CHAPITRE IV
Toutes ces chrétientés naissantes avaient grandement besoin d'être instruites, fortifiées, mainlenues dans la foi. Voilà pourquoi saint Maitial, qui le premier fît briller le flambeau de l'Évangile chez les Cabales, y laissa, pour conliouer son œuvre, Sévérien, le compagnon de ses travaux et l'imitateur de ses vertus. Il avait fondé dans la ville de iMendo une chapelle sous le vocab'e de la bienheureuse Vierge Marie, berceau de l'église cathédrale. Le champ qu'il avait commenré à défiicher promettait une liche moisson, )1 sacra Sévérien, son disciple, et l'établit premier évêque des Gabales. Le succès justifia ce choix. Sévérien devait faire germer et croître le grain de sénevé déposé par Martial dans cette terre livrée à l'idolâtrie et soumise à uq roi ou tétrarque païen. Or, par ses prédications éloquentes et par ses pieux exemples, il produisit des fruits abondants de salut; il couvcrtit même le prince infidèle qui régnait alors dans cette coLtrée : le royal néophyte, se trouvant sans héritiers de son sang, légua ses domaines et sa souveraineté à son père spirituel; les successeurs de Sévérien ont tous joui de cette puissance temporelle jusqu'en 1790; ils ne s'en servirent que pour répandre plus abondamment sur le peuple les bienfaits d'une douce et paternelle domination.
Bien que les injures du temps, les dévastations des guerres civiles et l'aveugle fureur des hérétiques ait détruit les documents aussi nombreux qu'importants sur les antiquités de l'Église de Mende, il reste néanmoins encore des manuscrits et des imprimés d'un caractère assez authentique pour prouver que Sévérien, fidèle auxiliaire de Martial dans la prédication de l'Évangile, suivit, prêtre, ce grand apôtre de l'Aquitaine dans ses couirses à travers les montagnes du Gévaudan, et qu'il fut institué par son bienheureux maître premier évêque de ce pays. On trouve des traces de ce fait dans l'histoire qu'ALJebert le Vénérable a laissée de l'invention des reliques de saint Privât; dans le Propre du diocèse de Mende, en date de 1619; dans deux bulles donriées par le pape Urbain V, l'une à Rome, en 1369, l'autre à Corneto l'année suivante, pour accorder des indulgences aux pèlerins qui visiteraient l'église de Mende, berceau de son enfance; dans les statuts de l'évêque Pons de la Garde, en 1381; dans un missel mendois imprimé en caractères gothiques au xvr® siècle; dans deux catalogues épiscopaux des archives, l'un du xvir°, l'autre du xvrri^ siècle; dans les légendes du nouveau bréviaire de Limoges approuvé par la Congrégation des rites '.
Le vénérable Bède, l'archevêque Adon, le moine Usuard, Nolker le Bègue, et un grand nombre d'autres auteurs, d'après les BoUandistes, parlent d'un saint Sévélien, évêque; ils en indiquent la fête au 25 janvier. Ils ont, à la vérité, prétendu tous faire mention d'un Severianus, évêque de Syrie; mais ils se sont élrarigement mépris : les BoUandistes qualifient leur méprise d'erreur grossière. Ce saint Severianius, dont ils ont trouvé le nom écrit avant eux dans certains diptyques, ne pouvait être révêi^ue des Gabales en Syrie, attendu que ce prélat syrien fut, il est vrai, éloquent et instruit, mais ambitieux et intrigant, ennemi acharné de saint Jean Chrysostome. Voilà pourquoi le saint Sévérien des anciens martyrologes ne figure pas dans le martyrologe romain actuel. Le cardinal Baronius, auteur de cette suppression, aurait dû réfléchir plus longtemps sur cette question historique; il se serait convaincu que la mention d'un saint Sévérien, évêque des Gabales, avait pour fondement le culte rendu à un saint évêque de ce nom honoré par l'Église de Mende comme son premier pontife; car on ne voit nulle part que l'Église grecque
' Annales hagiographiques de la France, par Cil. Barthélémy, années 1861 , 1862. — Recherches sur l'épiscopat des saints Martial, Sévérien et Privât, par l'abbé Baldit, archiviste. Édit. 1860. — Origines et histoire abrégée de l'Église de Mende, par l'abbé Charbonuel. Édit. 1839.
ait inscrit dans ses tablettes diplycales l'ennemi de l'illustre patriarche de Constantinople. Ainsi, malgré leur erreur, les marlyrologistes prouvent l'existence de Sévérien, fondateur de la petite chrétienté mendoise; or la traditon donne saint Sévérien pour disciple de saint Martial; donc l'Église de Mende remonte au i^'' siècle.
