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LE POLYTHÉISME

Recrudescence du polythéisme dans la Gaule. — Culte décerné aux empereurs. — Lutte légale de l'empire contre le christianisme. — Pourquoi les chrétiens descendaient dans les catacombes ou cryptes. — Avantages matériels , mais obstacles moraux pour la propagande chrétienne.

Loin de faiblir, le paganisme des races gréco -latines avait essayé, au contraire, dans les Gaules comme dans les autres parties de l'empire , de se renforcer à l'avénement du christianisme et durant les premiers siècles de sa diffusion. Auguste et ses successeurs l'avaient administrativeraent réformé; les philosophes, qui ne furent jamais plus nombreux, s'appliquaient à le dépouiller de son anthropomorphisme grossier, en épurant ses fables et en leur donnant un sens élevé; les moralistes, subissant, à leur insu peut-être, l'influence qu'ils s'ingéniaient à combattre, travaillaient à sauvegarder ce qui se mêlait d'honnête et de vrai aux traditions païennes; les jurisconsultes revisaient le code et y introduisaient des lois plus humaines c'étaient là tout autant d'éléments de durée ,pour le polythéisme, et tout autant d'obstacles nouveaux à la marche progressive de son envahissant adversaire.

D'ailleurs le polythéisme, enraciné dans les mœurs j les habitudes, les croyances, la littérature, la législation, la vie privée et publique, disposait de toutes les forces, ralliait toutes les sympathies , commandait le respect aux masses et imposait la soumission. Malgré l'impuissance morale du polythéisme, malgré l'incrédulité des classes éclairées , ce n'en est pas moins un fait qu'aux premiers temps de la Gaule chrétienne les peuples se trouvaient liés par un attachement héréditaire au culte des idoles. L'Évangile n'avait pas seulement à combattre les impressions si fortes du premier âge, l'éducation et les préjugés idolâtriques sucés avec le lait maternel ; le polythéisme était regardé comme la religion primitive sous l'influence protectrice de laquelle s'étaient formées les familles et fondés les empires. Le culte et les institutions qui en faisaient partie étaient inféodés au système de l'État de la manière la plus étroite et portaient au premier degré une empreinte politique. La croyance aux divinités de l'empire était tellement identifiée au sentiment du patriotisme, qu'il semblait qu'on ne pût abandonner l'un sans abjurer l'autre. Attaquer des traditions affermies par les lois de plusieurs siècles, confirmées par la majesté victorieuse des aigles romaines et par l'universelle domination du peuple-roi, c'était se rendre coupable de haute trahison, ébranler l'État, et se déclarer l'ennemi de la chose publique.

A ces obstacles, extrinsèques à la religion chrétienne, se joignaient les obstacles

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qui naissaient intrinsèquement de la sublimité de sa doctrine, de l'austérité de sa morale du mystère qui enveloppait son culte. L'homme qui, à cette époque, embrassait sincèrement la foi de Jésus- Christ, se bannissait en quelque sorte de la vie civile se séquestrait du monde entier tel que l'avait façonné le paganisme. Il ne pouvait plus prendre part aux cérémonies, aux spectacles, aux jeux favoris de la foule aux combats sanglants des gladiateurs. Il était exclu des réjouissances solennelles où les empereurs faisaient distribuer la chair des victimes ; il n'était pas admis aux repas de famille ou de corporation, toujours précédés de libations aux idoles. La vie chrétienne apparaissait ainsi comme un farouche esprit d'isolement inspiré par la haine de la société. Pour peu qu'on se rappelle l'espèce de frénésie qui poussait la multitude aux représentations du cirque et aux luttes de l'arène, on comprendra les paroles de l'apologiste Tertullien : « L'idée d'être obligé de renoncer aux plaisirs, aux sensualités, aux fêtes du siècle, éloigne plus du christianisme que la crainte d'être condamné à mort pour l'avoir embrassé. »

