CHAPITRE V
ciple Hincmar, archevêque de Reims, et celles d'autres personnages qui furent les lumières principales du ix^ siècle. Hilduia réunissait donc toutes les qualités nécessaires pour remplir avec succès la mission que lui conûa Louis le Débonnaire. Son caractère le mettait à l'abri de tout soupçon d'impoature, comme sa science le défendait contre le reproche de montrer une crédulité aveugle ; sinon il faudrait renoncer à vouloir juger un écrivain d'après le témoignage de ceux qui l'ont vu et connu '.
En 836, Louis le Débonnaire, solennellement réhabilité par une assemblée de prélats et de seigneurs, apiès une détention de trois ans dans un cachot d'Aix-la- Chapelle, vit, dans le fait de sa restauration inespérée, une preuve de la protection spéciale de saint Denys, dans l'abbaye duquel le sceptre de Charlemagne lui avait été rendu. 11 voulut consacrer le souvenir de ce grand événement par un monument public de reconnaissance envers son protecteur céleste; dans ce Lut, il écrivit à Hildiiin pour le charger de rédiger la vie du premier apôtre du Parisis, d'après les anciennes archives de l'Église de Paris et à l'aide des renseignements fournis par les ouvrages des Grecs. L'abbé de Saint-Denis se mit à l'œuvre; il s'entoura de tous les documents, grecs ou latins, qu'il put recueillir. Lui-même nous apprend, dans ses deux épîtres adressées à Louis le Débonnaire et à tous les fidèles catholiques, qu'il a puisé aux vieilles archives de son abbaye; qu'il a compulsé les anciens missels, les martyrologes, les recueils d'hymnes; qu'il s'est appuyé sur des relations écrites à une date bien antérieure, comme celles d'Aristarque le Chronographe et de Visbius; enfin qu'il a prêté une attention toute particulière aux livres des Grecs. C'est à l'aide de ces divers matériaux que le savant et vertueux Hilduin glorifia la mémoire de saint Denys par ses Aréopagitiques , en prouvant la mission de ce fondateur de l'Éghse de Paris , son identité avec l'Athénien et l'authenticité de ses écrits.
La première question relative à l'apostolat de saint Denys porte sur l'époque de son arrivée dans les Gaules. La mission de ce premier évèque de Paris remontet-elle réellement au pontificat de saint Clément? 11 n'est plus guère possible aujourd'hui de concevoir un doute sérieux à l'égard de ce point de chronologie hagiographique. Un argument préjudiciel en faveur de cette opinion se lire du Liber pontificalis, consacré à saint Lin, et du livre du Pasteur, composé par Hermas, disciple de saint Paul. Le Liber pontifîcalis affirme que le pape saint Clément ordonna, durant les neuf ans de son administration, quinze évêques destinés à diverses Éghses. Hermas, dans son livre du Pasteur, constate que saint Clément entretenait des relations fréquentes avec les nations étrangères. Ce double témoignage, émané, sans connivence possible, d'un auteur contemporain et d'un recueil éminemment traditionnel, a une portée immense. Pourquoi n'a-t-il jamais été invoqué dans les ardentes controverses relatives à nos origines chrétiennes? On niait la valeur historique du Liber pontifîcalis; on n'accordait au Pasteur d'Hermas qu'une assez mince autorité. La fixation définitive des fastes consulaires a rendu au Liber pontifîcalis un crédit qu'il n'aurait jamais dû perdre; et le manuscrit sinaïtique a restitué à la littérature chrétienne le texte grec du Pasteur d'Hermas; les indications contenues dans ces monuments sont donc précieuses malgré leur brièveté officielle. Or les quinze évêques ordonnés pour diverses Églises et envoyés par saint Clément, qui entretenait avec les nations étrangères les rapports commandés par sa charge, où furent-ils dirigés? Si l'on se reporte à l'organisation de 1 Église primitive, on comprendra que les pontifes missionnaires consacrés par le pape Clément ne purent être
1 Patrolopie latine, édit. .Aligne, tome CXIX. Walafridi Stvabonis, Fuldensis, mo7iachi, Opéra, Lupi, ubbatis Ferrariensis , Epistolœ.
