CHAPITRE IV
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d'une voix vibrante : « Qae faites-vous, mes chers enfants? leur dit-il; ces idoles de pierre et de cuivre ne méritent nullement vos hommages; c'est à Dieu seul, créateur du ciel et de la terre, que vous devez offrir des victimes;, quittez donc ce culte sacrilège et acquiescez aux vérités que je vous prêche. » Ces paroles, qu'il prononça d'un ton ferme et hardi, furent comme un coup de tonnerre qui renversa l'une des colonnes du temple et réduisit en poudre les ido'es. Les païens, témoins d'un si grand prodige, loin d'ouvrir les yeux à la lumière, s'endurcirent davantage dans leur aveuglement ; ils se jetèrent tumultueusement sur l'iotrépide prédicateur et le chassèrent de la cité. S'il faut en croire le P. Giry, ce missionnaire apostohque de la Grande- Séquanaise serait retourné à Rome pour succéder à saint Pierre, le 29 juin 66, dans le souverain pontificat. D'autres hagiographes ont rejeté comme fabuleuse l'identité de Lin fondateur de l'Église de Besançon avec Lin successeur immédiat du prince des apôtres.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que saiut Lin fut envoyé à Besançon par saint Pierre, vers l'an 54 de l'ère chrétienne. Ferdinand Lampinel, conseiller au parlement de Besançon, qui composait, dans les premières années du xviii« siècle, sa Bi/jliothèque séquanaise , précieux manuscrit, se plaît à présenter l'opinion de l'apostolat de saint Lin comme constante de son temps. Avant lui, Girardot de Beaucherain, dans l'Histoire de la guerre de dix ans; Cbifflet, dans le Vesontio; et les autres chroniqueurs jusqu'à Gollut, l'auteur des Mémoires historiques de la république séquanaise, s'en font également les champions. Reprenant ensuite les anciens catalogues des archevêques, on remonte jusqu'au xi'' siècle, jusqu'à Tarchevêque Hugues 1", un des plus grands prélats qui aieat occupé le siège de Besançon.
La liturgie ne donne pas aux novateurs un démenti moins formel que l'histoire. Ainsi, l'oilice de saint Lin, tel qu'on le récitait à l'époque du changement imposé par le cardinal de Choiseul, et tel qu'il se voit encore dans le bréviaire d'Antoine-Pierre de Grammont, était du rit double; dans la légende des trois leçons du second Nocturne, se perpétuait la mémoire de la mission de saint Lin par saint Pierre. Du reste, le bréviaire d'Antoine-Pierre de Grammont ne faisait que reproduire l'ancienne tradition liturgique sur l'apostolat de saint Lin. Si l'on remonte les siècles, à l'aide de cet autre fil de la tradition, on retrouve la mention de cet apostolat dans les plus anciens bréviaires imprimés, puis dans les bréviaires manuscrits, notamment dans un exemplaire très-vieux cité par Lampinet; on arrive ainsi, sans interruption, une seconde fois jusqu'au xi^ siècle.
Quelques historiens francomlois, entre autres Dunod de Charnage, se sont flattés d'avoir prouvé que les fondateurs de l'Église de Besançon ne venaient pas de Rome, mais de l'Asie. Leurs principaux arguments, les plus péremptoires en appirence, sDnt un texte du rituel attribué à saint Prothaie, et l'interprétation d'un passage du concile de Verdun-sur-Saône, célébré dans les premières années du xi« siècle. Le rituel ou mieux le rubricaire de Proihide dit, il est vrai, que les habitants de Besançon arrivèrent à la lumière de la foi et connurent les voies du salut par le ministère des saints Ferréol et Ferjeux; mais, outre que cette assertion pourrait bien se cmcilier avec l'opinion favorable à l'apostolat de saint Lin , en recourant à la pensée de Tertullien : « Le sang des maityrs est une semence de chrétiens, » le rituel en question, non-seulement n'a aucun caractère d'authenticité, mais il porte même des marques visibles de supposition; ainsi, on y observe, non pas l'ancien rit gallican, mais le rit romain, établi sous Charlemagne; on y mentionne la consécration de l'autel de la cathédrale par le pape Léon IX en 1018; il ne peut donc pas avoir pour auteur saint Prothade, archevêque de Besançon au vii« siècle.
