CHAPITRE V
Salisbury, saint Thomas compose de précieux commentaires sur le traité des Nojyis divins; taudis que saint Bon aventure imite le livre de la Hiérarchie ecclésiastique , Hugues de Saint- Victor explique celui de la Hiérarchie céleste; le cardinal Bessarion, dans la querelle relative au mérite comparatif d'Aristote et de Platon, proclame saint Denys le père de la théologie chrétienne; l'helléniste Marsile Ficin, sectateur enthousiaste de la philosophie de Platon, comme Pic de la Mirandole, d'une célébrité proverbiale, tenait pour incontestable la véracité de l'Aréopagite. Les invectives de Luther et de Calvin, de Scahger et de Daillé, de Launoy et de ses adhérents ne tombent-elles pas impuissantes devant la valeur, la continuité, la coïtstance de ces nombreux suffrages recueillis pendant plus de douze cents années?
Les conditions dans lesquelles vécut saint Denys donnent un haut degré de probabilité, même une certitude morale, à ces dépositions traditionnelles de la science. Jeune encore, il avait quitté sa patrie pour aller visiter l'Egypte, sanctuaire renommé de la philosophie religieuse. Il était à Héliopolis, avec son ami Apollophane, lorsque apparut cette éclipse miraculeuse par où fut annoncée au monde la mort de Jésus-Christ. Son rare mérite, autant que sa naissance illustre, lui ouvrit la carrière des charges publiques ; il fut successivement élu archonte et membre de l'Aréopage; c'est au sein de ces honneurs, légitime récompense d'une sagesse mondaine, que la grâce de Dieu vint le saisir au cœur et lui révéler une meilleure sagesse, source d'une plus désirable gloire. Cette conversion, opérée par saint Paul et confirmée par les leçons d'Hiérothée, mit toute la ville en émoi; la foi du néophyte fut soumise à de rudes épreuves, ses compatriotes et ses parents ne lui épargnèrent p-îs les railleries et les injures, mais la grâce demeura plus forte que la nature. Denys entra dans sa vocation chrétienne avec une ardeur excitée par le souvenir du passé et nourrie par les espérances d'un avenir immortel. Aussi fut-il bientôt établi par saint Paul évêque d'Athènes, et il travailla sans relâche au triomphe de l'Évangile dans la Grèce. Toujours passionné pour l'étude de la philosophie, il profita des lumières que la révélation ajoutait à celles de la raison pour écrire divers traités où les plus hautes notions du platonisme s'illuminent aux clartés de la foi *.
Pendant qu'il affermissait ainsi le christianisme dans les âmes par sa parole et par ses écrits, il apprit que saint Pierre et saint Paul, captifs à Rome, étaient près d'y recevoir la couronne du martyre. Brûlant du désir de revoir l'Apôtre son maître et de souffrir avec lui, il confia les fidèles d'Athènes à Publius, évêque de son choix, et se dirigea vers l'Occident; mais la cruauté de Néron trompa son attente; avant son arrivée, les bienheureux apôtres avaient rendu au Christ le témoignage du sang. Déjà, suivant une opinion grave. Clément avait succédé à Pierre dans le gouvernement de l'Église universelle.
La Providence, qui réservait à Denys l'apostolat d'un grand peuple, inspira au pape la pensée d'envoyer le disciple de saint Paul vers les tribus gauloises, en lui adjoignant plusieurs compagnons. Si l'on en croit d'anciens souvenirs, Denys, arrivant en Gaule avec Rustique, prêtre, et Éleuthère, diacre, se serait arrêté quelque temps dans la Narbonnaise; l'Église d'Arles avait beaucoup souffert de la persécution; troublés et dispersés comme un troupeau timide à l'aspect des bêtes féroces, les fidèles attendaient un pasteur qui les réunît sous sa houlette. Il y avait dans leur cité un temple consacré au dieu Mars; et, dans ce temple, une statue, personnification de la fortune publique; bientôt vint le moment de frapper un grand coup. Denys se présenta devant l'idole de bronze; ses lèvres prononcèrent le nom de Jésus-
' Œuvres de saint Denys l'Aréopagite , traduites du grec, par M^t^ Darboy, archevêque de Paris; Introduction. Année 1843.