La résistance aux progrès du christianisme était fomentée, non -seulement par la révolte des passions qui, en somme, ne devaient pas mal s'accommoder d'un dogme flexible et d'une complaisante morale, mais encore par la réaction des intérêts matériels engagés de mille manières dans le maintien des temples et le service des idoles : c'étaient les prêtres, qui voyaient, dans le retrait des oblations, la cessation d'un lucre- considérable ; les oracles célèbres, qu'on ne venait plus enrichir en les consultant; les marchands d'encens et de victimes, les fabricateurs de statues et d'autels, dont l'industrie menaçait de finir; les ouvriers qui avaient un emploi quelconque dans les jeux sacrés ; c'étaient des successions à s'approprier, des rivaux à perdre , des ambitions à pousser ou à ménager ; mille raisons de ce genre pouvaient exciter contre les chrétiens les ressentiments de la convoitise et armer toutes les colères d'un calcul trompé.

Il y avait aussi des motifs politiques dans cette hostilité contre le christianisme. Rome et ses orgueilleux Césars s'étaient substitués aux vieilles divinités de l'Olympe; la religion s'était, pour ainsi dire, localisée dans le génie de l'empire et de ses chefs; toutes les provinces leur dédiaient des temples; c'étaient là vraiment les grands dieux de l'époque ; c'étaient leurs autels qu'on entourait d'hommages et de prières ; c'étaient leurs sacerdoces qu'on achetait pour des sommes énormes ; leurs images étaient plus vénérées que celle de Jupiter ; se parjurer par le nom de Jupiter, le mai était de peu d'importance ; mais il fallait prendre garde à tenir son serment, quand on avait juré par César.

On peut, d'un règne à l'autre, noter les progrès de ce culte impie décerné aux empereurs après leur mort, et même de leur vivant, par le fait de l'adulation privée, ou par un acte solennel de*la servilité publique.

Auguste eut peine à circonscrire sa divinité dans les provinces et à n'être en Italie qu'un simple mortel. Lyon, Naples, Pergame, Sparte, Nicomédie, lui consacrèrent des temples, des pontifes, des jeux; Alexandrie lui voua non un temple, mais une ville entière : portiques, bois sacrés, bibliothèques, vestibules, promenades. Le demi-païen Hérode lui éleva des statues et des autels, lui donna des jeux dans Jérusalem. Il s'ouvrit entre les rois, ses sujets, une souscription pour achever en l'honneur du génie d'Auguste le temple commencé à Athènes en l'honneur de Jupiter Olympien. Auguste n'avait plus qu'un moyen de faire adorer ses confrères, les dieux

de l'Olympe, c'était de les associer à sa grandeur : il logeait chez lui sa cousine Vesta et confiait la garde de son antichambre à Apollon.

On supplia également Tibère de se laisser adorer. « J'ai accordé cette permission aux villes d'Asie, disait- il, et l'ou m'a blâmé; cependant au culte de ma personne on ajoutait des marques de vénération pour le sénat... » Onze cités asiatiques se disputèrent l'honneur inouï de posséder le temple de Tibère : l'une vantait les services qu'elle avait rendus à Rome, l'autre se glorifiait de son antiquité; Halicarnasse était bâtie sur le rocher ; nul tremblement de terre ne l'avait ébranlée depuis douze siècles; le temple de Tibère serait là éternel comme le dieu; mais Symrne l'emporta sur ses rivales.

Ceux qui conduisent les peuples, disait Caligula, ne sont pas des hommes, mais des dieux; il commença cependant par n'être que demi-dieu; il s'adjugea les attributs d'Amphiaraûs ; il contrefit Hercule avec une peau de lion et une massue d'or; il se couvrit du chapeau de Castor et de Pollux ; il passa bientôt dieu : chaque jour on lui immola les victimes les plus exquises et les plus rares, des paons du Phase, des oiseaux de Numidie ; tour à tour il ceignit, comme Apollon, une couronne de rayons splendides , porta des ailes aux pieds et le caducée de Mercure, prit le trident pour figurer Neptune ; ou bien , pour représenter Jupiter, il eut la foudre en main et une barbe d'or au menton , dressant des machines d'opéra pour imiter le bruit du tonnerre et produisant des éclairs avec du soufre.

