‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 47 sur 180 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

enseignements substantiels du divin Paul? Ce cœur, enflammé de toute l'ardeur d'un amour qui commence, n'embrassa-t-il pas chaleureusement les pures jouià^auces de l'initiation aux dogmes catholiques? Sans parler de celte illumination d'eu haut qui, dans ces temps fertiles en merveilles, inspirait les premiers propagateurs de la foi , ne Irouve-t-on pas que, dans ces conditions particulières, le génie d'un homme élevé à l'école de Platon et de saint Paul ait pu être suffisant pour combiner avec art les principes les plus élevés de la philosophie grecque avec les données lumineuses de la révélation chrétienne? Ce sera une création originale; mais c'est précisément le propre du génie de créer et d'imprimer à ses œuvres le cachet de son individualité. Dira-t-OQ qu'il est peu probable qu'un auteur chrétien du i" siècle ait composé un si grand nombre de traités? Mais quel motif de lui refuser un talent ou une fécondité qu'on se plaît à reconnaître dans plusieurs de ses contemporains, tels que Sénèque, Plutarque ou Philon? La liste des ouvrages du Juif alexandrin, par exemple, dépasse de beaucoup celle des écrits de saint Denys l'Aréopagite; pourquoi ce dernier n'aurait-il pas pu appliquer au catholicisme l'esprit philosophique que Philon s'efforçait de porter dans l'interprétation de la loi mosaïque? Le spiritualisme platonicien pouvait servir à l'un et à l'autre dans un but différent; sous ce rapport, on ne saurait imaginer de circonstances plus favorables que celles où se trouvait placé un membre de l'Aréopage poussé vers l'étude par l'amour de la science; nui doute que les doctrines de Platon ne fassent alors très-connues dans la ville même où il avait enseigné : Athènes restait toujours avec Alexandrie le centre du mouvement intellectuel de l'ancien monde; ce fait n'explique-t-il pas sans peine les teintes platoniciennes répandues dans les écrits de saint Denys?

D'ailleurs la forme littéraire qu'affectent ces écrits est précisément celle que pouvaient prendre les ouvrages composés par un philosophe converti du i^f siècle. Qu'on lise, par exemple, les passages où saint Denys traite des Écritures, des apôtres, de Dieu et de ses attributs; la pompe, l'énergie, la répétition des mots, décèlent évidemment une âme qui essaie de donner libre cours à des pensées qui la remplissent, à des sentiments qui débordent en elle, comme tous les hommes qu'envahit un saint enlhoufiasme, une noble inspiration; or, n'est-ce pas là ce qu'on devait retrouver dans ce néophyte miraculeusement amené de la philosophie de Platon à la théologiede saint Paul? Vivement remué jusquedansles profondeurs intimes de son être, il a voulu exprimer des joies si neuves par des paroles hyperboliques; sa phrase a des allures de dithyrambes, et ses fortes convictions éclatent en superlatifs multipliés. QuicoLque nierait la valeur de cette preuve intrinsèque n'aurait jamais eu le cœur inondé de ces émotions puissantes qui ont besoin de parler une autre langue que celle de la vie matérielle et positive. Ainsi s'expliquent naturellement le ton pindarique et la floraison luxuriante du style de saint Denys l'Aréopagite.

On y remarque aussi des locutions jusque-là inusitées pour rendre la sublimité de l'enseignement catholique. 11 est regrettable que les idiomes modernes, tous formés sous l'influence du christianisme, n'aient pas donné des letires de naturalité à certaines manières de dire exceptionnelles dont la théologie aurait besoiu, et qu'ainsi l'on soit obligé d'user de la liberté qu'a prise l'écrivain grec, et de faire, à son imitation, les barbarismes : supradivin, supracéleste, suprasubstantiel, superessentiel, suréminent, translumineux, et d'autres encore. L'Aréopagite ne recule pas devant ces étrangetés de style; il crée des formules, rapproche ou compose des mots; il tourmente la langue grecque, à l'exemple de saint Paul, pour lui faire traduire avec plus de force les vérités révélées. Loin donc qu'il y ait une preuve de supposition dans ces termes non consacrés par l'usage, on y doit voir, au contraire, une manifeste preuve de haute antiquité.