Le second argument n'a pas plus de force. Les novateurs supposent qu'au concile
de VerduQ-sur-Saône, l'archevêque de Lyon, se prévalant de la mission des saints Ferréol et Ferjeux par saiat Irénée, voulait affirmer sa suprématie sur le siège de Besaoçoa. Pour s'y soustraire, Hugues n'aurait rien imaginé de mieux que la fable de l'apostolat de saint Lin. Mais, sans parler de la violence faite au texte conciliaire, n'est-ce pas là transformer en faussaire un vertueux et savant prélat que le bienheureux Pierre Damien et le pape Léon IX honoièrent de leur amitié? C'est d'ailleurs outrager gratuitement sa mémoire. Hugues possédait une bien meilleure sauvegarde de ses droits, s'ils eussent élé menacés, dans le témoignage du pape saint Léon le Grand, qui, en rétablissant l'archevêque Célidoine, déposé contre les règles canoniques par Hilaire d'Arles, avait déclaré, en 444, que le siège de Besançon ne reconnaissait d'autre primat que le souverain pontife.
A partir du xi*^ siècle, on peut remonter sans obstacle jusqu'aux temps apostoliques, non plus à l'aide de documents écrits, mais au moyen de monuments archéologiques d'une autorité ni moins forte ni moins irréfragable. Par exemple, une des quatre colonnes du panthéon bisontin qui supportaient les quatre grands dieux adorés par nos ancêtres idolâtres n'a-t-elle pas été renversée par la parole foudroyante de saint Lin? Qu'il s'agisse là d'un miracle ou d'un symbole, il n'en est pas moins constant que le souvenir de la mission apostolique de saint Lin resta toujours uni, dans l'esprit des Francomtois , à ces colonnes dont la cité reproduisit l'image dans ses armes et dont Chifflet a décrit les restes, comme témoin oculaire, dans le Vesontio. Un autre monument du même fait est le baptistère de Saint-Lin, élevé sur l'emplacement donné à ce messager de saint Pierre par Oaasius, tribun militaire, qui l'accueillit à son arrivée à Besançon. Tant que subsista l'aniique baptistère, il porta le nom de l'apôtre. Lorsque, par suite du développement de l'édifice sacré, on lui substitua les fonts baptismaux de l'église métropolitaine de Saint- Jean- TÉvangéliste, on donna le nom de saint Lin à la chapelle qui les reçut, afin de conserver, dans ce monument de la régénération spirituelle, la mémoire de la primorité de son apostolat».
Une tradition non moins constante établit que Savinien et Poteatien, envoyés par saint Pierre, évangélisèrent les Senons et devinrent les deux premiers évêques de la métropole qui devait pendant quatorze siècles compter le siège do Paris au nombre de ses suffragants. Bède le Vénérable, Raban-Maur, Adon, Usuard, Flodoard,le martyrologe d'Auxerre du x° siècle, une prose d'Odoranne que le cardinal Mai a publiée dans son Spicilége romain; le vieux Chronicon de Saint-Pierre-le-Vif, deux légendes de saint Savinien, l'une du xi" siècle à la bibliothèque nationale, l'autre du xii« siècle à la bibliothèque deTroyes; le martyrologe de Sens, du xii« siècle, Vincent de Beauvais, Bernard Guidonis, Pierre de Natalibus, Baronius, Surius, le Promptuarium de Camusat, le jésuite Binet, le bréviaire de l'archevêque Octave de Bellegarde, le bénédictin dom Mathoud, le P. Guichard, de Picpus, le chanoine Desguerrois, tous confirment l'apostolat de Savinien et de Potentien.
Ces deux missionnaires, auxquels saint Pierre avait adjoint Altinus, prêtre trèspieux et très-instruit, se dévouèrent à l'œuvre de la propagation de la foi chez les Senons. En passant par le Gàtinais^ ils érigèrent à Ferrières un oratoire sous le titre de Notre-Dame-de-Bethléhem; ils y laissèrent leur compagnon pour diriger le petit troupeau que déjà leurs prédications avaient rassemblé. Dans la capitale des Senons, ils firent d'importantes conquêtes, entre autres Victorinus, leur hôte; Serotinus, de noble race, et Eodaldus, distingué par son éloquence. Ces nouveaux convertis, or-
1 Travaux de rAcadémie de Reims, années 1856-1857. Origiiies des Églises de Reims, de Soissons et de Châlons, par M. Ravenez.