Claude n'était pas possédé de cette rage de divinité ; mais le sénat lui vota de pompeuses obsèques, des pontifes et l'apothéose ; seulement on le logea dans l'Olympe d'une façon si moqueuse et avec des rires si ignominieux, que Gallion, frère de Sénèque, se prit à dire qu'on l'avait traîné au ciel au bout d'un croc comme les condamnés au Tibre; et Juvénal, dans une de ses plus mordantes satires, parle de la fière Agrippine qui fit descendre dans les demeures célestes ce vieux bonhomme à la tête tremblante et aux lèvres baveuses.

Lucain exaltait la divinité de Néron, au temps où celui-ci lui laissait lire ses poëmes en public, avec un excès de déclan^ation et d'hyperbole dont une âme servile et une poésie dégradée pouvaient seules être capables : « Lorsque tu remonteras tardif vers la voûte azurée, s'écriait-il, soit que tu veuilles tenir le sceptre des cieux, soit que, nouveau Phébus, tu veuilles donner la lumière au monde, ne te place pas à une des extrémités de l'univers ; l'axe du monde perdrait l'équilibre et serait entraîné par ton poids ; choisis le milieu de l'éther, afin que là le firmament pur et serein n'offusque d'aucune ombre la clarté de César. » Au moins la flatterie délicate d'Horace voilait-elle, sous un nuage de poésie mythologique, ce qu'avait de révoltant la divinité d'Auguste ; mais quelle turpitude que cette adulation sans mesure et sans pudeur 1

Quand les Césars n'étaient pas dieux, ils étaient pontifes ; et, s'ils n'exerçaient pas eux-mêmes les fonctions sacrées , ils avaient certainement la haute main sur ce qui se faisait dans les temples comme sur ce qui se décidait dans les collèges sacerdotaux. Devant le christianisme , qui s'annonçait avec une organisation à part et avec un gouvernement propre , indépendant , il y avait donc pour les chefs du pouvoir diminution de prérogatives. Il résultait, en outre, de l'inféodation du polythéisme à l'empire, une sohdarité telle entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel^ qu'il était extrêmement difficile de toucher à l'un sans être accusé d'en vouloir à l'autre. La

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religion païenne était une des branches de l'arbre administratif; elle devait avoir la même fortune que lui, subir les mêmes vicissitudes; une révolution religieuse ne paraissait guère moins crime d'État qu'une révolution militaire ou un soulèvement provincial; la confusion était inévitable, et ne pas adorer selon le rit païen devenait une insulte personnelle aux Césars. De là une intolérance presque forcée pour les cultes qui n'avaient pas été naturalisés par la loi : il fallait faire canoniser son dieu par patente impériale pour l'honorer en public non en sûreté de conscience , mais en sûreté de sa vie ou de sa liberté.

Cette canonisation préalable n'était pas bien difficile à obtenir. Les Romains, qui subordonnaient tout, la morale elle-même, au gouvernement de l'État et de ses nombreuses conquêtes, avaient deux politiques à l'égard, des religions des peuples vaincus. Quand le culte de ces peuples et leur théologie reposaient sur le même principe que le culte et la théologie du polythéisme olficiel, ils fléchissaient volontiers le genou devant leurs autels; il y avait même des circonstances où ils les priaient solennellement d'accepter ces adorations : avant d'assiéger une ville ou d'entrer dans un pays insoumis, ils invoquaient par une certaine formule les génies tutélaires de cette ville ou de cette contrée ; ils leur offraient , en échange des temples et des sacrifices que ces divinités locales allaient perdre, un encens plus agréable et des vœux plus ardents au Capitole. « S'il y a un dieu ou une déesse qui ait pris sous sa protection le peuple ou la ville contre lesquels nous marchons, disaient les féciaux en récitant la formule consacrée, dieu ou déesse, qui que tu sois, nous t'adjurons de sortir de cette ville ou de quitter ce peuple et de venir à Rome ; nos temples te seront ouverts et nos sacrifices ne te manqueront point. » C'est ainsi qu'en faisant sa cour aux divinités étrangères Rome gagnait les peuples; elle disait que dans le butin de chaque victoire elle avait trouvé une idole, et qu'en adorant tous les dieux elle avait conquis tous les royaumes.

