CHAPITRE VI
A la première division appartenaient surtout les Institutions théologiques , dans lesquelles l'auteur traitait de l'unité de la nature et de la trinité des personnes en Dieu, ainsi que del'incarnation du Verbe. Il faut ranger également dans cette classe d'écrits le livre des Noyns divins, qui contient l'explication des attributs de Dieu, et la Théologie symbolique, qui rendait raison des figures qu'on applique métaphoriquement à Dieu. De ces trois ouvrages, le livre des Noms divins, seul, est arrivé jusqu'à nous.
La deuxième partie de cette Somme théologique comprenait le livre de l'Ame, celue des Choses intelligibles et des Choses sensibles, qui, par malheur, sont perdus; véritable programme de psychologie qui servait d'introduction à l'économie suroaturelle de la foi. C'est dans cet ordre de conceptions plus hautes que le philosopbe catholique entre hardiment avec les deux traités de la Hiérarchie céleste et de la Hiérarchie ecclésiastique ; l'un pas^e en revue les différents ordres qui forment la milice des anges; l'autre expose la constitution de l'Église et la théorie des sacrements.
Le livre de la Théologie mystique constitue la troisième partie; il considère les créatures dans leur retour vers le Créateur, dans leur union définitive avec Dieu , principe et fin de toutes choses.
Tel est, on le répète, la majestueuse synthèse de saint Denys l'Aréopagite, que l'éloquent professeur de la Sorbonne a étudiée en elle-même pour en apprécier la valeur doctrinale et littéraire '. Sur ses traces, à l'aide de ses leçons pleines de finesse et de sagacité, on est heureux d'analyser le monument de science sacrée qui s'offre à l'historien dès le premier âge de la Gaule chrétienne. D'abord , après s'être demandé s'il est possible de donner à Dieu un nom qui lui convienne et avoir résolu affirmativement cette question, saint Denys l'Aréopagite, en présence de l'auguste Trinité, distingue les noms applicables également aux trois personnes divines et les noms propres à chacune; c'est ainsi qu'on doit affirmer de la Trinité tout entière la bonté, la beauté, la puissance, la sagesse, la vie et les autres propriétés absolues de l'essence divine. De même il convient de rapporter, sans distinction , aux trois adorables personnes les opérations extérieures de la Divinité, sauf l'incarnation du Verbe. Au contraire, il importe de réserver à chacune les dénominations qui expriment son caractère personnel.
Pour montrer que la plus stricte unité subsiste en Dieu avec la distinction la plus réelle , l'Aréopagite emprunte à l'ordre matériel cette belle comparaison : « Dans un appaitement éclairé de plusieurs flambeaux, les diverses lumières s'allient toufes en toutes, sans néanmoins confondre ni perdre leur existence propre et individuelle, unies avec distinction et distinctes dans l'unité. Effectivement, de l'éclat projeté par chacun de ces flambeaux se forme un seul éclat total , une même splendeur indivise; et personne que je sache ne pourrait, dans l'air qui rtçoit tous ces feux, discerner la lumière d'un flambeau d'avec la lumière des autres, ni voir celle-ci sans celle-là, toutes se trouvant réunies, et non pas mélangées, en un commun faisceau. Que si l'on vient à enlever de l'appartement une de ces lampes, l'éclat qu'elle répandait sortira en même temps, mais elle n'emportera rien de la lumière des autres, comme elle ne leur laissera rien de la sienne propre; car l'alliance intime et parfaite de tous ces rayons n'impliquait ni aUération ni confusion. Or, si ce phénomène s'observe dans l'air, qui est une substance grossière, et à l'occasion d'un feu matériel, que sera-ce donc de l'union divine, si infiniment supérieure à toute union
1 Saint Irènée et l'éloquence chrétienne dans la Gaule pendant les deux premiers siècles, par Mf^Freppel; 1860-1861.
qui s'accomplit non-seulement entre les corps, mais pncore entre les âmes et les purs esprits ' ! »
Avant d'expliquer le premiar attribut de Dieu , la bonté, l'auteur des Noms divins cherche dans l'élévation de Tâme le moyen de pénétrer dans les profondeurs de l'essence suprême; à cet efTet, il ne craint pas de prodiguer les couleurs les plus variées pour dépeiadre l'illumination de l'intelligence humaine sous FinjUaence du secours d'en haut que sollicite la prière.
