CHAPITRE V
en suivaient avec une sollicitude paternelle la marche progressive ; ils applaudissaient à ses succès, s'inquiétaient de ses dangers, se tenaient prêts à lui venir en aide autrement que par des vœux et des prières. De leur côté , les ouvriers évangéliques de la Gau^e, toujours pourchassés par les sectateurs du druidisme et du polythéisme, se voyaient réduits à l'impuissance de porter régulièrement des secours religieux à leurs néophytes, qui, fervents comme on l'était alors, déploraient les privations qu'il leur fallait subir, faute d'un clergé local; ils tournaient souvent leurs pensées et leurs regards vers les successeurs de saint Pierre; non contents de demeurer avec eux en communion de doctrine et de charité, ils entretenaient une correspondance active avec ces pontifes qu'ils vénéraient comme leurs pères et leurs maîtres; ils comptaient sur eux, ils savaient que leur voix éveillait dans le cœur des papes un écho de profonde sympathie, et qu'ils y trouveraient, avec une efficace intercession auprès de Dieu, des conseils, des encouragements, des consolations au besoin. Grâce à ces relations épistolaires , les premiers pasteurs de la Gaule, rameaux détachés de l'Église romaine, conservèrent dans toute sa pureté la sève qu'ils avaient puisée dans son sein; ils s'efforçaient d'en augmenter la vigueur et la puissance pour le développement et la consolidation de leur œuvre, lorsque arriva un troisième groupe d'hommes apostoliques sous la direction de Denys TAréopagite ; il était envoyé par le pape saint Clément, coopérateur de saint Paul et successeur de saint Pierre. Quelques-uns des vaillants missionnaires de la Gaule avaient- ils succombé prématurément aux dévorantes fatigues de l'apostolat? L'abondance de la moisson évangélique rendait-elle insuifisant le nombre des ouvriers alors présents sur le terrain? Ou bien encore, le gnosticisme se disposant à envahir les provinces transalpines, les périls qui allaient surgir de ce côté-là réclamaient-ils des athlètes d'un nouveau genre? Il est probable que ces différents motifs influèrent sur la démarche du bienheureux Clément.
Rome, douée d'une inépuisable énergie conforme à ses destinées immortelles, ne se contentait pas d'adjoindre des prêtres et des diacres aux évêques missionnaires; elle leur donnait ses chrétiens les plus vaillants, ses fils les plus dévoués pour leur servir de compagnons dans leurs voyages et dans leurs travaux. Les uns étaient réservés aux fonctions du ministère pastoral; les autres, simples fidèles, se rendaient chez les barbares, dans les régions lointaines, avides d'appuyer la. parole des évoques ou des prêtres par leurs exemples, par leurs exhortations et surtout par leur martyre. C'est ainsi que les documents ecclésiastiques les plus recommandables montrent Denys l'Aréopagite environné d'une illustre pléiade de citoyens romains qui se répandirent parmi les peuples voisins du Parisis, et qui, presque tous, arrosèrent de leur sang la terre où ils avaient planté la croix de Jésus-Christ. Certes Rome pouvait être fière de cette nouvelle phalange d'héroïques soldats : ils partaient, non plus pour lui conquérir violemment des pays ou des peuples; ils s'étaient enrôlés sous un drapeau paciGque pour toucher les cœurs, soumettre les intelligences, gagner les âmes ; les faisceaux consulaires ne précédaient pas leur marche; ils n'étaient point revêtus de la pourpre romaine, et les aigles ne les couvraient pas de leur ombre; la croix seule brillait dans leurs mains bénissantes, et ils allaient confiants dans la force de l'Évangile.