Les Romains ne parlaient pas ainsi à ces religions réfractaires, comme le druidisme, trop vivaces et trop fîères pour se laisser absorber; ou trop sûres d'ellesmêmes pour abdiquer, pour subir des conditions impossibles, comme le judaïsme et le christianisme. D'instinct, ils sentaient quand il fallait craindre un dieu ou ne pas le craindre; et, selon l'occasion, ils le laissaient se perdre dans la foule des divinités reconnues, ou ils allumaient contre lui et ses sectateurs toutes les foudres légales. C'est ainsi que Claude extermina le druidisme, parce que l'indépendance gauloise était liée trop étroitement à ce culte; Caligulà persécuta le judaïsme, parce que, trop national, il ne se laissa pas mener au Capitole à la suite du char de triomphe; toutes les fureurs impériales se déchaînèrent surtout contre le christianisme, parce qu'il n'y avait pas d'accommodement avec lui, et que, dans son héroïque prosélytisme, il ne visait à rien moins qu'à changer de fond en comble les habitudes et les relations de la société tout entière.

Les bons princes eux-mêmes se montrèrent non moins cruels que ces monstres à figure humaine si tristement fameux dans les annales de l'Église, ou que ces usurpateurs militaires qu'une férocité naturelle semblait préparer à un redoublement de violence contre les pacifiques conquérants des âmes. A la réflexion, cela se comprend : au milieu de l'anarchie qui présidait aux successions impériales, s'il se rencontrait un piince réformateur qui se souvînt des anciennes mœurs de Rome et qui tentât quelque effort pour y revenir, il était amené, par le désir même de ces réformes, à sévir contre les cultes antinationaux. Les princes vicieux, au contraire, ne voyaient dans la propagation des rehgions étrangères qu'un amusement de plus , une espérance de plaisir inconnu ; puis le temps manquait à ces soldats de fortune qui passaient leur règne éphémère à défendre une souveraineté disputée. Ainsi Trajan,

Adrien, Marc-Auièle, Dèce, méritèrent que leurs noms fussent inscrits au catalogue des persécuteurs.

La législation que créa cette lutte, vive, persévérante, terrible de la part des oppresseurs, sublime de patience, de résignation, de courage de la part des opprimés, révèle, par sa forme et sa teneur, comment s'y prenaient ces adroits persécuteurs pour torturer légalement îa foi et l'empêcher de continuer ses conquêtes. En général, on se contentait d'accuser d'une manière sommaire les chrétiens de violer les lois préservalrices et constitutionnelles de l'ordre public ; on déclarait qu'ils méritaient, en conséquence, toutes les rigueurs d'une justice exemplaire. La liste de ces rigueurs, la plus complète énumération de supplices que l'imagination humaine puisse concevoir, donne une idée effrayante des tueries qui venaient périodiquement décimer les chrétientés : privation de la vie avec tous les raffinements de torture inventés par une cruauté profonde et habile, angoisses de l'exil, confiscation des biens, travaux lentement homicides, outrages de toute espèce, tout cela était savamment appliqué, non- seulement à de robustes femmes et à des hommes vigoureux, mais à de frêles enfants, à de timides jeunes filles, à des vieillards.