« C'est par la prière, dit-il, que l'homme s'élève à la contemplation sublime des splendeurs de la divine bonté : tels, si une chaîne lumineuse attachée à la voûte des cieux desceniait sur la terre, et que, la saisissant, nous portions sans cesse et l'une après l'autre les mains en avant, nous croirions la tirer à nous, tandis qu'en réalité elle resterait immobile à ses deux extrémités , et que c'est nous qui avancerions vers le splendide éclat de son radieux sommet. Tels encore si, montés dans un navire, nous tenions, pour nous aider, un câble fixé à quelque rocher; nous ne .ferions pas mouvo'r le rocher, mais bieu plutôt nous irions à lui, et le navire avec nous. Tel enfin si, du bord d'un bateau, quelqu'un venait à pousser les montagnes du rivage; il n'ébranlerait certes pas ces masses fixes et immobiles, mais lui-même s'éloignerait d'elles, et plus son effort serait violent, plus il se rejetterait au loin. Voilà pourquoi, dans tous nos actes, surtout quand il s'agit de traiter des choses divines, il faut débuter par la prière, non pas afin d'attirer à nous celte force qui n'est nulle part et qui est partout , mais pour nous abandonner et nous unir à elle par des invocations pieuses. » Ainsi tombe l'objection que le scepticisme prétend tirer de l'immutabilité divine contre l'efficacité de la prière : ce n'est pas en Dieu que la prière opère un changement; c'est nous qui, par elle, nous rapprochons de l'Être divin pour entrer en participation de sa lumière , de sa force et de ses bienfaits.
Le savant professeur de la Sorbonne fait remarquer ici avec quel rare bonheur l'enthousiasme de la poésie religieuse s'harmonise avec une rigueur de déductions presque géométrique. Comme Platon, l'Aréopagite sait prêter un riche vêtement aux idées les plus abstraites et tempérer les sévérités de la dialectique par les grâces de la diction. Voici, par exemple, le tour figuré qu'imagine saint Denys pour exphquer que la lumière est un symbole de la bonté divine - : « De même que la bonté du Dieu infini pénètre tous les êtres, depuis les pi as é'evés jusqu'aux plus infimes, et les surpasse tous, sans que les plus sublimes puissent atteindre son excellence, ni les plus vils échapper à ses étreintes; comme elle répand la lum'ère sur tout ce qui en est susceptible, et crée, vivifie, maintient, perfectionne; comme elle est la mesure, la durée, le nombre, l'harmonie, le lien, le principe et la fin de toutes choses : tel, image visible et lointain écho de la bonté divine, le soleil, fanal immense, inextinguible, resplendit en tous les corps que peut envahir la lumière, et enveloppe le monde visible, la terre et les cieux de la gloire de ses rayons; si quelques objets n'en sont point pénétrés, ce n'est pas qu'il ne puisse les atteindre, ou qu'il les frappe trop faiblement, c'est que les objets eux-mêmes ne présentent que des éléments grossiers peu propres à recevoir la lumière ; aus>i semble-t^-il passer outre pour étaler ses richesses dans les corps mieux disposés; mais rien de ce qui se voit n'échappe à l'action universelle de ce vaste foyer. »
Ailleurs, saint Denys vent montrer que, dans l'Écriture sainte, l'essence suprême, pure et sans forme, est dépeinte sous l'image du feu, parce que cet élément offre
^ Livre des Noms divi7ix, chap. n.
2 Ibid., chap. iv.