CHAPITRE IV
plus avancer; il frappa la terre de son bâton pastoral, et en fît jaillir une source où ils puisèrent abondamment de quoi se désaltérer. Cette fontaine miraculeuse subsis'e, recouverte d'une vaite, surmontée d'une croix et ombragée de bosquets. Les habitants l'appellent Fontaine de Saint-FUmr; et, persuadés qu'une puissance surnaturelle lui avait été dounée pour y guérir les plus cruelles infirmités, les maladies les plus désespérées, ils y vont boire par dévotion.
De là Florus traversa la contrée de la Planèse, au pied du mont Cantal, gravit une petite colline qu'on nommait Indiciac, et y dressa des cellules de branchages pour lui et pour ses ouvriers évangéliques, autour d'un oratoire qu'il bâtit en l'honneur de saint Pierre. Toutefois, en se condamnant aux rudes épreuves de la solitude, il n'entendait pas se refuser aux fatigues de l'apostolat; il descendait souvent de sa colline pour aller porter le flambeau de l'Évangile dans les bourgs et les villages d'alentour. Lorsqu'il était rentré dans son ermitage, de nombreux visiteurs venaient le consulter pour les* besoins de leur âme, et surtout lui demander de les consoler dans leurs adversités; il en arrivait non-seulement du voisinage, mais des pays les plus éloignés. Le bruit s'était répandu chez les Volces et les Arvernes, qu'il y avait dans une grotte du mont Indiciac un solitaire ami de Dieu et expert dans l'art de guérir le? souffrances humaines. Nul n'était trompé dans son att( nte; Florus avait une consolation pour toutes les peines, une lumière pour tous les douloureux mystères de la vie, un conseil dans tous les périls, une main tendue à tous les désespérés, un cœur ouvert à toutes les angoisses. Il savait tirer de ces tribulations terrestres la démonstration des joies du ciel, déduire la certitude de ces joies de la fragilité également foudroyante des biens et des maux de ce monde, puis rallumer dans les âmes malades le feu de Tamour divin et de l'amour fraternel.
Le pressentiment de sa mort prochaine détermina Floru? à confier l'évangélisation de ses chers montagnards à ses disciples et à demeurer dans sa caverne pour s'y préparer au dernier combat. Quand ses collaborateurs venaient lui rendre compte de leurs courses apostoliques, ils le trouvaient amaigri, chancelant; puis, s'asseyant à côté du pontife épuisé sur son lit de pierre pour le soutenir, ils recueillaient sur ces lèvres aimées les dernières confidences et les dernières exhortations d'un maître si vénéré. Les visites de ses auxiliaires lui étaient d'ailleurs fort douces; aussi leur prodigua-t-il jusqu'à l'instant suprême les preuves de sa paternelle tendresse et de sa minutieuse sollicitude pour leur bien-être temporel et spirituel. Il fixa d'avance le lieu de sa sépulture près de l'oratoire qu'il avait creusé lui-même dans le roc. 11 mourut chargé d'années et de mérites dans le mois de novembre, à la fin du i<"f siècle ou au commencement du ii°. De nombreux miracles éclatèrent sur sa tombe, berceau de la ville de Saint-Flour : les aveugles, les paralytiques, les démoniaques, les nécessiteux de tontes sortes invoquaient à l'envi son intercession. Dans le diocèse de Montpellier, dont Lodève, qui a perdu son siège épiscopal, fait actuellement partie, on l'honore le dimanche qui précède la Toussaint. Charles de Noaillcs avait, en 1645, placé les reliques de ce bienheureux fondateur des Églises de Lodève et de Saint-Flour au-dessus de l'autel de la cathédrale. Pendant la tourmente révolutionnaire, elles furent confiées à la garde de pieux fidèles qui les conservèrent dans leur intégrité; elles reposent dans la sacristie de la cathédrale avec un fragment du cor d'ivoire qui servait à Florus pour convoquer en assemblée les néophytes disséminés dans les montagnes '.
