‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 53 sur 180 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dans ses propriétés sensibles comme une obscure ressemblance avec la nature divine. Ici la poésie du style s'élève jusqu'au ton lyrique : « Le feu matériel est répandu partout; il se mêle sans se confondre avec tous les éléments, dont il reste toujours distingué; éclatant de sa nature, il est cependant caché; sa présence ne se manifeste qu'autant qu'il trouve matière à son activité; violent et invisible, il dompte tout par sa force propre et s'assimile énergiquement ce qu'il a saisi; il se communique aux objets et les modifie en raison directe de leur proximité; il renouvelle toutes choses par sa viviflante chaleur et brille d'une lumière inextinguible. Toujours indompté, inaltérable, il discerne sa proie; nul changement ne l'atteint; il s'élève vtrs les cieux; et, par la rapidité de sa fuite, semble vouloir échapper à tout asservissement; doué lui-môme d'une mobilité incessante, il met en mouvement ce qui l'approche; il enveloppe ce qu'il dévore et ne s'en laisse point envelopper. Il n'est point un accident des autres substances. Ses envahissements sont lents, insensibles, et ses splendeurs éclatent dans les corps auxquels il s'est pris. Impétueux et fort, il est présent à tout d'une façon inaperçue. Qu'on l'abandonne à son repos , il semble anéanti; mais qu'on le réveille, pour ainsi dire, par le choc, à l'instant il se dégage de sa prison naturelle; il rayonne et se précipite dans les airs, se communique libéralement sans s'approcher jamais. »

L'Aréopagite s'attache à l'idée du bien avant l'idée de l'être; non pas que l'idée de l'être ne soit logiquement antérieure à toute autre, mais parce que la bonté apparaît comme le premier des attributs divins, lorsqu'on envisage Dieu par rapport aux créatures. La bonté divine, motif suprême de la production des choses, est diffusive de sa nature; mais si la bonté a été la cause déterminante de la création, par quel autre attribut divin a-t-elle eu la vertu d'opérer le passage du non-être à l'être? Par la puissance. Pour célébrer les effets de cette puissance divine, l'Aréopagite déploie une pompe et une richesse de langage qu'on ne se lasse point d'admirer :

« La puissance infinie répand ses bienfaits sur les hommes, les animaux, les plantes et sur toute la nature; elle fortifie les choses qui s'unissent ensemble, les étreignant dans les nœuds d'une communication réciproque; elle conserve à celles qui sont distinctes leur propre raison d'être, les maintenant sans confusion ni mélange dans leurs limites respectives; elle assure l'ordre universel et dirige chaque être vers sa fin particulière; elle garde inaltérable l'immortelle vie des purs esprits; elle garde incorruptible et dans un ordre inviolable les soleils qui brillent sur nos têtes ^ elle crée la perpétuité; elle distingue les révolutions du temps par la variété des mouvements du ciel , et elle les rapproche par le retour périodique des astres à leur point de départ. Par elle, le feu brûle inextinguible, et l'eau coule intarissable; elle met des bornes à la diffusion de l'air; elle pose le globe dans l'espace; elle empêche que les productions terrestres ne soient altérées dans leur genre ; elle maintient l'harmonie entre les éléments qu'elle tempère l'un par l'autre, sans les séparer ni les confondre. Par elle, persiste l'union de l'âme avec le corps; par elle, les plantes font leur travail d'assimilation et d'accroissement; par elle, les êtres conservent leurs propriétés esseatielles, et l'univers demeure indissoluble. Les bienheureux reçoivent d'elle la grâce de pouvoir atteindre et d'atteindre réellement à ce permanent état de félicité. En un mot, rien n'échappe à l'universelle domination et aux étreintes tutélaires de" la puissance divine *. »

Reste à décrire la cause exemplaire des choses pour achever cette exposition de la théodicée chrétienne. Siint Dcuys le fait avec une hauteur de conception qui lui a valu l'admiration des grands scolastiques du moyen âge. Pour lui, les types ou exem-

' Le livre des Nom? dicins, cliap. viii.