Les Actes de saint Sévérien disent que le tétrarqne des Gabales, converti par ce bienheureux apôtre, lui légua son autorité politique; cette assertion ne pouvait manquer de soulever une difficulté contre l'authenticité de la légende gabalitaine; voici la réponse. Les conquérants des Gaules ont vraisemblablement traité ces contrées comme ils traitèrent en pareil cas, par exemple, la Judée et les îles Britanniques en plein empire romain; or il y a eu dans ces pays des princes auxquels les empereurs ont bien voulu laisser porter le titre de roi , avec le droit de transmettre leur royauté; pourquoi n'aurait-il pas pu y avoir dans les Gaules quelques roitelets de cette espèce? L'Église de Menle et la monnaie de ses évêques n'ont jamais eu d'autres armoiries que l'image de saint Privât, revêtu de ses babi's pontificaux, tenant un bâton pastoral d'une main et un glaive de l'autre. En 1404, l'évêque R'''bert, obligé de défendre ses droits contre certains empiétements du grand bailli du Velay, s'appuya sur la donation faite à saint Sévérien par un roi du pays. Dans sa requête au roi Louis XI, le cardinal Clément de la Rovère affirme le même fait. La bulle d'Or ou acte passé entre Louis YII, roi de France, et Adalbert le Vénérable , dit <( qu'on n'avait aucune souvenance qu'un évêque du Gévaudan fût venu à la cour; que ce pays montagneux et d'un accès difficile a toujours été sous la puissance de ses évêques non- seulement quant au for intérieur, mais encore quant au for extérieur; qu'ils ont aussi possédé le pouvoir de se servir du glaive pour punir ceux que leur faute rendait digne de ce châtiment ».
Au nord-est des Gabales, toujours dans la Narbonnaise, un des soixante- douze disciples, Florus, originaire d'Orient, se consacrait tout entier à la propagation de la foi, au pied des Gévennes, mv les bords de l'Ergue. Là séjournait une race belliqueuse, inaccessible à la mollesse comme à la peur, opiniâtrement attachée à ses coutumes, à ses croyances et. à ses chefs. Divers traits signalent, à l'endroit du nouvel apôtre, une certaine défiance qui dut céder enfin à l'ascendant de son dévouement et de ses incontestables vertus. Les druides surtout lui opposèrent une résistance énergique ; ils n'enseignaient point le culte des idoles, mais ils pratiquaient celui des forces mystérieuses de la nature. Le caractère religieux et surnaturel qu'ils prêtaient aux forêts de chênes et de hêtres, ils l'attribuaient également aux sources et aux fontaines, les unes, selon eux, salutaires et bienfaisantes, les autr^ malfaisantes et mortelles. Florus s'appliqua principalement à prohiber chez les néophytes le culte des vieux arbres et des eaux sacrées; bien pîus, bravant les menaces des druides, il se plaisait à boire en leur présence de l'eau qui , selon eux, donnait la mort à tout homme assez osé pour en approcher ses lèvres; son zèle intrépide eut tant de succès, qu'une partie notable des habitants de Lodève détruisirent euxmêmes le^ bocages séculaires qui abritaient leurs rites superstitieux.
Après avoir posé les bases de l'Église de Lodève par ses enseignements et ses miracles, Florus reçut du Ciel l'ordre de se transporter dans les âpres et pittoresques montagnes de l'Auvergne. Outre que les traces de l'apostolat de Strémoine y semblaient presque effacées, de nombreuses peuplades étaient restées païennes; il lui fallut aller ranimer et propager la foi sur leurs plateaux montueux et dans leurs gorges inhospitalières; il partit avec quelques-uns de ses disciples, entre autres le prêtre Gennadius et le diacre Justus; près de Bolesme, désert aride et rocailleux, ses compagnons se trouvèrent si tourmentés de la soif qu'ils ne pouvaient presque