Les cruautés de la persécution atteignaient les chrétiens jusque dans les recoins les plus obscurs des cryptes et des catacombes. On sait que les premiers fidèles de la Gaule chrétienne avaient creusé quelques-unes de ces galeries souterraines doublement sacrées comme cimetières et comme temples; il en reste des vestiges à Lyon, à Rouen , à Reims, à Grenoble. Ils avaient organisé un système de précautions secrètes, plus ou moins analogues à celles que prirent les catholiques de France durant le règne de la Terreur. C'étaient, à ce qu'il parait, des mendiants qui se tenaient dans les alentours des cryptes pour faire le guet; ils avaient une espèce de mot d'ordre; on s'adressait quelquefois à eux pour être introduit dans les retraites souterraines dont ils étaient chargés de surveiller les approches. Ils ne se fixaient pas habituellement à l'entrée même des catacombes; car, dans.le cas où quelque troupe de païens serait survenue pour opérer des perquisiticns, ces sentinelles chrétiennes n'auraient pu avoir connaissance du danger que lorsqu'il eût été trop tard pour en avertir. D'un autre côté, les cryptes devaient être accessibles sur plusieurs points secrets, non-seulement pour pouvoir effectuer les convois des corps des martyrs avec plus de facilité, mais encore pour ne pas être pris au dépourvu, lorsque quelques-unes de leurs galeries étaient découvertes et envahies : ce qui arrivait de temps en temps. Alors les païens muraient rentrée de la crypte avec du sable et des quartiers de rocher; d'autres fois ils y faisaient une descente et y commettaient d'horribles profanations.

Les catacombes où se retiraient furtivement les fidèles pour échapper aux persécuteurs n'étaient pas des lieux simplement secrets, mais triplement secrets : il fallait le secret pour les tombeaux dont bon nombre portaient des marques dittinctives du christianisme , et qui n'auraient pu être découverts par les païens sans être exposés aux profanations les plus impies, comme cela est arrivé quelquefois; il fallait le secret pour les évêques, les prêtres, les fidèles qui cherchaient un asile assuré dans ces nécropoles ; il fallait le secret pour les assemblées religieuses qui s'y tenaient à la lueur des lampes sépulcrales, pour les saints mystères qui s'y célébraient sur les tombeaux des martyrs.

D'ailleurs ces cryptes servaient comme de retranchements où les soldats du Christ, réfugiés souvent avec leurs chef:5, se préparaient par de ferventes prières, par des

exhortations courageuses, par les sacrements, aux assauts qu'ils auraient à livrer eux-mêmes au paganisme, en mourant martyrs à leur tour. Ces expressions militaires ne sont -elles pas conformes au langage des premiers chrétiens? En désignant sous le nom de stations leurs assemblées près des tombes des martyrs, ils avaient emprunté ce mot au vocabulaire des camps. Les divers accessoires contenus dans les catacombes s'accordaient aussi avec cette idée de lutte. On plaçait dans les sépulcres des héros du christianisme naissant les instruments de la victoire, les chaînes, les clous les tenailles, les croix, les ongles de fer. L'aspect de tant de trophées entretenait la patience et ravivait l'ardeur des soldats de la milice chrétienne, qui s'inspiraient aussi à la vue des peintures religieuses et des emblèmes sacrés tracés sur les murailles et les tombes par des artistes dont les anges savent les noms.

Au souvenir de ces hypogées chrétiens, on se demande pourquoi les premiers fidèles cherchaient à déposer leurs morts en terre, au lieu de brûler les corps pour en recueillir les cendres. Ils n'auraient pas eu besoin d'aussi vastes espaces ; ils auraient mieux dissimulé leur nombre, et, en face de la persécution, le danger eût été bien moindre. Sans doute, les chrétiens auraient pu, suivant l'usage de la plus grande partie des peuples de l'antiquité païenne, livrer le^ cadavres aux flammes; mais cette opération destructive ne se conciliait point avec leur vénération pour les corps de leurs défunts, qu'ils honoraient comme les anciens temples du Saint-Esprit et comme les matériaux de la résurrection glorieuse. Leur foi en ce dogme leur inspirait un tel respect pour ces restes mortels, qu'ils rejetaient comme un sacrilège l'idée de les consumer; ils prenaient soin, au contraire, de laver, d'oindre, d'embaumer ces corps qui devaient un jour ressusciter pour paraître devant Dieu. En outre, bien qu'ils eussent souvent des cryptes isolées pour recevoir les dépouilles des morts, ils préféraient, au lieu de les disperser çà et là, les réunir à celles de leurs frères défauts, à celles surtout des martyrs ; ils n'auraient pas so'jfi"ert qu'on les jetât dans des 'fosses communes, comme l'étaient les puticv.U ou pourrissoirs des païens.

