CHAPITRE V
il fut dirigé vers les Gaules par le bienheureux Clément pour y prêcher; après avoir poursuivi, pendant quelques années, fidèlement l'œuvre qui lui était confiée, il soufl'rit les genres les plus graves de tourments; puis, ayant été frappé par le glaive avec ses compagnons, il acheva son martyre. » Le missel et le bréviaire romains s'expriment avec la même précision et la même clarté. L'Église, pour ces faits, n'exige pas notre foi; mais qui ne voit l'ascendant qu'elle a le droit de prendre, par cette altitude ferme, explicite, sur notre raison? et quelle autorité humaine elle devient là même où elle ne veut pas être une autorité divine 1
A cette tradition romaine qui, en réalité, à celle heure compte pour celle de toute l'Europe catholique, s'ajoute celle de la Gaule entière, qui, par l'organe de ses évoques réunis en concile à Paiis, l'an 825, pour y traiter la question du culte des images, affirme la mission de saint Denys par le pape Clément. Un seul prélat Modoin d'Autun, manquait à cette imposante assemblée; une maladie l'empêchait d'y prendre part. L'Église d'Occident était ainsi convoquée dans des conciles nationaux par le pape Eugène II, qui voulait transmettre aux empereurs iconoclastes de Constantinople l'attestation unanime de la foi latine du culte des images. Le point dogmatique fut soumis à une discussion rigoureuse; quand la vérité eut été clairement établie, les vénérables Pères rédigèrent en commun l'expression de leur foi dans une lettre adressée par eux au souverain pontife, a Cette vérité, disent-ils, nous a été transmise par nos pères, elle est arrivée en droite ligne jusqu'à nous, depuis le bienheureux Denys, envoyé dans les Gaules par le bienheureux Clément, premier successeur de Pierre apôtre... » Cette lettre, conciliaire, parfaitement authentique, n'a pas le caractère d'un témoignage isolé. Les conciles, comme toutes les grandes assemblées délibérantes, n'adoptent un texte collectif et ne le sanctionnent par leurs suffrages qu'après une discussion minutieuse où chaque parole a été l'objet d'un contrôle sévère, avec une pleine liberté. Louis le Débonnaire, qui venait en 822, à la diète d'Attigny- sur- Aisne, de faire amende honorable à ses sujets révoltés, et de livrer ainsi la pourpre de Charlemagne au farouche dédain des peuples encore barbares, n'était pas homme à peser sur les pacifiques discussions des conciles, et à leur imposer, comme Constance ou Valens, des articles de foi. Si jamais concile fut indépendant des obsessions du pouvoir civil , assurément ce fut celui de Paris. Son programme n'avait trait à aucun des incidents politiques qui passionnaient alors les esprits dans les Gaules. Tous les évêques admirent l'époque de la mission de saint Denys par le pape Clément. Il faudrait donc se refuser à toute évidence, pour ne pas voir dans cette unanimité la constatation la plus éclatante d'une tradition alors universelle dans les Gaules.
L'identité de saint Denys de Paris avec saint Denys d'Athènes s'appuie, comme sa mission apostolique, sur un ensemble de probabilités qui peut tenir lieu d'une certitude complète. Est-ce qu'on trouverait peu vraisemblable que le disciple de saint Paul fût allé prêcher l'Évangile au delà des Alpes? Saint Pothin et saint Irénée ne sont-ils pas venus de Smyrne à Lyon? Pourquoi saint Denys n'aurait-il pas pu arriver d'Athènes à Paris? Rien n'était plus fréquent, au i" siècle, que ces courses apostoliques, au terme desquelles les missionnaires de la foi se fixaient d'ordinaire sur un siège particulier. Serait-ce que l'ancienne tradition de l'Église de Paris ne réunit point les conditions d'universalité qu'on est en droit d'exiger? D'abord, du ix« au xviie siècle, il n'y a guère qu'une voix sur celte thèse dans le monde catholique : à peine si un écrivain, tel que le moine Léthald dans la Vie de saint Juhen du Mans, ose adopter l'opinion historique de Grégoire de Tours. Puis au ix^ siècle, quand Hilduin compose ses Aréopagitiques, est-ce un nouveau système qu'il prétend introduire? Non, il ne se propose de soutenir que le sentiment généralement
reçu avant lui; aussi n'est-ce pas dans l'ombre qu'il travaille, mais au grand jour; il invoque des témoignages et cite des sources; dans son rescrit à l'empereur, il lui annonce qu'il commence le travail demandé; et, dans son épître dédicatoire à tous les catholiques, il fournit tous les moyens de contrôle et ne cherche pas à imposer son sentiment; il admet tout le monde à la discussion. Ce n'est pas ainsi que procèdent les faussairei=, lorsqu'ils veulent répandre une opinion dont la nouveauté ou l'incertitude redoute l'examen.
