‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 40 sur 180 · CHAPITRE IV il · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV il

qui suivirent la chute du parti néronien étant enfin apaisées, Vespasien s'assit paisiblement sur la chaise curule des Césars.

L'empire ne respira pas longtemps : ce furent les provinces transalpines qui donnèrent aux légions le signal de la révolte; les Gaulois étaient d'une âpre et difficile nature, embarrassante pour les Césars, quand ceux-ci manquaient de pudeur, de mesure ou de dignité. Déjà sous Tibère l'Éduen Sacrovir et le Tiévire Florus avaient cherché à ranimer quelques étincelles d'indépendance nationale, en blâmant hautement l'accroissement des impôts, l'énormité des usures, l'orgueil et la dureté des généraux romains. Sous Néron, les vieilles races celtiques s'étaient indignées à entendre le propréteur Vindex, descendant des anciens rois d'Aquitaine, parler de ce virtuose couronné qu'il avait vu déclamer sur la scène: Arvernes, Séquanes, Viennois, toutes les peuplades du centre de la Gaule avaient levé l'étendard de la rébellion. Sous Vespasien , le Batave Givilis, d'un esprit plus hardi et plus vaste dans ses plans que les autres, n'ambitionnait rien moins que de fonder un puissant empire dont les Gaules seraient la tête : toutes les provinces d'au delà des Alpes étaient en armes ; la prophétesse Velléda , du haut de la tour inaccessible où elle résidait invisible, soulevait les populations comme par enchantement; les druides, sortant de leurs sombres retraites, annonçaient la ruine de Rome et l'incendie du Gapitole. Mais l'heure suprême de Rome et du Gapitole n'avait pas encore sonné. Vainement Civilis coupait sa chevelure teinte de rouge, cette chevelure qu'il avait juré de laisser intacte jusqu'à l'afFranchissement de son pays; vainement le Trévire Glassicus, revêtu des insignes du commandement en chef, recevait le serment des légions ; vainement le Lingon Sabinus se faisait saluer du titre de César des Gau'es; l'empire gaulois n'était qu'un fantôme.

Parmi les victimes de ce mouvement insurrectionnel, la plus regrettable, ce semble, fut Julius Sabinus, sénateur de la cité des Lingons. Vaincu, dit Plutarque, il lui eût été facile de se sauver chez les Germains; mais il avait une jeune femme, Éponine, qu'il ne pouvait emmener et qu'il n'avait pas le cœur d'abandonner; il se réfugia dans sa villa, où existaient des souterrains connus de lui seul et de deux affranchis; il chargea son confident le plus intime, Martialis, de répandre le bruit qu'il s'était empoisonné, et, pour expliquer la disparition de son corps, d'incendier la villa. Éponine elle-même y fut trompée ; quand Martialis lui annonça le suicide de son mari, elle demeura trois jours et trois nuits prosternée contre terre, refusant toute nourriture. Sabinus, instruit de cette douleur inconsolable, en eut pitié; il fit dire à Éponine qu'il vivait encore. Elle continua néanmoins à porter le deuil de son époux et à le pleurer le jour devant le public; mais elle le visita de nuit dans sa retraite ; pendant sept mois elle descendit chaque nuit dans ce caveau pour y retrouver son mari; elle essaya même de l'en faire sortir, lui rasa la barbe et les cheveux, entoura sa tête de bandelettes, le déguisa et le conduisit, enveloppé d'un paquet de vêtements, dans sa ville natale. Bientôt cette demeure lui sembla trop dangereuse; elle ramena son cher Sabinus vivre dans le souterrain, jusqu'au jour où tous deux furent découverts et livrés à l'implacable vengeance de Vespasien.

