CHAPITRE IV
jours multipliés, à l'époque où elles servaient de refuge aux chrétiens, ceux-ci n'auraient pas échappé, dans ces souterrains, aux recherches de leurs ennemis. La présence de ces loculi dans le caveau de Saint-Martin, à Reims, ferait supposer que le soupirail d'où lui venait la lumière n'avait été construit aussi qu'à une époque subséquente. Dans tous les cas, ne pourrait-on pas dire que ce caveau, placé près d'une voie longtemps appelée le Chemin des Martyrs , a été le berceau de l'Église de Reims? On y a trouvé, en effet, des cercueils fort anciens renfermant des cadavres qui portaient des marques de tortures; ils avaient la tête et les bras percés de grands clous.
L'évêque Sixte, Grec d'origine, et le prêtre Sinice, son compagnon, avaient fixé le centre de leur mission dans la métropole de la seconde Belgique, appelée par saint Jérôme la ville très-sainte, la ville très-puissante des Rèmes. Ils se tenaient à l'écart, évitant d'exciter des commotions populaires; ils épiaient le moment favorable pour insinuer peu à peu, dans l'âme des moins rebelles, les principes de la foi. Les démons, qui voyaient le culte des idoles menacé par la loi évangélique, suscitèrent des obstacles de tout genre à ces zélés missionnaires. Au bout de quelque temps, Sixte, s'apercevant que ses efTorls auprès des Rèmes demeuraient sans résultat, jeta ses vues surSoissons, seconde ville de la Gaule belgique. Les Suessions, qui étaient moins nombreux et jouissaient d'une moindre influence, se montrèrent plus dociles que les Rèmes. Sixte établit chez eux son siège épiscopal, et bientôt il se vit entouré d'une nombreuse chrétienté. Les Rèmes, apprenant les merveilles opérées chez leurs clients, regrettèrent d'avoir obligé par leur opiniâtreté Sixte à les abandonner : ils le rappelèrent au milieu d'eux. Le saint pontife se laissa toucher par leur repentir et leurs instances ; il conféra le caractère épiscopal à Sinice, son filèle coopérateur, qui devint ainsi le deuxième évêque de Soissons.
De retour à Reims, Sixte trouva les cœurs mieux disposés; il y fixa son siège épiscopal. A certains jours, les néophytes sortaient de la ville pour entendre les exhortations de l'éloquent prélat, en un petit oratoire qu'il avait érigé dans un faubourg, sur la voieCésarée, sous le vocable du prince des apôtres; c'était là qu'ils participaient au banquet eucharistique. Après la mort du bienheureux Sixte, Sinice consacra évêque Divitien, que l'on croit avoir été son neveu, lui confia l'église de Soissons, et prit lui-même possession du siège de Reims. Il continua et perfectionna l'œuvre qu'avait si bien commencée son prédécesseur; il fut enseveli à côté de lui, dans l'oratoire de Saint-Pierre; mais leurs reliques ont disparu dans la tourmente révolutionnaire de 1793 *.
Leur vénérable voisin, Memmie, premier évêque de Châlons, cherchait avec une ardeur égale , dans la conversion des Gatalaunes , le salut des âmes et la gloire de Dieu. Il était de la race des Memmius, fameuse dans l'antiquité pour avoir fourni au sénat des orateurs distingués, à la république des consuls intrépides, à l'empire des colonnes inébranlables. Ses prédications ne tardèrent pas à produire d'heureux fruits. Dès qu'il eut assez d'autorité pour déposséder les païens de leurs plus bsaux temples, il consacra au vrai Dieu celui d'Apollon, sous l'invocation de saint Pierre, à la porte des Monts, et dédia celui de Jupiter à l'archange saint Michel, près de la porte des Vallées. Les druides, furieux, soulevèrent la populace contre le zélé pontife. Memmie, accablé d'outrages, assommé à coups de pierres, se retira dans le bois de Bruxères appelé depuis la Boissière ou le bois du Bauchet. Le diacre Donatien et le sous-diacre Domilienlui construisirent un ermitage avec des branches d'arbres. Tous trois y vivaient dans les larmes et les macérations, priant pour leurs
1 Les Petits Bollandistes , ou Vies des saints, par l'abbé Guérin, tome IX.
aveugles persécuteurs, lorsque le fils unique de Larapas, gouverneur des Catalaunes, se noya dans la Marne en traversant le pont de Naud. Pour arracher au désespoir le père inconsolable, on ne trouva pas de moyen plus efficace que de faire venir aupiès de lui Memmie, déjà célèbre par ses miracles. Le saint pontife ressuscita le jeune défîint par la vertu du signe de la croix. Eu mémoire de ce prodige qui fut le principe de la conversion des Catalaunes, le clergé a coutume de se rendre processionnellement, le lundi de la Pentecôte, sur le pont de Naud pour y chanter un Te Deum.
