‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 29 sur 180 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

altitude et touché par la grâce, cessa ses violentes et importunes poursuites; il rendit même à son fils toute son affection; et, secondant le projet hardi que celui-ci avait conçu d'aller prêcher l'Évangile, il lui remit des sommes considérables pour ses courses apostoliques. Nouvel athlète, le jeune chrétien se dépouilla pour mieux combattre : tous les trésors qu'il avait reçus de son père furent distribués aux pauvres; hbre enfin de n'écouter que les saintes inspirations de son zèle, il parcourut l'Italie. Le préfet de Milan, informé qu'il détruisait le culte des faux dieux, le chassa de sa ville avec ignominie; heureux d'avoir été jugé digne de souffrir, lui aussi, pour Jésus- Christ, il quitta l'Italie et se rendit d'abord dans la Gaule cisalpine, près de Nice, à Cimiès. Ce fut dans cette petite ville, d'après les traditions locales, et non à Genève, qu'une dame lui amena son fils Celse; elle le pria de l'instruire, de le baptiser et de se l'attacher comme disciple. La docilité du fils répondant à la foi de la mère, Nazaire prit Celse avec lui; il ne devait plus s'en séparer.

Le gouverneur de Cimiès s'effraya des conversions multipliées qu'opérait l'apôtre, il le fit arrêter et battre de verges. Nazaire aurait payé de la vie son zèle si la femme du gouverneur n'eût remontré à son mari tout l'odieux d'une pareille persécution contre de jeunes hommes faibles et innocents; à la sollicitation de l'épouse du nouveau Pilate, la liberté fut rendue aux confesseurs de la foi. Nazaire et Celse, se confiant dans Celui qui donne aux plus petits des oiseaux leur pâture, quittèrent les riches pays des bords de la Méditerranée; ils gravirent les rudes montagnes qui conduisent au sommet des Alpes, couvertes alors d'immenses et solitaires forêts. L'œil n'y rencontrait guère que des glaciers presque éternels, des rochers inaccessibles et des vallées profondes au milieu desquelles vivaient, dans quelques rares et pauvres villages, des populations grossières et idolâtres. Ce triste aspect ne rebuta point Nazaire et Celse; ils franchirent tous ces obstacles et pénétrèrent jusqu'à Ebrodunum, aujourd'hui Embrun. Leur ardente parole, et plus encore leur sainte vie, enfantèrent à la foi de nombreux disciples de Jésus-Christ; ils élevèrent dans cette ville une chapelle au vrai Dieu; puis, laissant à d'autres le soin d'arroser cette divine semence répandue sur une terre piéparée à la sueur de leur front, ils s'en allèrent, insatiables de nouvelles conquêtes, évangéliser au péril de leur vie la Viennoise; c'est après avoir parcouru en apôtres toute cette province qu'ils apportèrent à Genève, idolâtre encore, le bienfait de la foi.

De Genève, les deux hérauts de la vérité se rendirent à Trêves, siège du préfet du prétoire de la Gaule belgique. Le succès de leur prédication, l'éclat de leurs miracles, la construction d'une chapelle, soulevèrent contre eux les passions delà multitude. Cornélius, gouverneur de la ville, à qui on les dénonça, en prévint le préfet. Celui-ci envoya aussitôt cent hommes armés se saisir de Nazaire, le garrotter et le jeter en prison. Celse, qui suivait en pleurant son bienheureux maître, partagea sa captivité. Au bout de quelques jours, le préfet se reprocha de n'avoir pas livré ces chrétiens au supplice ; ses satellites descendirent aussitôt dans les cachots qui renfermaient les deux confesseurs; et, croyant se rendre plus agréables à leur chtf en exerçant leur cruauté sur les prisonniers, ils les frappèrent brutalement, les renversèrent avec violence et les foulèrent aux pieds; ils les amenèrent ainsi, meurtris et sanglants, devant le préfet du prétoire; mais, ô merveille! ils apparurent le front rayonnant de gloire et le visage éblouissant de majesté.