Il est vraisemblable qu'à ce dévouement conjugal l'influence de la morale évangélique ne demeura pas étrangère. Éponine n'était peut-être pas chrétienne, mais elle avait le christianisme autour d'elle ; grâce à ce salutaire voisinage, la famille païenne s'ennoblissait, s'épurait, se modelait peu à peu sur la famille chrétienne par l'imitation involontaire de ces pieux époux que les persécutions retenaient captifs dans les galeries souterraines des catacombes; c'est par cette contagion de l'exemple surtout, c'est par l'aide, non appelée sans doute et non acceptée du christianisme, mais par son aide, que s'expliquent à cette époque, malgré les vices

effroyables qui les couvraient de souillures, l'enfance plus respectée, la femme plus honorée, la paternité plus sérieuse. On a dit mille fois l'histoire de cette infortunée famille liogone où apparaît comme un reflet du christianisme, mais sans expliquer pourquoi Vespasien fut si cruel. La dynastie flavienne était une dynastie de parvenus; elle s'était installée sur la chaise curule impériale que nulle loi sans doute n'avait déclarée héréditaire, mais sur laquelle, seuls pendant un siècle, les héritiers plus ou moins directs de Jules César s'étaient assis. A Rome, Vespasien ne trouvait pas de sujet d'inquiétude; la parenté césarienne élait éteinte, sauf une femme, Junia Gilvina, descendante d'Auguste. En Gaule, au contraire, le lingon Sabinus s'était fait proclamer empereur; de plus, à tort ou à raison, il s'était porté comme arrière-petit-fils, bâtard , il est vrai , mais enfin comme descendant de Jules César. Il y avait donc au cœur de Vespasien la jalousie d'une dynastie nouvelle qui poursuivait avec méfiance les restes, même douteux, de l'ancienne famille : acte abominable aux dieux et aux démons, dit Plutarque, et qu'allaient punir la mort prochaine de Vespasien l'an 79, la fin prématurée de Titus l'an 81, le règne honteux de Domitien, 81-96.

Ce dernier révéla par quelques bizarreries, puis par des crimes, le caractère capricieusement cruel et débauché qu'il avait voilé d'hypocrisie, mais non pas dompté. C'était le même maniaque nerveux qui, enfant, se plaisait à tuer des mouches en les torturant; plus tard il faisait des mémoires de Tibère son unique lecture et se consolait dans de secrètes orgies de l'éloignement où son père le tenait des affaires publiques. A peine investi de la puissance suprême, il rassemblait solennellement le sénat pour décider de l'assaisonnement d'un turbot, rétablissait les jeux de Néron, s'amusait à scruter les souffrances des gladiateurs; puis c'étaient des chasses aux flambeaux, des batailles navales, des festins et des loteries à discrétion; le lugubre se mêlait à ces plaisirs frénétiques : un jour Domitien invitait les pères conscrits à sa table, dans un immense sépulcre, au milieu des appareils de la tombe, avec des lampes funéraires, des ornements noirs, des esclaves représentant les ombres et servant les mets tels qu'on les offrait aux morts. Pour comble de folie, il se déclara dieu et se fit appeler maître, titre qui ne se donnait que par les esclaves à leur possesseur.

Il ne lui manquait plus que de persécuter les chrétiens; il sembla y avoir été amené par une pensée purement fiscale et par la crainte de perdre sa couronne ; il enjoignit aux gouverneurs des provinces, par les ordres les plus sévères, de les traiter comme des ennemis de l'empire, qui répugnaient à payer le tribut de deux drachmes par tête pour la réédification du Capitole, ou comme des renégats du judaïsme, qui espéraient par là échapper aux impôts qui accablaient les Juifs. Comme cette persécution avait pour point de départ la poursuite d'un impôt exigible partout, il est à croire qu'elle fut générale : le sang coula de tous côtés, même dans le palais impérial.

Parmi les victimes qui souffrirent alors pour la foi dans les Gaules, on compte, outre plusieurs d'entre les hommes apostoliques qu'y avait envoyés saint Pierre, le jeune Marcel et Anastase son compagnon. Marcel était parti de Rome avec Anastase pour aller, chez les Tolosates, rejoindre Marcellina sa mère, et l'évêque de Toulouse Saturnin, son frère; il avait suivi la vallée du Rhône jusqu'à Luglunum ; puis il avait continué sa route du côté de l'Aquitaine, jusque sur le territoire des Bituriges; il était arrivé au bourg à'Argentomagus, aujourd'hui Saint-Marcel, lorsque, épuisé par les fatigues du voyage, il entra dans une hôtellerie pour demander un peu de vin. L'hôtesse n'en avait qu'une toute petite bouteille; mais voilà que Marcel verse la petite bouteille dans de grands vases, que l'on montre encore (ce sont les mêmes.

Page 1