Poma, sœur de Meramie, attirée par la réputation de sainteté de son frère, franchit les Alpes pour veoir l'aider dans la pacifique conquête des âmes.Pudentiana, fille du patrice Pudens qui reçut saint Pierre à son arrivée à Rome, et Manna, issue du sang royal de Bactius, se firent également les auxiliaires de Meramie, qui poussa ses courses apostoliques jusque dans le Perthoi^, où il convertit des légionnaires romains. Tantôt, comme Marie, elles méditaient les paroles de salut qui découlaient de la bouche de l'homme de Dieu ; tantôt , comme Marthe , elles se faisaient les servantes des pauvres malades, qu'elles vénéraient comme les membres souffrants de Jésus-Christ ; par cette union féconde de la vie active et de la vie contemplative, elles moulèrent les degrés de la perfection religieuse jusqu'au jour où le céleste Époux les invita aux noces éternelles. En souvenir de la sœur de Memmie, l'hôpital de Châlons a toujours porté le nom de Sainte-Pome. On a bâti dans un des faubourgs, sous l'invocation de sainte Pudentienne, une chapelle sans cesse visitée par les pèlerins. On inhuma le corps de saint Memmie ou Meuge dans son oratoire de Bruxères, autour duquel se forma un village qui prit son nom '.
Dans Y Histoire ecclésiastique de l'Ecosse, par Thomas Dempster, on lit que Mansuet ou Mansuy, venu à Rome avec la mère de sainte Pudentienne, l'Irlandaise Claudia, épouse de saint Pudens, fut envoyé par le prince des apôtres au territoire des Leukes, comme un flambeau lumineux, pour y dissiper les ténèbres de l'erreur. Le savant Adson, abbé de Monlier-en-Der, l'auteur des Actes des bienheureux Marianus et Mucheralus; Usserius, dans ses Antiquités des Églises britanniques; Aventin, dans ses Annales des Boïens; le cardinal Baronius, et d'autres encore, admettent ce glorieux apostolat. Les Leukes fermèrent d'abord l'oreille aux sublimes vérités que Mansuet leur annonça. L'ouvrier évangélique n'en continua pas moins à semer la divine parole, attendant avec confiance le moment où il plairait au céleste agriculteur de mûrir la moisson. Il se logea hors de la ville dans une cabane de feuillage, et s'y livra aux exercices de la prière et de la méditation. Or un jour de grande fête, pendant que la cité de Toul s'abandonnait tout entière à la joie, le fils unique du prince tomba du haut des remparts dans la Moselle. La princesse, désolée, promit à Mansuet de renoncer aux faux dieux, s'il ressuscitait son cher enfant. L'apôtre fléchit le genou pour implorer la divine miséricorde : un souille de vie ranima aussitôt les membres glacés du jeune cadavre; à ce spectacle, le prince, sa famille et toutes les personnes présentes embrassèrent la religion chrétienne. Le saint pontife, enhardi par ce succès, purgea la ville des superstitions païennes, et bâtit près de sa demeure un oratoire en l'honneur de saint Pierre; c'est là qu'après une longue vie, consumée dans les travaux de l'apostolat, il fut inhumé au milieu de son peuple en pleurs. Le chœur de l'église de la célèbre abbaye bénédictine de Siint-Mansuy couvrait le tombeau du bienheureux évêque. Le caveau, devenu une propriété particulière, renferme encore la pierre sépulcrale où l'apôtre est représenté
1 Discours de la vie, mort et miracles de sai7it Menje , 2')rcmier évéque et apôtre de Châlofis, en C/iaw2/)a^^2e, par Charles Rapine, religieux récollet. Année 1623.