‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 49 sur 180 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

servirent de catacombes à l'époque où Denys évangélisait les Parisii. Que ne resseoton point quand, agenouillé sur ces dalles souterraines, dans ces enceintes étroites et sombres, on se reporte par la pensée dix-huit siècles en arrière, au milieu des pieux néophytes qui venaient là, au jour des persécutions, entendre leur apôtre bien-aimé, recueillir avidement ses paroles, puiser la force et la consolation au pied d'un autel dépouillé d'ornements, mais arrosé du sang de Jésus-Christ?

Denys ne se bornait point à multiplier les lieux de prière; les murailles de pierre lui semblaient les moins solides remparts d'une église; le temple des âmes était la construction à laquelle il consacrait ses plus vives sollicitudes et ses soins les plus tendres. « Il ne cessait, disent les anciennes légendes, d'insinuer aux gentils la connaissance de Jésus- Christ, qu'il avait étudié d'un esprit très-pur et qu'il aimait d'un cœur très-ardent; à tous, il proposait sa mi;éricorde présente et le jugement futur; peu à peu il associait à Dieu ceux qu'il détachait du diable, non moins par ses miracles que par ses exhortations. Une lumière de grâce céleste environnait son front comme d'une auréole et le rendait si ineffablement radieux qu'à son aspect les populations rebelles, déposant toute leur férocité, se prosternaient devant lui; les personnes qui n'étaient pas touchées de l'Esprit-Saint pour croire, étaient brisées d'un extrême saisissement et s'enfuyaient épouvantées loin de sa présence. Chose admirable! à un homme sans armes, les masses ne pouvaient résister; et, au contraire, l'orgueil gaulois et l'entêtement germanique se soumettaient à lui ; plusieurs même demandaient qu'il leur imposât le joug suave du Christ : le parti du diable était dans le deuil. »

Denys l'Aréopagite triomphait dans le Parisis, grâce au gouvernement modéré de Nerva. Ce prince, clément par nature et par calcul, avait fait cesser la persécution; il avait ouvert les prisons, sans bien savoir si c'étaient des chrétiens ou des Juifs qui devaient en sortir; il avait ramené les exilés, les fidèles comme les philosophes, probablement sans se douter qu'un de ces proscrits était le vieillard de l'île de Patmos, ce sublime Voyant qui, s'élevant comme l'aigle au plus haut des cieux, annonçait la gloire des martyrs et le châtiment des persécuteurs; au moins un moment les Églises naissantes purent jouir d'une certaine mesure de sécurité. De plus, le fils adoptif de Nerva, l'ami des philosophes, le sage Trajan, facilement convaincu de l'innocence des chrétiens, n'allait- il pas se montrer envers eux tolérant et juste? Quand les bannis rentraient dans leurs foyers, quand les délateurs étaient réduits au silence et à la peur, quand les dépenses luxueuses des jeux, des sacrifices, des palais impériaux étaient refrénées, quand un prince idolâtre se faisait le protecteur des pauvres et le père des orphelins, ne semblait-il pas que le monde s'mitiât déjà à la vie chrétienne par la pratique de la charité? Que manquait-il à cette main païenne, si miséricordieusement tendue à l'enfance et à la pauvreté, sinon dèire sanctifiée par le baptême? Cette espérance fut trompée : la persécution sévit sous Trajan avec presque autant de fureur que sous Néron et sous Domitien, avec des intervalles de relâche suivis de nouvelles rigueurs dans les provinces, selon les dispositions particulières des magistrats romains ; les édits des empereurs subsistaient toujours; et, pour exciter des actes de cruauté, il suffisait d'une émeute populaire ou de la sévérité empressée d'un gouverneur.