Comment, ajoute-t-on, les chrétiens, tourmentés ou menacés par de continuelles persécutions, purent-ils creuser d'aussi grands espaces sans qu'on le sût, ou, si on ne l'ignorait pas, sans être inquiétés? Dans les deux hypothèses, quelle incurie des magistrats une telle œuvre n'accuse-t-elle pas? D'après les lois romaines , tout individu avait le droit de construire sur son terrain une sépulture et de creuser un hypogée ; sépulture et hypogée devenaient ainsi un emplacement sacré, que l'on pouvait rendre également inviolable et non transmissible aux héritiers. Les propriétaires chrétiens eurent, aussi bien que les propriétaires païens, la faculté de construire des monuments funéraires où il leur était loisible de faire transporter les corps de leurs parents, de leurs amis, de leurs clients, des fidèles et des martyrs. Autour de toute sépulture régnait une enceinte également sacrée, à laquelle s'ajouta souvent un champ plus ou moins vaste. Les fossoyeurs pouvaient y commencer en sûreté les galeries souterraines. Le christianisme, qui se recrutait surtout parmi les classes pauvres, dut compter, dès les premiers temps, parmi ses disciples un certain nombre de ces ouvriers. Ceux-ci ne manquaient pas de faire connaître aux autres chrétiens les ouvertures par lesquelles on pénétrait dans ces grottes, et leurs sinuosités profondes qui pouvaient fournir des retraites en cas de besoin. Beaucoup de cimetières souterrains eurent pour point de départ l'étendue de terrain qui entourait une sépulture isolée, inviolablement protégée par la loi.

Malgré l'existence légale de ces souterrains mortuaires, véritables dortoirs de l'espérance, les chrétiens, exécrés des païens, poursuivis avec un acharnement fanatique, n'y furent pas toujours à l'abri de l'autorité persécutrice ; on avait remarqué qu'ils avaient l'habitude de s'y réunir à des jours fixes et à des heures déterminées.

Ils devaient naturellement paraître suspects. Étaient-cebien des réunions religieuses, ces agapes souterraines, ces assemblées ténébreuses, qui avaient leurs chefs, leurs . rites, un langage, une vie à part? N'étaient-ce pas plutôt des rendez-vous occultes, des associations malfaisantes, qui se tenaient en conspiration permanente contre les Césars?

Bien qu'on les accusât surtout de violer les lois d'ordre public, on imputait aussi aux chrétiens beaucoup de crimes punissables par les lois de l'ordre privé. L'homicide, l'adultère^ l'inceste, étaient autant d'accusation s qui pesaient sur eux. La société romaine, gangrenée par le vice, ne pouvait guère supposer la vertu sous les formes dont elle couvrait elle-même ses honteuses débauches. Quand les Romains entendaient parler des mystères du christianisme, volontiers ils croyaient qu'on y pratiquait les mêmes opérations ténébreuses que dans les mystères d'Isis, alors fortement en honneur ; ils s'imaginaient que c'était là simplement une des mille pratiques de cette théurgie orientale qui prenait de jour en jour plus de faveur dans les masses ; ils ne voyaient dans les mots de célibat, de virginité, de consécration religieuse, qu'un de ces détours de la plus infâme des passions, que les lois caducaires d'Auguste avaient justement frappée. Que pouvaient paraître à leurs yeux le dépouillement volontaire, le désintéressement spontané dont les fidèles faisaient preuve envers les églises et les pauvres de leur communion, sinon une adroite exploitation des fortunes, une chasse aux riches héritages faite sur les terres de l'inexpérience ou du fanatisme par quelques habiles imposteurs? Aussi punissait-on les chrétiens comme malfaiteurs ordinaires, après les avoir châtiés comme criminels d'État. On poussait l'iniquité plus loin encore : les disettes, les pestes, les famines, c'étaient les chrétiens qui en étaient cause ; si les barbares se pressaient aux portes ébranlées de l'empire vermoulu, c'était l'impiété des chrétiens qui attirait ces torrents dévastateurs; on prêtait aux .chrétiens toutes sortes de méfaits commis à dessein par des mains soudoyées ; les chrétiens étaient rendus responsables des fléaux de la guerre comme des désolations de la paix.