Il y a plus : les Aréopagitiques d'Hilduin ne sont pas isolés au milieu du ix* siècle. A son exemple, les hommes les plus savants de l'époque, Éaée, évêque de Pdris; Paschase Radbert, abbé de Corbie; Hincmar, archevêque de Reims; Scot Érigène, un des fondateurs de la scolastique; Anaslase, le doete bibliothécaire de rÉglise romaine, tous proclament ou défendent avec vigueur l'aréopagitisme. Dira-t-on que ces écrivains, dont la droiture de caractère égale la science, se sont concertés pour imaginer un conte destiné à jeter un nouveau lustre sur l'Église de France? Certes, ce n'est pas au ix'= siècle que les Grecs, toujours peu disposé à flatter Tamour-propre des Latins, ce n'est pas à la veille du schisme, qu'ils auraient prêté la main à une intrigue dont l'unique résultat eiit été de céder au monde occidental une de leurs gloires religieuses. Si donc les auteurs grecs de ce temps-là ont affirmé, à leur tour, que Denys l'Aréopagite est mort sur le siège de Paris, il faut bien que l'autorité de leurs propres traditions leur ait arraché cet aveu ; or rien n'est plus formel que leur déclaration sur ce point historique : sans parler des menées grecques, saint Méthode, patriarche de Constanlinople: Siméon Métaphraste, dont le texte fit autorité dans le concile œcuménique de Florence; Michel Syncelle, prêtre de .lérusalem, et, plus tard, Nicéphore Callixte, moine érudit, tiennent le même langage que le martyrologe et le bréviaire romains; l'Église romaine, l'Église grecque et les différentes Églises de France s'accordent donc à dire que Denys l'Aréopagite a fondé le siège de Paris. Pour renverser une tradition aussi solidement appuyée, il ne faudrait rien moins que des peuves péremptoires.
Quelles sont ces preuves? on les chercherait vainement dans le P. Sirmon et dans le docteur Launoy, les deux adversaires les plus sérieux de l'antique tradition de l'Église de Paris. Il n'est aucune de leurs objections qui n'ait été réfutée par des écrivains non moins distingués, tels que Noël Alexandre, Hugues Ménard, les PP. Halloix, Lanssel, Cordier, Binet, Coton, Chifflet. Quelque vague généralité échappée à la plume de Salpice Sévère ou un texte évidemment fautif de Grégoire de Tours ne saurait avoir de valeur aux yeux d'une critique éclairée. Si dans quelques martyrologes anciens la fête de saint Denys revient à deux reprises, la raison de ce fait liturgique est toute simple : comme le même personnage avait été successivement évêque d'Athènes et évêque de Paris, les Grecs célébraient sa mémoire le 3 octobre, et les LaUns le 9 du même mois; il en résulta que les deux fêtes se glissèrent à la fois dans les mêmes catalogues, et l'on finit insensiblement par faire deux personnages d'un seul. Ce n'est pas l'unique exemple de ce genre : souvent on célébrait deux têtes d'un même saint, soit parce qu'il avait occupé deux sièges différents, comme saint Pierre, qui étabht d'abord sa chaire à Antioche avant de la fixer définitivement à Rome; soit parce qu'on distinguait le jour de son martyre et celui de la translation de son corps, comme pour saint Etienne, le jour de sa mort et celui de son élévation à l'épiscopat, comme pour saint Ambroise; soit parce que •les Grecs empruntaient des fêtes aux Latins, et réciproquement. Les martyrologes n'ont point été l'œuvre d'un homme ni d'un siècle ; ils se faisaient à mesure que grossissait le nombre des saints honorés par les fidèles; on y ajoutait dans telle Église des noms qu'on trouvait dans telle autre; dès lors, il est est facile de corn-