CHAPITRE IV
quelques-uns des plus fervents pour les ordonner prêtres et confier à leur sollicitude pastorale les nouveaux convertis,
De-B)lsena, Ffonto et Georges se dirigèrent avec leurs disciples Frontaise, Séverin et Sévérian, à travers les périlleux sommets des Alpes, vers le pays des Velaisiens. A Velaunes, aujourd'hui Saint -Paulien, une noble dame vint leur olTtir riiospitalUé dans sa demeure, que baignaient les eaux de la Borne. Elle écoula avec une sainte avidité les prédications de ses hôtes; elle fut leur première néophyte, et sa famille, la première famille chrétienne du Velay. D'après une vision de cette pieuse et charitable matrone, les deux apôtres gravirent les montagnes d'Anis pour visiter la pierre en forme d'autel où la sainte Vierge lui était apparue entourée d'anges et couronnée d'un brillant diadème. Pleins de respect pour ce lieu privilégié, ils le firent enceindre d'une muraille, afin de le préserver de toute profanation. Les successeurs de saint Georges y transférèrent leur siège épiscopal après la ruine de Velaunes; ils y bâtirent cette imposante cathédrale qui lève majestueusement sa tète au-dessus des autres édifices et se dessine dans le lointain avec des proportions colossales. La ville du Puy, qui s'y forma, s'étale à ses pieds en amphithéâtre, sur le versant méridional du mont Anis, que domine une immense roche basaltique, à la jonction des trois belles vallées qu'arrosent la Loire, la Borne et la Dolaison.
Ainsi Fronto et Georges jetèrent les fondements du célèbre pèlerinage de Notre- Dame du Puy, qui a reçu de nos jours une nouvelle consécration. A quelques pas de la cathédrale, sur le rocher Corneille, se dresse la gigantesque statue de Notre- Dame de France, faite avec les canons qui furent pris à Sébastopol. Ce glorieux airain vomissait la mort sur nos intrépides phalanges; conquis au jour de la nativité de celle qui est terrible comme une armée rangée en bataille, il a été placé là comme un ex-voto de la France chrétienne. Il redira aux siècles futurs une des plus belles pages de notre his-toire militaire en même temps que la piété de notre âge envers la puissante Reine des anges et des hommes.
Fronto laissa Georges dans le Velay pour se rendre, dans le Périgord, à la cité de Vésone, avec les trois disciples qu'il avait amenés de Bolsena : Frontaise, Séverin et Sévérian. De nombreuses ruines attestent que Vésone, mentionnée dans les Commentaires de César, jouissait alors d'une grande prospérité; elle était située au centre des cinq voies romaines qui se dirigeaient vers Limoges, Caen, Agen, Bordeaux et Saintes; elle possédait deux édifices où l'on rendait la justice, une citadelle construite par la famille de Pompée, et un amphithéâtre magnifique dont les dimensions, à en juger par ce qui en reste, étaient plus vastes que celles des arènes de Nimes. Les superstitions druidiques s'y confondaient avec les rites païens. Un savant antiquaire, deTaillefer, a constaté l'existence de douze temples dans l'enceinte de la ville ou près des murs; il cite ceux d'Osiris, de Bacchus, de Neptune, de Vénus, de Junon, d'isis, de Mars et de Jupiter.
Dès le lendemain de son arrivée, Fronto prêcha aux habitants de Vésone un seul Dieu en trois personnes, créateur de toutes choses; Jésus -Christ, Verbe éternel, rédempteur du monde ; il leur expliqua les paraboles de l'Évangile, leur raconta les scènes douloureuses du Calvaire ; puis il confirma ses enseignements par plusieurs miracles. Deux puissants seigneurs de la ville, Chilpéric, paralytique depuis douze ans, perclus de tous ses membres, et Aurelius, qui, couvert d'ulcères, était en proie à de vives souffrances, obtinrent leur guérison; ils n'avaient demandé que la vie du corps, ils reçurent aussi la vie de l'âme. Fronto les baptisa avec un nombre considérable de leurs concitoyens. A quelques jours de là, il ressuscita Chronope, lequel mérita par ses vertus d'être son successeur médiat dans l'épiscopat. Lorsqu'il avait
passé le jour à remplir un ministère aussi fécond en œuvres et en paroles, il avait coutume de se retirer, le soir, dans une petite cellule, ou plutôt dans un oratoire dédié à la Mère de Dieu, sur la montagne où s'est fondé le Périgueux du moyen âge, appelé, du séjour qu'y fit l'apôtre du Périgord, Puy-Saint-Front.
