‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 46 sur 180 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

prendre qu'un saint ait pu être porté à deux endroits et sous des noms différents sur un même calendrier.

li n'est pas plus difficile d'expliquer pourquoi Thistoire ne signale que six évêques sur le siège de Paris, depuis saint Denys jusqu'à Victorin, qui \ivait au milieu du iv« siècle : quand on sait les nombreux obstacles qui ont coutume d'entraver l'enfance d'une Église fondée parmi les tempêtes; quand on réfléchit à ce qui se passe encore tous les jours dans les missions étrangères, au Japon, en Corée, dans la Mandchourie, et ailleurs; quand on se souvient des persécutions qui furent presque continuelles pendant les trois premiers siècles, et des racines profondes, tenaces, que le culte druidique avait poussées en tout sens, on ne s'étonne pas que ces circonstances réunies aient amené l'interruption du sacerdoce dans la plupart des villes; de là le petit nombre d'évêques qui figurent sur les diptyques de ces Églises pendant un. siècle et demi, où la religion chrétienne ne prit que de faibles et laborieux développements dans le nord et dans l'ouest delà Gaule.

Les difficultés chronologiques sont encore moins embarrassantes, surtout pour ceux qui, à l'exemple de Tertullien et d'une partie notable des Latins, regardent saint Clément comme le successeur immédiat de saint Pierre : dans ce cas, Denys l'Aréopagite n'aurait pas eu plus de soixante ans à son arrivée dans les Gaules; or, à cet âge, les apôtres parcouraient le monde dans toutes les directions; si l'on préfère reculer le pontificat de saint Clément vers la dernière décade du i"" siècle, il en résulte que la carrière si merveilleusement remplie de saint Denys fournirait un exemple de longévité qu'il n'était pas rare de rencontrer alors; le créateur des siècles prolongeait avec soin l'existence de certains hommes apostoliques pour avoir des témoins plus frappants de la divinité du christianisme. Tite, premier êvêque de Crète, Siméon, évêque de Jérusalem, cousin du Seigneur Jésus, Ignace, évêque d'Antioche, Polycarpe, évêque de Smyrne, souffrirent l'exil ou le martyre dans la vieillesse la plus avancée. Pline lui-même trouve dans le recensement effectué à cette époque trois personnes qui dépassèrent cent ans et deux qui atteignirent cent trente ans à Parme; si la nature produisait cette longévité exceptionnelle, que ne pouvait opérer la grâce? On n'ignore pas combien elle était puissante en saint Denys : qu'y a-t-il d'étonnant que le vénérable pontife, qui arrêtait les masses armées avec sa parole et ses miracles, comme un autre Élie, ait vaillamment porté un corps plus que centenaire, comme dit le bréviaire romain? D'ailleurs, ni les Aréopagitiques d'Hilduin ni les traditions des Grecs n'avaient de données précises sur l'année de la naissance ou de la mort de saint Denys; aussi n'est-ce pas dans les détails, mais pour le gros des faits, qu'on soutient la vérité de leurs récits.

Reste l'argument négatif tiré du silence de la tradition pendant les premiers siècles. Certainement, si du i" au vi^ siècle l'histoire détaillée de l'apostolat de saint Denys avait été écrite par un ou plusieurs auteurs, leur silence sur l'identité du fondateur de l'Église de Paris avec l'Aréopagite pourrait paraître surprenant; mais qui ne sait qu'on ne possède aucun document de ce genre? Il en résulte une absence de preuves favorables, toutefois sans un argument contraire; on démontrerait difficilement que Sulpice Sévère et Grégoire de Tours fussent tenus de s'étendre plus au long, en ce qui concerne saint Denys, sur des faits qu'ils ignoraient peutêire ou qu'il n'entrait pas dans leur plan de rapporter. Après le vi« siècle, la littérature s'en alla en pleine décadence jusqu'au règne de Gharlemagne, où l'école d'Alcuin lui donna un nouvel essor : c'est alors qu'on recueillit de toutes parts les traditions du passé pour en perpétuer le souvenir; or cette époque de restauration littéraire fut précisément celle où Hilduin rédigea les actes de saint Denys l'Aréopagite. De même, le peu de mention que font les premiers écrivains grecs du fon-

