CHAPITRE III
adhérents au xiv^ siècle Jacques de Kœnigsboven; au xiii» siècle, Albert de Slade et Albéric des Trois-Fontaines ; au xii'' siècle, Pierre de Cluny, Godefroi de Viterbe, Anselme de Liège, Olhoa de Frisingue, la chronique d'Eberamunster ; au xi* siètile, Hugues de Flaviguy; au x" siècle, Hériger, abbé de Lobes, Notger, évêque de Liège, et Flodoard d'Épernay.
Rome elle-même a proclamé plusieurs fois l'apostolicité des chrétientés rhénanes par la bouche de ses pontifes : u Les récits et nos propres lectures, dit Benoît XI dans une bulle adressée à Théodoric, archevêque de Trêves, nous ont appris que le bienheureux apôtre saint Pierre envoya dans cette partie de la Gaule les missionnaires Eucher, Valèreet Materne avec plusieurs compagnons. » Un pape alsacien, qui a été évêque de Toul, et qui, par conséquent, connaissait bien l'histoire de ce pays, Léon IX, émettait la même opinion. « Le pontife romain, disait Innocent III, ne se sert pas de bâton pastoral, par la raison que saint Pierre envoya son bâton à Eucher, premier évêque de Trêves, qu'il avait destiné, avec Valère et Materne, à prêcher l'Évangile à la nation teutonique '. »
Aux documents historiques, aux décisions pontificales, se joignent le martyrologe germanique, le martyrologe romain, le martyrologe manuscrit de Sainte-Gudule de Bruxelles, et ceux d'Usuard, de Bède, d'Adon. Les Actes des saints Eucher, Valère et Materne, écrits par Goldscher, moine du couvent de Saint-Mathias de Trêves, d'après la relation très -certaine des anciens, représentent Valère comme un des soixante-douze disciples de Jésus-Christ. Aussi Jean de Fraisse, chanoine de Clermont, et Longueval, docte jésuite, hostiles aux origines apostoliques de la plupart des Églises de France, sont-ils obligés de reconnaître que la chrétienté des Trévires remonte au temps des disciples du Sauveur. Les continuateurs de l'œuvre des Bollandistes, éclairés par les travaux des historiens ecclésiastiques du xix° siècle, partageant ce sentiment, dans leurs commentaires sur la vie de saint Florentinus on Floreutus, évêque de Trêves.
La tradition raconte que le prince des apôtres envoya Materne, Eucher et Valère dans les provinces rhénanes, et qu'après avoir prêché en Alsace Materne y mourut près d'Elegia (Eley). Ses compagnons se rendirent en toute hâte à Rome pour en informer saint Pierre. Celui-ci leur confia son bâton pastoral, avec la recommandation de le placer sur la tombe de Materne, qui ressusciterait à ce contact; il en avint ainsi. Alors les trois missionnaires descendirent le Rhin et arrivèrent dans la vallée de la Moselle; Eucher et Valère y occupèrent successivement le siège épiscopal de Trêves; Materne, après avoir catéchisé dans le Bas-Rhin, fonda les communautés de Cologne et de Tongres, dont il aurait été évêque, ainsi que de Trêves, après la mort de Valère , de sorte qu'il aurait administré les trois évêchés à la fois pendant une quarantaine d'années.
Ainsi, tous ces missionnaires apostoliques, animés de la même charité souverainement active, se partageaient la conquête des Gaules. Ce n'étaient pas de misérables bourgades qu'ils tentaient obscurément d'appeler à leurs croyances; non, les foyers du commerce et de l'industrie, les principales stations des grandes voies romaines, tout ce que les provinces transalpines comptaient de vieilles illustrations gauloises ou de récentes villes impériales, toutes recevaient, bon gré, mal gré, les envoyés de saint Pierre, toutes entendaient la prédication de l'Évangile. Certes, c'était un étrange spectacle, pour les villes antiques, que ces hommes ignorés, ces humbles étrangers qui, tout à coup, arrivaient- parmi leurs citoyens avec une sublimité de parole incomparable, avec une puissance et une autorité sans pareilles,
1 Travaux de l'Académie impériale de Reims , 1858. Origine des Églises de Reims, Soisso7is et Chà-. Ions, par M. Ra venez.