Il n'y eut poiat d'édit sanglant : on se contenta d'interdire les associations secrètes et les assemblées nocturnes , ou hétairies . on n'accusa les chrétiens d'aucun crime; mais ils adoraient un Dieu non reconnu par la loi; ils étaient en contravention avec les règlements relatifs au culte officiel de l'empire; donc ils méritaient la mort. Il est curieux de voir comment les plus brillantes intelligences du paganisme et Trajan lui-même envisageaient cette question. Pline le Jeune, un des

meilleurs écrivains latins et des plus beaux caractères de l'ancienne Rome, était procurateur en Bithynie. Le nombre des chrétiens avait tellement augmenté dans cette province, que les temples devenaient de plus en plus déserts et que les sacrifices solennels étaient menacés de tomber en désuétude. Les dénonciations lui arrivaient en foule contre les sectateurs de la superstition nazaréenne; il citait à son tribunal les accusés, les sommait d'abjurer leur foi, et, lorsqu'à trois reprises ils refusaient d'apostasier, il les condamnait à mort; mais la multitude de plus en plus considérable de confesseurs intrépides finit par éveiller son attention. « Je me suis donné la peine d'examiner l'affaire à fond, écrivait-il à l'empereur; je n'ai pu nulle part découvrir un véritable délit. Les chrétiens ne se rassemblent, avant le lever du soleil, que pour chanter des hymnes au Christ; ils se retirent ensuite pour prendre en commun , le soir, un repas innocent ; ils s'engagent mutuellement par un serment sacré, non pas à commettre quelques crimes, mais à s'abstenir de vol, de meurtre, d'adultère, de parjure, de fraude; par la proscription dirigée contre eux, on met en péril une multitude de personnes de tout âge, de toute condition, de tout sexe. Je n'ai pas peu hésité pour savoir s'il fallait, dans des procès de ce genre, admettre des différences d'âge ou de rang, s'il fallait pardonner au repentir, ou s'il ne suffisait pas de n'être plus chrétien; enfin, si l'on punissait le nom seul sans autres crimes, ou les autres crimes attachés au nom. » — « Il ne faut pas rechercher les chrétiens, répondit Trajan; mais s'ils sont dénoncés, et s'ils persistent dans leur foi, il faut les punir. » Étrange décret qui fait songer à Pilate : n'est-ce pas la même perplexité, la même lâcheté qui sacrifie le juste, tout en ne trouvant pas de crime en lui? Le peuple pensait comme les princes et comme les philosophes; mais il était plus conséquent, et sa fureur était toujours la même; il regardait les contempteurs des dieux comme les auteurs de toutes les calamités qui fondaient sur l'empire. Les écrits des philosophes confirmaient ces préjugés sanguinaires. La haine des Juifs, souvent persécutés eux-mêmes, se consolait en s'efforcant de tourner contre le christianisme toutes les séditieuses agitations qui menaçaient leur existence. Alors , si une guerre, une peste ou une famine affligeait les païens; si une pluie excessive ou le dérangement des saisons avaient détruit les récoltes; si le Tibre débordait, si le Nil ne débordait pas, on criait de tous côtés : « Les chrétiens aux lions! » C'est ainsi que les prêtres des idoles cherchaient à soulever la multitude contre le bienheureux Denys; quelquefois la populace ameutée se précipitait en armes pour s'emparer de l'intrépide apôtre; mais ces furieux n'étaient pas plutôt en sa présence qu'ils tombaient à ses pieds, subjugués par l'éclat ineffable de la grâce qui rayonnait en lui : insouciant du danger et tout entier à son œuvre, Denys laissait gronder et s'approcher l'orage; quand l'acharnement des persécuteurs ne lui permettait pas de pénétrer dans la cité, il assemblait son troupeau à l'écart dans la campagne, surtout dans la crypte isolée du mont Leucotitius; là il fut arrêté par les séides du préfet Sisinnius Fescenninus, avec ses compagnons Rustique et Éleuthère; les trois courageux captifs furent enchaînés dans la prison attenante, suivant la coutume romaine, au tribunal de Lutèce.

« Es-tu ce vieillard qu'on nomme Denys l'Ionien et qu'on surnomme Macarius, qui anéantit le culte de nos dieux et méprise les décrets du prince invincible? demanda Sisinnius. — Je suis vieillard de corps, répondit le saint pontife, mais je demeure toujours jeune parla ferveur de la foi en Notre - Seigneur Jésus-Christ, seul prince vraiment invincible; c'est par des œuvres salutaires et dans un cœur pur que je conserve ses décrets. » Puis l'Esprit d'en haut, s'emparant de Denys et de ses compagnons, leur fit faire d'une seule voix, avec les mêmes syllabes, la plus magnifique profession de foi de la Trinité, de l'mcarnation, du jugement et de

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