Les édits de persécution, formulés dans les conseils du prince sur des considérants aussi dénués de raison, étaient adressés aux premiers magistrats, proconsuls, vicaires, gouverneurs, présidents, préfets, qui les transmettaient aux magistrats inférieurs, tribuns, curateurs, décurions', intendants, à charge par chacun de les afficher et de les faire exécuter de son mieux. Quelquefois le prince se contentait d'un simple rescrit au préfet du prétoire ou à un gouverneur de province, pour lui tracer la mesure des supplices à infliger. Ces gouverneurs provincianx s'arrogeaient aussi parfois le droit de rédiger des ordonnances dans l'étendue de leur juridiction respective; les municipalités elles-mêmes se croyaient en droit de les imiter.

Cette apparence de légalité extérieure qui a poussé certains auteurs à affirmer que les martyrs avaient été toujours juridiquement condamnés, n'était guère scrupuleusement gardée. La plupart du temps les arrestations s'effectuaient sans ordre du juge, sans mandat légal de sa part. On entendait dire par un délateur intéressé, par un agent provocateur peut-être, que telle personne professait le christianisme; aussitôt on la traînait tumultueusement devant un tribunal qui souvent n'était pas compétent; il y avait séquestration arbitraire; le chrétien était jeté dans un cachot, au milieu de malfaiteurs de toute espèce, sans aucune précaution morale. L'instruction n'était pas moins entachée d'irrégularités : point de discussion de droit, point de

défense du fait, partialité du juge qui se transforme lui-même en accusateur, déplacement de la question vis-à-vis de l'accusé, charge de crimes imaginaires ou de malheurs dont le prévenu n'est pas responsable, faux témoignages, emportement brutal, sollicitations de tout genre, tentatives d'intimidation, tortures commencées sur le patient pendant l'interrogatoire pour lui arracher quelque aveu, condamnation à des peines supérieures au crime ou regardées comme plus infamantes que celles qu'avait édictées le législateur, était-ce là le respect des formes de la procédure en matière criminelle ?

Ainsi, quand les premiers missionnaires apostoliques posèrent le pied sur la terre des Gaules, ils y trouvèrent l'intolérance légale de la magistrature romaine à côté des haines sauvages d'une hiérarchie détrônée et d'un peuple cruellement superstitieux. L'abaissement des caractères et la corruption des mœurs leur opposèrent également des difficultés humainement insurmontables. Encore s'ils n'avaient eu en face d'eux qu'une barbarie inculte, vigoureuse, facile à pénétrer; mais noo, ils s'adressaient à une barbarie lettrée . indolente, qui empruntait à l'étranger les vices élégants d'une civilisation raffinée. En imposant aux vaincus les pratiques officielles d'un polythéisme sceptique et frivole , les vainqueurs avaient tué les vieilles croyances de la Gaule, sans pouvoir les remplacer par un enseignement meilleur ; il en résulta une indifférence en matière de religion plus funeste que l'erreur même.

Toutefois , instruments aussi puissants que dociles entre les mains de Dieu , les conquérants de la Gaule servirent, sans le savoir, une cause dont ils se montraient les plus implacables ennemis : détruire la prépondérance des druides, renverser leur redoutable institut; abolir les sacrifices humains; enserrer les nombreuses tribus celtiques dans les mailles d'une organisation qui les enchaînât par des relations nécessaires et multiples; fonder des.centres de réunion pour faciliter le commerce des hommes et développer le mouvement des affaires ; soumettre des esprits fiers et ombrageux à des règles d'un droit moins arbitraire et plus sûr ; percer des routes de communication à travers les bois et les marais, afin de relier en un seul faisceau les villes, les peuples et les provinces : telle fut, en effet, la mission providentielle des Romains dans la Gaule avant l'établissement du christianisme ; pour la mener à bonne fin , ils avaient reçu du Ciel, avec le succès des armes, la force et la patience, deux auxiliaires qui lui assurèrent l'empire du monde.

