CHAPITRE IV
APOSTOLAT DES COMPAGNONS DES SEPT EVEQUES ENVOYES DANS LES GAULES PAR SAINT PIERRE
Plan de l'apostolat des chrétiens. — Sévérien, compagnon des travaux de saint Martial. — II est établi évéque des Cabales. — Son culte dans l'Église de Mende. — Le roi des Gabales, converti par Sévérien , lui lègue son autorité politique. — Solution de la difficulté que soulève cette transmission de pouvoir. — Florus, un des soixante- douze disciples, pose les bases de l'Église de Lodève et évangélise l'Auvergne. — Il se retire dans un ermitage au pied du mont Cantal. — Fronto de Périgueux et Georges du Puy sont venus dans les Gaules au i^r siècle. — Leur sainte amitié. — Ils évangélisent le Velay. — Fronto se rend dans le Périgord avec Frontaise, Séverin et Sévérian, ses disciples. — Martyre de ces derniers. — Anian , Nectaire et Chronope , disciples de Fronto , l'accompagnent chez les Bellovaques et les Suessions. — Mort de Fronto. — Lin évangélise le pays des Séquanes , des Helvètes et des Rauraques. — Il fonde l'Église de Besançon. — Documents qui prouvent sa mission apostolique. — Savinien et Potentien , apôtres de Senons , avec Altinus, Eodaldus et Adventinus, évangélisent les peuples limitrophes. — Potentien et Sérolin prêchent la foi aux Tricasses. — Sixte ou Xyste, fondateur de la première communauté chrétienne de Reims, confère le caractère épiscopal à Sinice, son coopérateur. — Apostolat de Sinice à Soissons. — Memmie, premier évéque de Chàlons-sur-Marne,se retire dans le bois de Bruxelles avec le diacre Donatien et le sous-diacre Domitien. — Il est rappelé à l'occasion de la mort du fils unique de Lampas , gouverneur des Catalaunes. — Mansuet ou Mausuy évangélise les Leuques. — Mission apostolique de Clément chez les Médiomatrikes. — Contraste entre la société chrétienne et la société païenne. — Mouvements insurrectionnels dans les Gaules. — Éponine et Sabinus. — Persécution sous Domitien. — Martyre de Marcel et de son compagnon Anastase.
Aux pontifes de Rome appartenait l'initiative de la propagation de la foi ; à eux de diriger, de régulariser le mouvement d'expansion du christianisme, dont le centre, d'abord à Jérusalem, puis à Antioche, avait été transféré par saint Pierre sur les bords du Tibre, dans la ville éternelle. Les voies à suivre dans ces pacifiques conquêtes semblaient avoir élé tracées par les disciples du Sauveur; la marche adoptée par eux dans l'établissement des preipières Égli-^es présentait tous les
caractères d'un plan concerté d'avance. Les introducteurs du christianisme dans les Gaules, par exemple, n'étaient point partis de Rome au hasard, sans direction arrêtée, comme ces nuages que le vent pousse et qui laissent tomber au gré de son caprice les ondes fertilisantes recelées dans leurs flancs. La prédication de l'Évaneile dans les provinces transalpines, comme dans le monde entier, s'est effectuée d'après un système conçu par saint Pierre et ses successeurs immédiats; chacun de leurs envoyés recevait un mandat spécial, déterminé, dont ils surveillaient l'exécution. Dès le principe, les papes s'adressèrent aux métropoles civiles, aux cités les plus considérables par leur renommée, par leur importance politique, par leur activité intellectuelle et commerciale, par le nombre de leurs habitants; ils dirigèrent sur ces villes toutes les ressources du zèle, tous les efforts de la prédication; ils ne négligèrent riea pour y implanter la doctrine catholique, pour en faire des places fortes de la vérité. De ces villes gagnées à Jésus-Christ, la lumière rayonnait ensuite comme d'autant de foyers; au moyen d'une hiérarchie fortement constituée, le prosélytisme s'étendait graduellement, atteignait de proche en proche les localités d'un ordre inférieur '.
Il est regrettable que cette tactique de l'apostolat chrétien n'ait pas été mieux comprise par les adeptes de Launoy et de Baillet; loin de prendre le mouvement d'expansion du christianisme dans les Gaules à son aurore et de le suivre dans ses développements, ils se sont généralement attachés à étudier isolément l'histoire particulière de chaque Église, sans se préoccuper même d'expliquer, par les institutions civiles qui régissaient le pays, certains points restés obscurs dans nos origines chrétiennes; comme l'ignorance et la crédulité avaient dénaturé les actes primitifs de ces Églises, ils se sont servis des erreurs que le scalpel de leur critique mettait à nu, pour rejeter, dans leur ensemble, les légendes erronées seulement dans leurs détails; au lieu de procéder par analyse, il fallait employer la synthèse : les défauts qui choquaient leurs yeux se seraient amoindris dans ce large horizon, et auraient disparu dans un ensemble harmonieux comme des branches mortes se cachent au sein d'une masse de verdure.
Le plan suivi par les apôtres dans la prédication de l'Évangile porte à croire que non-seulement la Narbonnaise et l'Aquitaine, depuis longtemps soumises aux Romains, mais encore la Celtique et la Belgique avec leurs peuples civilisés et leurs villes honorées du titre de municipes, n'échappèrent point à la sollicitude de saint Pierre, qui ne cessait de pousser au delà des monts l'œuvre de la conversion des gentils. Aussi la tradition fait-elle remonter à son pontificat, outre les chrétientés fondées par le groupe des sept évêques, celles de Mende et de Lodève dans la Narbonnaise, de Périgueux, du Pay en Velay, de Saintes et de Bourges dans l'Aquitaine, de Besançon, d'Auxerre, de Sens, de Troyes dans la Celtique, de Toul, de Metz, de Reims, de Soissons, de Châlons-sur-Marne et d'Amiens dans la Belgique. Toutefois il ne s'ensuit pas que l'Évangile ait, dès son apparition, éclairé de son jour libérateur, sans interruption et sans lacunes, toute la surface de ces vastes contrées situées au delà des Alpes; au moment de la nouvelle division de la Gaule par Auguste, la Naibonnaise, l'Aquitaine, la Celtique et la Belgique étaient partagées entre trois cents petits peuples environ; de ce nombre on compte à peine un tiers qui ait vu sa capitale devenir, au i" siècle, le centre d'une Église proprement dite et constituer canoniquement la tête d'un diocèse; mais plusieurs, sans avoir un siège épiscopal fixe , entendirent la parole divin,e de la bouche même des envoyés da prince des apôtres.
1 Ce u'est pas à, diro pour cela que le christianisme laissât défricher le terrain par la civilisation gallo-romaine.