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dateur de l'Église de Paris, loin de nuire à l'aréopagitisme, le favorise en quelque sorte; pourquoi, en effet, ce silence complet qu'ils gardent sur la vie, la mort, la sépulture d'un tel personnage, si ce n'est parce que son voyage en Occident, où il finit ses jours pleins de vertus et de mérites, l'avait fait perdre de vue aux hagiographes orientaux? De là cetle concordance d'opinion des auteurs grecs du viii" au ix« siècle sur ce point avec les Latins, et qui sprait inexplicable si une traiition contraire avait eu cours en Orient; rien ne saurait donc contre-balancer les preuves positives et les inductions légitimes qui établissent l'identité de saint Denys l'Aréopagite avec le premier évèque de Paris '.

Les objections toutes négatives qu'on oppose à l'authenticité des écrits de ce pontife, philosophe profond et théologien sublime, ne sauraient, non plus, prévaloir contre le sentiment général de l'Église grecque et des siècles catholiques. Ces écrits, qui furent cités avec admiration et commentés avec amour par les plus grands génies du moyen âge, ont un mérite incontestable, soit comme monuments et à raison de leur antiquité, soit comme corps de doctrine et à cause de leur influence puissante sur les études théologiques. En les examinant de près dans leur ensemble, on n'a pas de peine à les diviser en trois parties : à la première appartenaient les Institutions théologiques, qui exposaient l'unité de nature et la trinité des personnes en Dieu, ainsi que l'incarnation du Verbe; la Théologie symbolique, qui rendait raison des figures qu'on applique métaphoriquement à Dieu ; mais ces deux ouvrages ne sont pas arrivés jusqu'à nous; dans celte classe se rangent également les Noms divins, qui contiennent l'explication des attributs de Dieu. La deuxième partie comprenait le livre de l'Ame, celui des Choses intelligibles et des Choses sensibles, qui , par malheur, sont perdus : véritable programme de psychologie qui servait d'introduction à l'économie surnaturelle de la foi; et, dans un ordre plus élevé, les deux traités de la Hiérarchie céleste et de la Hiérarchie ecclésiastique : l'un passant en revue les différentes phalauges qui forment la milice angélique; l'autre exposant la constitution de l'Église et la théorie des sacrements. La troisième partie, ou le livre delà Théologie mystique, envisage les créatures dans leur retour vers le Créateur, dans leur union définitive avec Dieu, principe et fin de toutes choses. Telle est, dans ses grandes lignes, la vaste et majestueuse synthèse que les suffrages des siècles ont toujours attribuée à saint Denys l'Aréopagite.

Mais, avant de dérouler la chaioe des témoignages qui glorifient le génie de ce patriarche des écrivains ecclésiastiques et reconnaissent l'authenticité des œuvres qui portent son nom, est-il vraisemblable, se demande- t-on, que le i" siècle de l'ère chrétienne ait produit une somme théologique d'un plan si largement conçu? N'y a-t-il pas, dans cette œuvre profondément empreinte d'un caractère scientifique, un contraste frappant avec les écrits du même âge, avec ces lettres où saint Clément pape et saint Ignace martyr épanchent leur âme avec tant d'abandon et de simplicité? Oui, sans doute; mais saint Denys, membre de l'Aréopage, n'était-il pas un penseur nourri depuis longtemps des chefs-d'œuvre de la philosophie grecque, un disciple de Platon, digne de son maître par la profondeur et l'élévation de son esprit? Est-il croyable que ses rapports intimes avec saint Paul, dont il était devenu la conquête, n'aient pas fécondé cette intelligence d'élite, en la plongeant dans ces perspectives illimitées où l'Apôlre entraînait après lui les néophytes capables de marcher sur ses traces? Effectivement, cette nature si richement douée, qui aivait demandé vainement la vie à de faux systèmes, ne dut-elle pas saisir fortement les

1 Panégyrique de saint Denys l'Aréopagite, Prolégomènes, par l'aLbé Daviu, dans V Enseignement catholique, tomi' XI, année 1801.

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