Les prêtres du paganisme, furieux de voir le peuple déserter leurs autels, essayèrent de ranimer le zèla des habitants de Vésone par une grande solennité en l'honneur de Mars. Fronto y accourut à travers une foule immense; en chemin il ressuscita le fils de Pascence, un des notables de la ville ; puis, précédé par le bruit de cet éclatant miracle, il entra dans le temple, et, par la vertu du signe de la croix, chassa les miuvais esprits , qui prirent la fuite avec d'affreux hurlements. Les nouveaux convertis, enhardis par l'exemple du saint apôtre, brisèrent l'idole de Mars et renversèrent toutes les statues des dieux seconJaires. Peu de temps après, Fronto purifia ce temple et le consacra au culte du vrai Dieu sous l'invocation de saint Etienne, protomartyr ; il en fît sa cathédrale et y établit soixante-douze clercs pour y psalmodier le jour et la nuit. Restait le fameux temple dédié à Isis, divinité privilégiée des Celtes. Sous sa voûte, les Romains avaient placé une statue colossale de Vénus. On pouvait le regarder comme un des plus beaux temples de la Gaule. Par la destruction miraculeuse d'une partie de ce superbe édifice, Fronto porta le dernier coup à l'idolâtrie des Pétrocoriens.
Pendant que Fronto implantait ainsi le christianisme, et avec le christianisme la civilisation, sur les ruines des superstitions païennes, ses quatre disciples les plus fervents, Frontaise, Séverin, Sévérian et Silain, étaient dénoncés comme perturbateurs. Squirius ou Quirinus, préfet de Vêsone, se les fit amener. « D'où êtes-vous, leur dit-il, et comment vous appelez-vous? Non-seulement vous ne sacrifiez point aux dieux, mais vous détruisez leurs temples! — Silain est originaire de Vésone, répondit Frontaise; quant à Séverin, Sévérian et moi, nous sommes Romains comme vous. Pourquoi nous interroger? Rentrez un peu en vous-même, reconnaissez le Dieu qui a formé votre corps et votre âme, et vous comprendrez la vérité que nous prêchons. Les dieux de la gentilité sont l'œuvre des hommes; ils ne peuvent ni se protéger eux-mêmes, ni secourir les autres. — Il y va de votre vie, répliqua brusquement le gouverneur; si vous sacrifiez, vous la conserverez; si vous ne sacrifiez pas, vous mourrez. — Notre gloire et notre bonheur, s'écrièrent les généreux athlètes, sont de vivre et de mourir en Jésus-Christ et pour Jésus -Christ.» Vaincu par cette réponse énergique, Squiiius s'adressa directement à Silain dans l'espoir de triompher de sa jeunesse : « Et toi, bel adolescent, lui dit-il, pourquoi ne sacrifierais-tu pas à nos dieux? — Je ne sacrifierai jamais, répliqua-t-il, qu'à Jésus-Christ, qui, par la grâce du baptême, a lavé le monde des souillures du péché et m'a rendu pur. » A ces paroles, le préfet irrité ordonna qu'on les menât dans une prairie située sur le bord deTIUe; là leurs têtes, ceintes de couronnes d'épines en signe de dérision, furent clouées à des poteaux avec neuf longues pointes de fer, et leurs épaules transpercées à la jonction des os avec des tarières embrasées. Les quatre patients, bravant ces raffinements de cruauté, se présentèrent humblement aux coups des bourreaux et remportèrent ainsi la palme du martyre.
Fronto, condamné à l'exil, confia son Église de Vésone au prêtre Calépode; puis il partit avec Anian, Nectaire et Chronope. Non loin de Vésone, en un lieu appelé Pressac, sa prédication fructifia au centuple. A Brantôme, il réduisit en poudre, au seul signe de la croix, une statue de Mercure. A Angoulême, il vit les eff'orts de son zèle échouer contre l'opiniâtreté du peuple, quoiqu'il y guérît deux démoniaques et un paralytique. A Saintes, il délivra trois poî=sédés. A Bordeaux, il imposa silence aux oracles des faux dieux. Le gouverneur de cette antique cité, Sigisbert, homme