de la sainte Vierge et n'en sortaient qu'après avoir assisté à l'adorable sacrifice; ils retournaient chacun dans leur grotte, où ils macéraient l'orgueil de la chair et vaquaient à la lecture de l'Évangile', jointe à diverses pratiques de dévotion. Ce pieux usage se maintint en cette sorte de désert jusqu'à l'arrivée de saint Martin, dont les solitaires s'empressèrent d'adopter la règle. Au xvii" siècle, on regardait le prieuré de la bienheureuse Marie-des-Sspt-Dorraants, renfermé dans l'enclos du monastère et presque contigu à la grande église de Marmoutier, comme étant le sanctuaire dédié par saint Catien à la Mère de Dieu.

Le nombre des fidèles croissait de jour en jour. Comme les édits des empereurs défendaient alors aux chrétiens de donner la sépulture à leurs morts dans l'enceinte

de la ville, Catien eut la prévoyance de faire construire dans l'un des faubourgs un cimetière où il célébrait, le dimanche, les mystères solennels. De là, semant la parole divine par les bourgades d'alentour, il gagnait à Jésus-Christ beaucoup d'âmes. Pour les assembler, il créa sur le territoire tourangeau jusqu'à huit nouvelles églises. La septième fut, dit-on, nommée Septimiœ on Sepmes,etla huitième Oximœou Huismes, qui subsistent encore; après y avoir ordonné des prêtres, il continuait à se livrer diligemment à la prédication et à la prière, aux jeûnes et aux veilles; déjà martyr par la volonté, il le devenait encore par ses œuvres ; il passa cinquante années dans un tel combat, ne cessant, nouveau Moïse, de conduire à travers le désert de cette vie et de nourrir de la manne céleste le peuple arraché de l'Egypte de l'infidélité.

Il avait fondé, dans le faubourg de la ville, un hôpital à l'usage des pauvres. Là, un jour, accablé de fatigue et de vieillesse, il prenait quelque repos; soudain un léger sommeil se répandit dans ses membres, et Notre-Seigneur lui apparut. « Ne crains rien, mon bien-aimé, lui dit le Christ, tout à l'heure tu vas être couronné dans la gloire; car la patrie céleste te réclame, et la société des élus attend ton arrivée. » Après l'avoir éveillé, le divin Maître lui administra lui-même le saint viatique. Peu après cette précieuse visite, Catien expira le 18 décembre de l'année 116, à l'ombre de cet hôpital qui porte actuellement le nom du Saint-Esprit, dans le voisinage de l'église Notre-Dame-la-Riche, primitivement appelée Sainte -Marie -la -Pauvrette. C'est là que reposa son corps jusqu'au moment où saint Martin le transféra dans la basilique de Saint-Lidoire, remplacée par Notre-Dame-la-Riche; on célèbre à Tours, depuis un temps immémorial, la fête de cette translation, désignée, dans le Propre des Saints approuvé à Rome en 1857, sous le titre : de Incentione reliquiarum sancti Gatiani, de l'Invention des reliques de saint Catien *.

D'après une tradition constante , Valère , Eucher et Materne , envoyés en même temps que Catien par saint Pierre, auraient fondé le siège épiscopal de Trêves. Le territoire de la puissante cité des Trévires, qu'ils évangélisèrent, s'étendait au loin sur les bords de la Moselle, dans les montagnes de l'Eifel et le long de la rive gauche du Rhin. Trêves, importante station militaire, chargée de défendre les frontières de l'empire contre les peuples germaniques, demeura la résidence de la plupart des préfets du prétoire des Gaules. Sa magniQcence répondait à son importance politique; elle avait son sénat, ses palais, ses thermes, ses basiliques, ses temples, ses arcs de triomphe, son amphithéâtre, son capitole; on lui donnait le nom de seconde Rome. Il n'est pas surprenant qu'en parlant d'une ville d'un rang si élevé, les écrivains ecclésiastiques aient cherché, plus que pour toute autre cité en deçà des Alpes, à faire remonter ses origines chrétiennes jusqu'au i" siècle. On peut, en effet, avec une vraisemblance voisine de la certitude, conclure, du commerce incessant qui s'établit entre Rome et Trêves, à dater du règne d'Auguste, que Valère, Eucher et Materne, disciples immédiats de saint Pierre, jetèrent les fondements des communautés chrétiennes de Trêves et de Cologne.

Cette conclusion, d'ailleurs, n'a jamais varié : les historiens l'ont consignée dans leurs ouvrages; Louis Laguille, dans son Histoire d'Alsace; Wimpheling, dans son Catalogue des évèques de Strasbourg ; Herizog, dans sa Chronique d'Edelsaas; Zeiler, dans sa Topographie alsacienne; Jodocus Coccius, dans ses Panégyriques ; le P. Bertholet, dans son Histoire du duché de Luxembourg; tous ces écrivains du xvii" siècle l'adoptèrent avec empressement. Beatus Rhenanus, philologue célèbre, qui apporta le premier en Alsace un goût pur et une critique éclairée, regarde comme fondée la tradition qui représente Materne comme l'envoyé de saint Pierre. Elle avait pour

1 Histoire de saint Martin, écèque de Tours, par raLbé Achille Dupiiy. Introduction, 186o.

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