Après cela, comment s'étonner que les éiudits de tous les siècles aient attribué à saint Denys les écrits qui portent son nom? Aucun texte , il est vrai, ne se rencontre dans les Pères les plus anciens, pour établir péremptoirement cette authenticité; mais la rareté des exemplaires de livres qui, n'étant pas des œuvres polémiques ou des écrits de circonstance, ne devaient guère se reproduire, surtout à une époque où les moyens de publicité étaient fort restreints; l'obscurité inévitable d'ouvrages auxquels leur caractère scientifique ne permettait pas de devenir populaires; les habitudes de la controverse qui excluaient en quelque sorte toute autre citation que celle des saintes Écritures; la discipline da secret qui empêchait absolument de propager les écrits où se trouvaient exposés les rites de plusieurs sacrements ; les efforts des hérétiques d'une part et des philosophes de l'autre pour ensevelir dans l'oubli les œuvres de l'Aréopagite : ceux-ci, afin de dissimuler les emprunts qu'ils s'étaient permis; ceux-là, dans le but d'anéantir un témoignage embarrassant; la défense formelle , répétée par l'auteur lui-même à différentes reprises , de communiquer son enseignement à d'autres qu'aux pontifes : voilà autant de motifs propres à faire comprendre pourquoi les écrits de saint Denys sont restés ignorés du grand nombre aux jours de la primitive Église où la doctrine chrétienne, comme si elle craignait le regard irrespectueux des esprits mal préparés, se réfugia, avec ses splendeurs, dans une sorte de mystérieux sanctuaire.

D'ailleurs le silence gardé par les anciens Pères sur les œuvres de l'Aréopagite n'est pas absolu : dès le in'' siècle, un passage de la Hiérœxhie céleste apparaît avec le nom de saint Denys dans une homélie d'Origène ou du moins dans un discours attribué au célèbre écrivain. Du iv° au v" siècle, saint Jean Chrysostome l'appelle un aigle céleste; saint Cyrille d'Alexandrie l'invoque contre les nestoriens; Juvénai de Jérusalem, en parlant du trépas de la sainte Vierge, cite les Noms divins comme une œuvre d'une authenticité universellement avouée. Au vi« siècle, tandis qu'en Orient Léonce de Byzance et saint Anastasele Sinaïte, patriarche d'Antioche, s'appuient sur ce document contemporain des apôtres, disent-ils, en Occident, Grégoire le Grand emprunte les paroles de saint Denys, qu'il nomme un antique et vénérable Père. Au vii^ siècle, le philosophe et martyr saint Maxime enrichit de pieuses et savantes notes les traités de l'Aréopagite; le pape Martin i", en plein synode de Latran, pour réfuter le monothélisme , allègue des passages de l'évêque d'Athènes; un autre pape, saint Agathon, dans sa lettre à Constantin, empereur, lue au sixième concile œcuménique, s'appuie sur les mêmes citations; Sophrone, évêque de Jérusalem, dans sa lettre à l'hérétique Sergius de Constantinople, recourt à la même autorité. Au viii^ siècle, saint Jean Damascène refait la synthèse théologique sur le plan tracé par le disciple de saint Paul; le pape Adrien transcrit, dans sa lettre à Charlemagne sur le culte des images, un fragment de la Hiérarchie céleste; le deuxième concile de Nicée, septième général, consacre, par sa haute approbation, le sentiment des anciens. Au ix'' siècle, en Orient, l'insigne érudition de Photius s'allie à la sagacité de Michel Syncelle, comme, en Occident, les recherches laborieuses d'Hilduin s'unissent aux vastes connaissances de l'archevêque Hinemar, pour soutenir la même opinion. Au x^ siècle, Suidas, lexicographe grec, et Siméon le Métaphraste se dédarent positivement pour l'authenticité des œuvres de l'Aréopagite. Au xi° siècle, le moine Euthyme, qui s'est glorieusement acquis la renommée d'un écrivain érudit et consciencieux par ses commentaires sur les Psaumes tt les Évangiles, prouve ses assertions par une foule de textes empruntés à saint Denys.

Du xi« au xvr- siècle, aucune voix discordante ne vient rompre l'harmonie de ce concert : pour Albert le Grand et Pierre Lombard, comme pour Nicéphore Calliste et Pdchymère, l'Aréopagite est une autorité irréfragable; à l'exemple de Jean de

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