Denys, le premier et le plus illustre entre tous, donna ses ordres; il partagea la Gaule belgique entre ses disciples, comme autrefois saint Pierre avait divisé le monde entre les apôtres. A sa parole, Lucien alla prêcher 1 Évangile aux Bellovaques, Piat ou Pialon aux Nerviens, Regulus ou Rieul aux Silvanectes, Taurin aux Eburovices, Sanctin aux Meldes, Ursin aux Bituriges, Nigaise aux Vellocasses , Caraanus ou Chéron aux Carnutes , Julien aux Cénomans, Latuin aux Essui
ou Osismiens, Exupère ou Spire aux Bajocasses ou Badiocasses, Eufrope aux Santones, Firmiu aux Ambiani, Eugène aux peuples de l'Hispame. Les traditions locales rattachent la mission de tous ces conquérants évangéliques à l'apostolat de saint Denys; peut-êfre pourrait-on joindre à cette glorieuse milice plusieurs autres martyrs ou confesseurs de la foi. Du reste, en réunissant dans un même groupe et sous la direction du fondateur de l'Église de Paris tant de vénérables personnages, on ne prétend pas soutenir que tous soient arrivés en Gaule simultanément et dans les mêmes circonstances. Comme il paraît bors de doute que l'épiscopat de saint Denys dura trente ans et au delà, on est fondé à croire que les bommes héroïques qui ont voulu partager ses travaux sont venus successivement le rejoindre, tantôt seul à seul, tantôt plusieurs ensemble, et qu'ils se sont répandus, d'après ses conseils, dans les contrées où l'Évangile avait pu être annoncé précédemment, mais où Denys ne lui connaissait pas d'établissement stable.
Cette célèbre mission de saint Denys soulève trois questions capitales : A quelle époque le premier évêque de Paris est-il entré dans la Gaule? Cflui-ci est-il saint Denys l'Aréopagite? Les ouvrages attribués à ce dernier sont-ils authentiques?
D'abord qu'était-ce qu'Hilduin, auteur des Areopagitica, point central de cette controverse? Hilduin, fière du comte de Pé'igueux et d'Angoulême, était allié à la famille royale. Il fut un des plus brillants disciples du célèbre Alcuin. A l'école du palais, fondée par Charlemagne, il se lia d'une étroite amitié avec Raban-Maur, Lupus de Ferrières, Agobard, archevêque de Lyon, le pcëte Walafiide Strabon, moine de Fulde , les hommes les plus distingués de son temps. Il renonça de bonne heure à toutes les espérances mondaines pour prendre l'habit monastique à Saint- Denis. Bientôt l'élection des religieux l'appela au gouvernement de cette illustre abbaye de bénédictins. Louis le Débonnaire lui-même, rendant justice à Hilduin, lui avait donné, dès l'an 823, le titre envié d'archichapelain du palais impérial, dignité équivalente à celle de grand aumônier. Le lendemain de cette nomination, le palais d'Aix-la-Chapelle, où elle avait eu lieu, entendait sous ses voûtes les vers suivants : « C'est Aaron qui nous apparaît au faîte des honneurs ecclésiastiques, disait. le poète Walafride Strabon à la louange d'Hilduin; la robe du grand prêtre hébreu était de pourpre, et à ses franges étaient suspendues des grenades et des clochettes d'or. Les grenades sont l'emblème de la foi d'Hilduin; les clochettes d'or sont les enseignements du salât, qu'il h\X retentir à nos oreilles. Père saint, si mes chants pçuvaient avoir la douceur du miel, le parfum et l'éclat des roses, ils seraient encore indignes de l'éminence de vos vertus. » Lupus de Ferrières écrivait au nouveau dignitaire : « Je sais que la noblesse de votre caractère et la probité de vos mœurs sont au-dessus des faveurs de la fortune et résisteront à ses caresses. C'est pour étendre ses bienfaits à un plus grand nombre que le Tuut-Puissant vous confie la distribution des aumônes royales. Pour moi qui vous aime, je compte que la dignité nouvelle dont vous êtes revêtu vous sera d'autant plus longtemps conservée, que vous l'exercerez avec toute la charité d'un ministre de Dieu. » Frotbaire, évêque de Toul , lui écrivit vers la même époque pour lui témoigner le désir de le revoir et de jouir de ses doctes entretiens : « Je voudrais assister aux solennités de votre monastère, dit-il, pour y profiter de vos enseignements spirituels et orner mon âme des salutaires parures de la sainteté. Il ne m'est plus donné d'être présent corporellement à ces pieuses splendeurs; mais avec quelle joie ineff'dble ma pensée aime à se reporter au milieu de vous! Je m'efi'orce de marcher sur vos traces; je cite votre exemple comme un modèle à suivre à tout ce qui m'entoure. » A ces témoignages contemporams qui ne font pas moins l'éloge de la vertu que du savoir d'Hilduin, il serait superfiu de joindre les paroles d'admiration prononcées par son dis-