La tradition qui fait de saint Flour un disciple du Sauveur s'appuie sur des documents plus nombreux encore et plus incontestables pour investir de cette insigne
1 La Vie des saints et saintes d'Auvergne et du Velay, par le P. Jacques Branche. Édit. de 1858.
di^^nité Fronto de Périgueuxet Georges du Puy en Velay. Une charte de 1261 constate qu'en cette année Pierre de Saint- Astier, évêque de Périgueux, fit ouvrir le tombeau de saint FroQto, et qu'on y trouva deux inscriptions, l'une sur une lame de plomb, l'autre sur une lame de cuivre. Sur la plus ancienne on lisait : Ici repose le corps de saint Fronto, disciple de Jésus-Christ et fils bien-aimé de saint Pierre par le baptême. L'autre portait la légende suivante : Ici repose le coi^ps du très-bienheureux Fronto, disciple de Jésus-Christ, fils, par le baptême, du bienheureux Pierre apôli^e, originaire de la Lycaonie , de la tribu de Juda, fils de Simon et de Fronionia; il mourut le 8 des calendes de novembre, l'an 42 après la passion du Seigneur Jésus. L'auteur de cette charte n'indique pas de quelle époque dataient ces inscriptions; cependant elles devaient être antérieures au ix^ siècle. En effet, il est dit dans ce diplôme que le tombeau de saint Fronto fut ouvert parce que beaucoup deperoonnes, poussées, les unes par l'ignorance, les autres par la mauvaise foi, prétendaient que le corps de l'âpôtre avait été enlevé par les Normands. Tout porte à croire que la première inscription remonte au jour de la sépulture de saint Fronto; la seconde, empreinte du caractère du vi° siècle, appartiendrait à l'épiscopat de Chronope II.
Cette tradition n'est point particulière au Périgord; elle a été adoptée par un grand nombre d'Églises, notamment par celles de Toulouse, de Tarascon, de Limoges, de Bordeaux. Au ix° siècle, l'évêque Adon, le moine Usuard, Notker le Bègue et Raban-Maur l'ont consignée dans leurs martyrologes; voilà quatre auteurs contemporains qui diffi.iilement pouvaient se concerter entre eux, écrivant : Usuard à Paris, Adon à Vienne, Notker à Saint-Gall en Suisse, Raban à Mayence en Allemagne; leur unanimité suppose nécessairement ou des écrits antérieurs qui servirent à ces écrivains comme de source commune, ou une tradition orale bien réelle, non restreinte à une contrée, mais répandue dans l'Europe centrale. A partir du x^ siècle jusqu'à nos jours, des hommes éminents, tels que Flodoard, Pierre le Vénérable, Vincent de Beauvais, Jacques de Voragines, Bernard Guidonis , Pierre de Natalibus, le pape Grégoire XI, Antonin de Florence, le pape Sixte IV, Sucius, Ribadeneira, Génébrard, le pape Grégoire XIII, André du Saussay, Pierre de Marca, le pape Clément X, le P. Giry, les abbés Faillon et Pergot ont proclamé la mission de saint Fronto au r*' siècle '.
Une même vocation à la foi , un même commerce avec Jésus et le prince des apôtres avaient étroitement uni saint Fronto et saint Georges; ils s'aimaient, et la même mission qu'ils avaient reçue de saint Pierre pour la conversion des Gaules avait rendu encore plus intime leur amitié; il suffit donc d'avoir justifié de l'existence de l'un pour déterminer l'époque où l'autre a vécu.
Fronto, qu'il ne faut pas confondre avec le rhéteur Fronto, précepteur de Marc- Aurèle, naquit en Lycaonie, de Siméon et de Frontonia, fidèles Israélites de la tribu de Juda. Il fut un des soixante-douze disciples que le divin Maître envoyait, deux à deux, dans tous les lieux où lui-même devait aller, avec le pouvoir de guérir les malades, de chasser les démons et de faire toutes sortes de miracles. Saint Pierre le choisit pour évangéliser l'Aquitaine, et spécialement le pays des Pétrocoriens. Le prêtre Georges, qui lui fut donné pour compagnon, mourut en chemin près du lac de Bolsena. Fronto, inconsolable de cette mort prématurée, le ressuscita par l'attouchement du bâton de saint Pierre. La foule* aussi attendrie qu'enthousiasmée par ce prodige, reconnut la puissance du nom de Jésus-Christ, proclama la drvinité de sa doctrine et demanda le baptême. Parmi ses enfants spirituels, Fronto choisit
1 La Vie de saint Front, apôtre, premier évêque de Périgueux, par l'abbé Pergot, curé de Terrasson, en 18G1.