CHAPITRE I
OBJECTIONS ET SOLUTIONS RELATIVES A L INTRODUCTION DU CHRISTIANISME DANS LES GAULES
Exposition des deux systèmes qui se sont produits à l'égard des origines chrétiennes de la Gaule, ou de lantiquité des Églises da France. — L'ancienne tradition en regard des nouveautés de l'école de Lannoy. — Causes sous l'iniluence desquelles la critique autitraditionnelle a dévié du sentiment reçu jusqu'alors. — Les moines n'ont pas inventé les légendes des premiers apôtres de la Gaule. — Les miracles nombreux qui ont accompagné l'introduction du christianisme dans les Gaules avaient leur raison d'être. — Leur valeur historique. — Textes qui démontrent d'une manière générale que le chrislianisme a été prêché dans les Gaules dès l'époque de la dispersion des apôtres. — Examen des textes de Grégoire de Tours et de Sulpice Sévère. — En quoi consiste la valeur réelle de ces historiens. — Les progrès lents et laborieux de l'introduction du christianisme dans les Gaules ne prouvent rien contre l'authenticité des témoignages allégués en favear de cette introduction. — Comment s'expliquent les interruptions dans la liste des premiers pasteurs. — Les Églises de France fondées au i^'' siècle ne manquaient pas d'éléments de vie.
L'abience de documents contemporains, led^.saccord entre les chroniques des âges postérieurs, les opinions contradictoires delà critique ne permettent guère de dissiper complélement l'obscurité qui enveloppe les origines chrétiennes de la Gaule. Cependant, à l'aide des diverses données fournies par la tradition, soit orale, soit écrite, il n'est pas impossible d'arriver à un ensemble de notions précises sur les premiers apôtres qui ont évangélisé notre patrie.
Jusqu'au xvii° siècle on demeura généralement convaincu que le christianisme avait été introduit dans la Gaule méridionale par les amis du Sauveur, Lozare et Maximin, par les saintes femmes Marie Madeleine et Marthe; que, sous l'empereur Claude, saint Pierre avait envoyé de Rome dans les Gaules sept évêques : Trophime d'Arles, Paul de Narbonae, Martial de Limoges, Austremoine de Clerraont, Catien de Tours, Saturnin de Toulouse, Valère de Trêves, et qu'à cette mission se rattachaient entre autres les prédications d'Ursin à Bourges, de Front à Périgaeux, de Georges en Velay, d'Eutrope à Orange; qne, sous Domitien ou Trajaa, le pape Clément, troisième successeur de saint Pierre, avait confié l'évangélisation des Gaules à Denysl'Aréopagite et à ses compagnons, Sanctin de Meaux , Taurin d'Évreux, Lucien de Beauvais, Julien du Mans; enfin qu'une colonie de qiissionnaires asiatiques, conduite par saint Pothin, s'était établie, sous le règne d'.AntoDin le Pieux, à Lyon et à Vienne, où Crescent, disciple de saint Paul, avait jeté les fondements de ces Églises déjà florissantes.
Cette persuasion générale, fondée sur la tradition des difl'érentes Églises de France,
expiimée dans les monuments de la liturgie, appuyée par des documents sinon contemporains, du moins d'une antiquité respectable, semblait à l'abri de toute attaque, lorsqu'un mouvement de réaction contre le moyen âge, caractérisé par un en^^ouement excessif pour la civilisation païenne et par les aberrations de la réforme protestante, prépara celte école de novateurs qui, dans la révision des bréviaires et dfs missels, crurent faire preuve de bon goût en retranchant ou en mutilant les leçons favorables à l'apostolicité de la prédication de l'Évangile dans les Gaules. Seuls, le'bréviaire et le missel romains restèrent fidèles aux anciennes traditions locales. Ce n'était pas la première fois que l'Église mère et maîtresse de toutes les autres défendait contre une Église particulière des gloires nationales maltraitées par ceux-là mêmes qui auraient dû être les plus ardents à les soutenir.
Tillemont, Launoy, Baillet, Godescard, Fleury, et d'autres hagiologues plus ou moins infectés de jansénisme, rejetèrent comme une fable l'histoire des apôlres de la Provence, sous prétexte qu'aucun monument antérieur au.xi° siècle n'en garantissait l'authenticité, reculèrent de deux siècles la mission des sept évêques en la fixant au règne de l'empereur Dèce, et firent de même pour l'apostolat de saint Denys et de ses compagnons en révoquant en doute l'aréopagitisme.
Évidemment ces dénicteurs de saints avaient dépassé le but; s'ils s'étaient bornés à prétendre que parmi les légendes des premiers apôtres de la Gaule, composées à plusieurs siècles de distance sur des traditions populaires, il s'en trouve qui, au milieu d'un fond historique incontestable, renferment des détails inexacts et des traits apocryphes que l'imagination pieuse des fidèles et la naïve simplicité des écrivains y ont ajoutés, ils n'auraient pas franchi les limites d'une discussion impartiale ni violé les règles d'une sage critique.
Une fciï ce principe posé , la voie eût été toute tracée pour une recherche méthodique de la véiité dans les documents relatifs à l'introduction du christianisme dans les Gaules. Étudier sans parti pris de louange ni de blâme les vieilles légendes des premiers propagateurs de la foi, comme autant de pièces où la tradition primitive a été souvent embellie dans un but d'édification, dégager l'élément historique qu'enveloppent les broderies de la poésie, dépouiller les faits principaux des circonstances accessoires qu'un travail postérieur a pu y mêler, tenir compte des erreurs probablesdes passionnaires qui, par une transcription fréquente et négligée, ont dû altérer les propres des saints dans quelques liturgies particulières, telle était la tâche d'une saine érudition.
M lis il y avait de la témérité à rejeter absolument l'ensemble comme les détails de ces récits légendaires qui sont, sans contredit, les plus anciens monuments de notre histoire religieuse et nationale. Ce n'est pas une afiirmation sans gravité que celle de plusieurs Éiilises qui témoignent , par une tradition non interrompue, de la vie et des œuvres de leurs fondateurs. N'y eût-il là qu'une transmission orale d'une génération à l'autre, sans preuves écrites, encore ne faudrait-il pas traiter légèrement un pareil témoignage. Lorsque des traditions se sont perpétuées depuis plusieurs siècles, de bouche en bouche, sans qu'il soit possible de leur assigner une origine difl'érente des événements qu'elles rapportent, il y a tout lieu de supposer qu'elles existaient également dans les temps antérieurs où l'absence de documents ne permet pas d'en rechercher les traces : possession vaut titre.
Pour leur refuser toute créance , on objecte qu'elles ont été rédigées par des moines. Eh quoi! les moines n'étaient-ils pas les hommes les plus instruits de leur temps? Eux et leurs disciples n'ont-ils pas pu voir et entendre , écrire et parler aussi fidèlement que les auteurs les plus prônés? Que s'ils n'ont pas cru devoir passer avec un superbe dédain ou avec un rire moqueur devant les manifestations authentiques de