Christ; Mars tomba foudroyé et couvrit le pavé de ses débris; le temple purifié fut dédié sous l'iûvocation de s^int Pierre et de saint Paul; on y creusa un vaste baptistère qui devint comme le sein maternel des enfants de Dieu. Les Arelates apprirent ainsi quels étaient les vrais Mars, et les compagnons de Denys, sous quels chefs de guerre ils devaient poursuivre leur périlleuse campagne ; alors Denys fît asseoir sur le siège de saint Trophime le grec Regulus ou Rieul , enfant spirituel de saint Jean 1 evangéliste, puis il reprit sa marche vers Lutèce, la capitale du Parisis.
C'était une petite ville située à la frontière de la Celtique et de la Belgique, entre les belliqueux Senons au sud-est, les religieux Garnutes à l'ouest, les puissants Bellovaques au nord. Tout entière iovestie par la Seine, elle s'élevait du milieu des flots comme une citadelle imprenable, et contemplait, par delà les bords de son fleuve, des coteaux parés d'arbres, mais surtout de vignes; ses habitants, resserrés dans les limites trop étroites de l'Ile, étendaient leur commerce au loin ; de riches pêcheurs, des navigateurs entreprenants, d'opulents banquiers composaient cette Tyr qui devait adopter pour emblème un navire aux voiles enflées; elle éîait le rendez-vouF non-seulement des Gaulois, mais encore des Germains déjà captivés sur les bords de la Seioe par les délices de ces lieux ombragés dont l'air était merveilleusement salubre. Ce tableau de Lutèce, que tracent les anciens actes de saint Denys, n'a rien d'exagéré. Des mémoires archéologiques publiés en 1843, par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, prouvent surabondamment combien grande était, dès le i" siècle de l'ère chrétienne, l'importance de Lutèce, que l'on a trop longtemps considérée comme une sorte de village ou de gros bourg renfermé dans l'île de la Cité.
Le Dieu qui montrait à Abraham la terre promise à ses descendants renouvela-t-il alors le même prodige en faveur de saint D^nys? Ou bien quelqu'un de ces bons anges qui apparaissent dans les visions des prophètes, aux pères d'Israël, vint-il en songe soulever pour lui les voiles de l'avenir et dérouler aux yeux du pontife les magnifiques destinées de l'Église de Paris? Déposant là son bâton de voyageur, Denys s'écria : « Ici est mon repos, je n'habiterai pas ailleurs. » On s'assembla bientôt autour de lui; la force de ses prédications, non moins que l'éclat de ses miracles, soumit les cœurs rebelles; parmi eux était un homme des plus considérés de la ville, nommé Visbius. Denys lui demanda un jour à acheter un terrain de sa campagne suburbaine, sur la colline du midi, près la voie romaine, pour y construire un baptistère; cette éghse fut consacrée à Dieu sous le vocable de saint Etienne, le protomartyr, dont les anciens apôtres portaient en tout lieu des reliques pour orner l'autel du saint sacrifice; on l'appelait encore, en 1785, Saint-Étienne-des-Grès, que le peuple prononçait des Grecs, à cause de saint Denys et de ses compagnons, qui étaient venus delà Grèce; en plein xiii° siècle, le chapitre de Notre-Dame s'inchnait devant cette antique église comme devant sa mère vénérable. La tradition ajoute que Denys construisit alentour trois oratoires, l'un en l'honneur de la Trinité, qu'il avait célébrée dans ses écrits avec tant de magnificence, sur le penchant de la colline où fut depuis l'église Saint-Benoît, à côté du lieu où l'on jeta les fondements de la Sorbonne; l'autre, dans les Champs-Élysées-des-Morts, sous l'invocation de Marie : il fut le berceau des carmélites françaises; le troisième, au sommet de la colline même, sous le vocable des saints Pierre et Paul; c'est ce sanctuaire que sainte Geneviève et sainte Clotilde firent réédifier par Clovis avec une munificence royale, et où elles reposèrent avec le fondateur de la monarchie franque. Si ces églises ont disparu, l'âme chrétienne ne peut se défendre d'une sainte émotion en visitant deux grottes situées de chaque côté de la Seine, à peu près à la même distance, en face de l'île; une ancienne tradition les désigne comme les cryptes de ces oratoires, qui