plaires des choses existent de toute éternité dans la simplicité de l'essence divine : Dieu contemple éternellement le monde dans l'idée qu'il en a, et cette idée éternelle coexiste avec le dessein qu'il conçoit de la réaliser dans le temps. Ces types ou exemplaires éternels sont donc les raisons créatrices r'es choses : c'est d'après elles que Dieu préforme, prédétermine, prédestine ce qui doit exister un jour; or ce monde idéal, tel qu'il apparaît avant la création dans la pensée divine, le Verbe le porte en lui-même, le Verbe image parfaite du Père et terme absolu de l'intelligence divine. Conséquemment, c'est par le Verbe, où toutes choses trouvent leur exemplaire, leur type incréé, qu'elles reçoivent le principe et la forme de leur existence actuelle.

Quelques critiques modernes ont cru trouver dans le livre des Noms divins la doctrine de l'unité de substance; mais rien n'est plus mal fondé que cette accusation : saint Denys ne dit nulle part que la substance divine soit également la substance du monde; bien au contraire, il ne cesse de répéter que la substance divine est infiniment distincte et au-dessus de toute substance créée. De là ces mots : suprnsubstantiel, superessentiel, siireminent, qu'il emploie pour indiquer avec plus de force que Dieu n'est pas la substance ou l'essence des choses, comme le panthéisme l'imagine, mais que la substance ou l'essence divine dépasse infiniment ce qui fait le fond de toute existence finie. Si donc il affirme que les créatures participent de Dieu et que cette participation constitue leur essence, il ne s'agit pas d'une participation de l'essence de Dieu, qui est incommunicable au dehors; l'Aréopagite veut dire simplement que les créatures participent de Dieu, non pas comme les espèces participent de leur genre ou les parties de leur tout, mais comme un effet participe de sa cause par les dons ou les propriétés qu'il en reçoit. Si enfin, dans la sublime hardiesse de son langage, il ne craint pas d'avancer que Dieu est tout en toutes choses, pour marquer le rapport intime qui existe entre le Créateur et la créature, on ne saurait nier que cette locution et d'autres semblables ne soient au nombre de celles dont le panthéisme a fait également usage en les détournant de leur véritable sens; mais elles n'ont pas d'autre signification, dans la pensée de l'auteur, sinon que toutes choses viennent de Dieu, comme de leur principe, subsistent en Dieu, qui les conserve par sa puissance, et se rapportent à Dieu comme à leur fin '. Il suffit de reproduire les paroles suivantes de saint Denys pour lever toute équivoque et empêcher toute fausse interprétation; voici un de ces beaux passages qui ont ravi les plus grands métaphysiciens du christianisme.

« L'Éternel est le principe et la fin de tous les êtres : leur principe, parce qu'il les a créés; leur fin, parce qu'ils sont faits pour lui. Il est le terme de tout; il est la raison infinie de tout ce qui est indéfini et fini, créateur des effets les plus divers; car, dans son unité, il possède et produit tous les êtres : présent à tout et partout, sans division de son unité et sans altération de son identité; s'inchnant vers les créatures sans sortir de lui-même; toujours en repos et en mouvement; ou mieux encore, n'ayant ni mouvement, ni repos, ni principe, ni milieu, ni fin; n'existant en aucun des êtres et n'étant rien de ce qui est. En un mot, nulles choses ne le représentent convenablement, ni celles qui ont une durée impérissable, ni celles qui subsistent dans le temps; mais il est au-dessus de la durée et du temps, de ce qui est immortel ou temporaire; aussi les siècles sans fin et tout ce qui subsiste, les êtres et les mesures qu'on leur applique sont de lui et par lui -. »

Saint Denys a si bien évité la confusion de l'infini avec le fini; il est si éloigné de confondre le Verbe divin avec les choses créées, que nul écrivain des premiers

1 Saint Irdnée et l'éloquence chrétienne dum la Gaule, etc., par M^ Freppel ; 18GI. Paris, librairie Ambroise Bray.

- Livre des Noms divins, cliap. v.

Page 1