La domination romaine s'était étendue principalement sur les intelligences : le latin et le grée, enseignés en Gaule, avaient fini par prévaloir au moins dans les cités, l'un comme idiome du pouvoir, l'autre comme idiome de la politesse et de l'éducation. La suprématie légale de la langue latine y rivalisait avec la suprématie scientifique de la langue grecque. Le latin seul pouvait figurer dans les actes solennels du droit; seul il était parlé au tribunal des proconsuls ; c'était une honte, presqu'un crime de lèse -majesté, si un magistrat impérial employait officiellement un autre idiome ; mais hors du sénat et du tribunal, chez lui, dans l'intimité de l'entretien et du repos, dans ses correspondances amicales, le Gallo- Romain bien élevé retournait au grec, cette seconde langue maternelle que, dès son enfance, il avait apprise dans les écoles. La diffusion de ces deux langues maîtresses parmi les Celtes suffisait pour ménager peu à peu dans l'esprit des populations un libre accès à la prédication de l'Évangile.

De plus, le caractère de la race celtique seconda les vues de la Providence, qui

disposait en Gaule, comme partout ailleurs, au moyen de la domination romaine, des voies mieux ouvertes à l'établissement et à la propagation du christianisme. Cette race généreuse et dévouée semblait toute préparée à comprendre la doctrine du sacrifice, doctrine divinement salutaire, qui exprime tout à la fois et la plus pure substance de la religion et la plus sûre sauvegarde de la société. Son intelligence, vive, pénétrante, avide de connaître et de s'instruire, se montrait par là même accessible à la vérité qui lui venait du dehors. Ce mépiis de la mort qu'une vaine jactance ou un fanatisme aveugle lui faisait pousser jusqu<à de sanglantes bravades pouvait s'élever, sous l'action fécondante de la grâce, à l'héroïsme du martyre. Les deux grandes qualités que le vieux Caton admirait en elle, l'éloquence et la bravoure, la portaient instinctivement, pour ainsi dire, à défendre par la parole et par l'épée l'Église, qui, pour la récompenser, l'appela plus tard à marcher à la tête de toutes les nations civilisées.

Mais que d'obstacles moraux à côté de ces circonstances avantageuses ! C'est que, dans le p'an divin sur lequel étaient réglées de toute éternité les destinées de l'Église militante, ]1 fallait que les épreuves précédassent le triomphe, afin qu'il fût bien avéré que ses conquêtes n'étaient dues qu'à la force de ses doctrines et à la justice de SCS préceptes. Un appui extérieur trop tôt donné, des faveurs trop tôt dispensées eussent fait croire à quelque chose d'humain dans son principe et sa propagation , ou du moins n'eussent pas laissé apercevoir assez clairement le bras de Dieu derrière le bras de l'homme. Une proscription trois fois séculaire frappant le christianisme naissant, celui-ci grandissant sous les coups redoublés qui veulent l'exterminer, quel meilleur témoignage de sa céleste origine et de sa surnaturelle conservation I Ces causes d'un ordre supérieur ne sont guère appréciées par l'histoire rationaliste, qui prétend remplacer la Providence dans la direction des événements d'ici-bas par je ne sais quelle force inhérente à l'humanité, dont elle ne désespère pas de découvrir bientôt les lois. Quoi qu'il en soit de cette prétention orgueilleuse qui détruit du même coup et la liberté humaine et la moralité des faits, les événements qui se déroulent sur la scène du monde sont mieux compris avec le dogme de la Providence; ils sont surtout plus moralement expliqués que par le jeu fatal de cette force, aveugle dans sa marche, inintelligente dans ses manifestations, irresponsable dans ses actes.

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