enseignant une religion inconnue, des dogmes inouïs, prêchant dans les carrefours et les places publiques; réclamant l'adoration pour un crucifié; flétrissant le \ice des théoc'onies païennes; attaquant tout ce qui était permis par les usages et ordonné par les lois; condamnant ce qu'il y a de plus fortement ancré dans les entrailles de l'humanité , les mœurs et les croyances; ne se laissant rebuter ni par les humiliations ni parles souffrances; mis en prison et délivrés par miracle; annonçant la persécution et s'y résignant avec joie; indomptables à toute force humaine et persuadant envers et contre tous. Les grands de la gentilité auraient dû mépriser ces efforts et se rire de ces misérables aventuriers; qu'importait aux maiires du monde que ces obscurs chrétiens offrissent de l'encens au Crucifié et rompissent le pain eucharistique avec leurs frères? I!s laissaient bien les Égyptiens adorer des crocodiles; ils applaudissaient aux débauches des temples asiatiques; et, jusque dans Rome, les orgies sacrées étaient commandées comme un acte religieux et national; non, pour les disciples du Christ, la règle sera tout exceptionnelle : leur nom seul fera leur crime. On les massacrera, on usera de tous les genres de supplices les plus cruels; les douleurs physiques ne seront que le prélude des douleurs morales pour ces hommes inoffensifs, pour ces condamnés qui allaient à la mort en priant pour leurs bourreaux; il y avait là plus d'invention atroce que la fureur humaine n'en saurait comporter : on y sentait une rage satanique, la fureur désespérée du prince des abîmes.
Le plan infernal conçu contre le chrisUanisme s'annonça d'une façon terrible et grandiose sous Néron, à la suite du fameux incendie que ce César, en habit de tragédien, chanta sur sa lyre, du haut de la tojr de Mécène. Pour ce dilettante impérial, qui s'effrayait de toute doctrine, qui exilait les philosophes, qui provoquait la révolte des Juifs, l'embrasement de Rom3 aurait-il été un moyen d'arriver jusqu'aux sectateurs du Christ, et d'avoir, en les frappant, le peuple pour soi? L'an 64, les chrétiens périrent coupables d'incendie, selon Néron; de maléfices, selon le peuple; d'être haïs du genre humain, selon Tacite; ils périrent, non- seulement à Rome, mais dans les autres villes delà Péninsule et jusque dans les provinces occidentales. On cite une inscription qui rend grâces à Néron pour avoir délivré l'Espagne des brij'ands et de ceux qui répandaient une superstition nouvelle. Deux martyrs, Nazaire et Celse, évangélisafeurs de la Gaule, obtinrent leur glorieuse palme dans cette première persécution sanglante.
Nazaire naquit à Rome; son père, nommé Africain, professait le paganisme; il occupait un rang élevé dans les armées de l'empire; sa mère, pieuse femme que l'Église honore sous le nom de sainte Perpétue, avait reçu le baptême des mains de saint Pierre. Cette généreuse chrétienne veilla avec une tendre sollicitude sur l'âme de son fils. Il répondit aux soins maternels par ces vertus précoces et ces habitudes d'innocence qui font le charme et la baauté du jeune âge. Nazaire s'aperçut bientôt que ses parents n'ad)raient pas le même Dieu, ne suivaient pas le même culte; chacun d'eux s'efforça d'attirer à sa croyance le naïl adolescent; mais la grâce, répondant sans doute aux ardentes prières de sainte Perpétue, tira le jeune enfant de cette cruelle incertitude et l'attacha irrévocablement au Dieu de sa mère. Il fut bap'isé par saint Lin, coadjuleur de saint Pierre, et la foi, fructifiant au centuple dans ce cœur admirablement préparé, fit de Nazaire un des plus fervents chrétiens de l'Italie.
Africain avait vu par là s'évanouir les espérances d'honneurs et de fortune qu'il avait fondées sur l'avenir de Nazaire; aussi employa-t-il les promesses d'abord, puis les menaces, puis les mauvais traitements, pour le détacher du christianisme et le porter au culte des idoles. Naziire fut inébranlable; le père, vaincu par cette ferme