destinés aux contrées orientales. Là, en effet, on rencontre partout des Églises patriarcales ou apostoliques, des sièges métropolitains établis dans les chefs-lieux des provinces romaines. La hiérarchie ecclésiastique, développée en Asie et en Grèce parallèlement à la division civile adoptée depuis Auguste, suffisait aux progrès de la foi dans ces localités. Les quinze évêques ordonnés par saint Clément pour diverses Églises ne purent donc être envoyés que dans les contrées occidentales de l'Europe, dans les Gaules, en Germanie, aux îles Britanniques et en Espagne. L'Italie, directement évangélisée par saint Clément, ne devait évidemment pas figurer au nombre des nations étrangères dont parle Hermas. Quelles furent ces régions de l'Europe occidentale? Le Libei^ pontificalis ne les nomme pas; mais les données géographiques suppléent à son silence. C'était par la via Aurélia, aboutissant à Arles dans les Gaules, que les légions envoyées en Germanie, aux îles Britanniques, en Ibérie, se rendaient à leur destination respective. Les messagers de la foi durent suivre le chemin tracé par les conquérants. On peut donc conclure qu'ils traversèrent la Gaule; conséquemment , cette contrée dut être, après l'Italie, le premier théâtre des conquêtes de l'Évangile.
Toutes les traditions locales, tous les monuments particuliers, tous les martyrologes confirment cette conclusion; ils attestent d'une part que les Églises de l'Europe occidentale ont eu des missionnaires envoyés par saint Clément; ils affirment, d'autre part, que ces missionnaires avaient pour chef Denys l'Aréopagite. Pour convaincre les adversaires de ces deux propositions, il n'est pas nécessaire de citer en détail les Actes de saint Denys, composés au vi^ siècle et reconnus comme authentiques par les Bollandistes; la Vie de sainte Geneviève, écrite en 530, par un contemporain anonyme que les savants bénédictins auteurs de VHistoire littéraire de la France vantent comme un écrivain grave, judicieux, érudit, plein de piété; l'hymne de Fortunat, évêque de Poitiers, chantée à Paris pendant les trois ou quatre siècles qui suivirent le vénérable poëte; la légende de saint Sanctin de Meaux, mentionnée par Hincmar, archevêque de Reirus et prise en considération par dom Mabillon; le diplôme de Thierry IV, dont les paroks attestent à la fois la mission de saint Denys par le pape Clément et l'antériorité d'une autre mission apostolique dans les Gaules; le testament de Pépin le Bref qui prouve que la chancellerie carlovingienne suivit la tradition des Mérovingiens au sujet du fait en question. Outre ces monuments et beaucoup d'autres qui tous attribuent au pape Clément la mission de saint Denys, on peut invoquer deux témoignages qui suffisent à eux seuls pour terminer la controverse : le martyrologe romain et le concile tenu l'an 825 à Paris.
Les martyrologes sont des calendriers ecclésiastiques où figurent, par chaque jour, les noms des martyrs, avec une brève indication de l'époque et du lieu de leur supplice; dressés dès l'origine sur les actes mêmes de chaque saint, l'usage en remonte au berceau de l'Église, dont ils forment, en quelque sorte, les fastes quotidiens; c'est le livre d'or des élus , qui ne sera clos qu'à la consommation des siècles. « Nous conservons avec soin, disait en parlant du martyrologe romain le pape Grégoire le Grand, nous conservons avec soin, réunis en un corps d'ouvrage, les noms de presque tous les martyrs inscrits à la date de leur passion; et chaque jour nous célébrons les divins mystères en leur honneur. » La liturgie était ainsi fondée sur les martyrologes; on comprend dès lors la valeur de ces monuments vénérables au point de vue de l'histoire ecclésiastique. Or le martyrologe romain oublia sa brièveté lapidaire pour dire amplement : « A Lutèce, naissance des martyrs Denys l'Aréopagite, évêque; Rustique, prêtre; Éleuthère, diacre; desquels Denys, baptisé par l'apôtre saint Paul, fut ordonné premier évêque d'Athènes; ensuite, venant à Rome,