Alors, semblable à ce roi d'Egypte qui attribuait à la magie les prodiges du Dieu du ciel, le païen obstiné endurcit son âme, fit conduire Nazaire et Celse dans un temple et leur intima l'ordre exprès de sacrifier aux dieux de l'empire s'ils ne préféraient la mort. A peine introduits, Nazaire et Celse se prosternèrent sur les pavés

de marbre; ils prièrent Celui qui fortifie les fidèles contre toutes les puissances de la terre et de l'enfer, et soudain les idoles tombèrent de leur piédestal et se brisèrent en mille piè:es. Le préfet en fut transporté de fureur; pour assouvir sa rage il condamna les deux chrétiens intrépides à périr sous les eaux : o Si , par quelque nouveau sortilège, ajouta-t-il, ils abordent au rivage, un immense bûcher est prêt; brûlés vifs, leurs cendres impies seront jetées au vent. » Un bateau était là; les deux confesseurs de la foi y montèrent; on poussa vers le confinent de la Sarre et de la Moselle, qui formait comme un lac fort étendu ou une petite mer, et les bourreaux les précipitèrent dans les profondeurs du fleuve. Au même instant une tempête furieuse s'éleva, battit les flancs de la nacelle et menaça de l'engloutir, tandis que Nazaire et Celse se promenaient calmes et sereins sur les flots afi'ermis. Épouvantés de ce nouveau prodige et sur le point de périr, les matelots poussèrent des cris de détresse, tendirent leurs bras vers les glorieux confesseurs et les appelèrent à leur secours. Alors, touchés de leur foi et de leur repentir, Nazaire et Celse commandèrent à l'élément courroucé, qui s'apaisa, puis ils rentrèrent dans la barque; on les conduisit à terre, on les conjura en tremblant de s'éloigner pour toujours.

Nazaire et Celse reprirent la route de Milan; le juge Anollinus avait reçu les ordres les plus sévères contre les chrétiens de cette ville; il devait les exterminer jusqu'au dernier, et surtout empêcher qu'ils ne profitassent, pour prêcher l'Évangile, de la parole qui leur était donnée dans les interrogatoires. A peine arrivés, Nazaire et Celse furent arrêtés; ils parurent, fermes et inébranlables, devant le proconsul : ni les caresses, ni les menaces, ni les tortures, ni la vue du dernier supplice ne purent un seul instant faire chanceler leur foi. A la lecture de leur sentence de mort, les deux condamnés, transportés de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. « Quel bonheur pour nous, s'écriaient-ils, que le Seigneur .Jésus ait daigné nous permettre de boire à son calice et de recevoir la palme du martyre! » Puis le jeune Celse, s'adressant à Nazaire, qu'il appelait toujours son père : « Allons, mon bon père, dit-il, donnons notre sang pour Celui à qui nous devons notre vie, notre salut, la conversion de tant d'âmes. » Us furent ensuite décapités, le 28 juillet 66, sur la place publique. Leurs corps, enlevés la nuit par les chrétiens et enterrés dans un jardin qu'on appelait les Trois-Murs, restèrent longtemps ignorés; tout ce qu'on en savait, c'est que les possesseurs de ce jardin défendaient à leurs descendants de vendre cet héritage dans lequel était enfoui, disaient-ils, un riche trésor. Environ trois siècles plus tard , Ambroise , archevêque de Milan , instruit par révélation du lieu où reposaient les ossements des glorieux martyrs, en célébra la translation dans la basilique des Saints-Apôtres qu'il avait fait construire. L'Église de Milan, enrichie de ces précieuses reliques, en distribua une partie aux autres Églises. Celle d'Embrun en reçut avant aucune autre Église des Gaules. Artemius, successeur immédiat de saint Marcellin, l'avait lui-même demandé à saint Ambroise; le dépôt sacré fut placé dans une église dédiée à Notre-Dame, à l'endroit où s'élève aujourd'hui l'ancienne métropole. La vénération du peuple d'Embrun pour saint Nazaire et saint Celse devint dès lors si vive et si profonde, que certains auteurs crurent que deux autres martyrs du même nom avaient eu la tête tranchée dans cette ville. Durant les dévastations des Vandales, des Huns, des Maures, on cacha, pour les soustraire à la profanation, les reliques des deux martyrs dans un lieu où prit racine un poirier dont les fruits avaient, assure-t-on, le privilège de guérir les malades. Plus tard le saint trésor fut relevé de terre, et, pour l'abriter, on construisit une église dans le sol même où avait vieilli l'arbre miraculeux ». ;^

1 Histoire hagiologique du diocèse de Gap, par Mgr. Depery. Édit. 1865. Z]^

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