CHAPITRE VI
siècles n'a mitux répondu à une des objections principales du panthéisme contre le dogme de la création. Ce n'est pas que le livre des Noms divins soit un traité polémique; TAréopagile développe la doctrine chrétienne plutôt qu'il n'attaque les systèmes contraires; mais son exposition, largement conçue, fortement raisonnée, est la meilleure des réfutations. Qui ne sait la difficulté qu'on élève contre la distinction essentielle de l'infini et du fini? Gomment l'intelligence divine, objecte-t-on, qui est intioie, peut-elle avoir l'idée du fini? N'est-ce pas poser en elle quelque chose de relatif et de limité? Et, si Dieu a créé des êtres qui n'existaient pas auparavant, il a donc acquis par là une connaissance nouvelle, ce qui détruit son immutabilité. Non, répond saint Denys, l'idée du fini n'enlève pas à l'intelligence divine son caractère d'infinité; car Dieu voit toutes choses, d'une vue sublime et transcendante dans l'unité de leur cause infinie qui est lui-même ; il n'emprunte pas aux êtres finis la science qu'il en a, mais il les voit éternellement dans le principe qui les produit. Ou chercherait vainement dans Platon ou dans saint Augustin un endroit qui porte davantage l'empreinte d'un génie pénétrant et élevé :
(( L'entendement divin n'étudie pas les êtres dans les êtres eux-mêmes; mais, de sa propre vertu, en lui et par lui, il possède par anticipation l'idée, la science et la substance de toutes choses; non pas qu'il les contemple dans leur forme particulière, mais il les voit et les pénètre dans leur cause qu'il comprend tout entière. Ainsi, la lumière, si elle était intelligente, connaîtrait les ténèbres à l'avance et par ses propres qualités , les ténèbres ne pouvant se concevoir autrement que par la lumière. Puis donc qu'elle se connaît, la divine sagesse connaît tout; elle conçoit et produit immatériellement les choses matérielles, indivisiblement les choses divisisibles, la diversité avec simplicité, la pluralité avec unité; car si Dieu produit tous les êtres par l'unité de sa force, il les connaîtra tous aussi dans l'unité de leur cause, puisqu'ils procèdent de lui et préexistent en lui. Loin d'emprunter aux choses la science qu'il en a, il leur donne à toutes de se connaître elles-mêmes et d'être connues l'une par l'autre. Dieu n'a donc pas une connaissance particulière par laquelle il se comprend, et une autre connaissance par laquelle il comprend généralement le reste des êtres; mais, cause universelle, dès qu'il se connaît, il ne saurait ignorer ce qu'il a lui-même produit. Dieu sait donc toutes choses , parce qu'il les voit en lui et non parce qu'il les voit en elles. »
Dans le livre des Noms divins, l'Aréopagite, en expliquant les attributs de Dieu, avait été conduit à envisager la création en général comme un effet de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines; mais, après avoir indiqué la cause exemplaire, la cause déterminante et la cause efficiente du monde, il fallait de plus étudier l'œuvre divine dans les deux grandes divisions de l'ordre intellectuel et moral, en s'occupant spécialemeot des anges et des hommes : tel est l'objet de la Hiérarchie céleste et de la Hiérarchie ecclésiastique. Dans ces deux traités se révèle encore le génie de saint Denys dans sa puissante originalité. Sans doute la Bible lui fournissait les éléments de son travail sur les réalités du monde invisible : les prophètes d'une part, saint Paul de l'autre, avaient nommé les divers chœurs des anges; ils avaient désigné d'une manière expresse leurs fonctions et leurs qualifes; mais il s'agissait de coordonner ces vérités entre elles, de les ramener sous l'unité d'un même principe ou d'une loi générale, de les réunir dans l'enchaînement d'un système où l'esprit scientifique put s'appliquer avec succès aux données de la foi; là est le mérite incontestable de l'Aréopagite.
Le livre de la Hiérarchie céleste est divisé en quinze chapitres, dont voici le résumé : « Tout vient de Dieu et retourne à Dieu, les réalités et la science que nous en avons. Une véritable unité subsiste au fond de la multiplicité, et les choses qui
se voient sont comme le vêtement symbolique des choses qui ne se voient pas; c'est donc une loi du monde que ce qui est supérieur se reflète en ce qui est inférieur, et que les formes sensibles représentent les substances purement spirituelles; ainsi, la sublime nature de Dieu, et, à plus forte raison, lanalure des esprits célestes, peuvent être dépeintes sous l'emblème obscur des êtres corporels; mais il y a une racine unique et un type supiême de ces reproductions multiples. Or, entre l'unité, principe et fia ultérieure de tout, et les créatures, qui n'ont en elles ni leur raison ni leur terme, il y a un milieu qui est à la fois science et action, connaissance et énergie, et qui, expression mystérieuse de la bonté incréée, nous donne le moyen de le connaître, de l'aimer et de l'imiter; ce milieu, c'est la hiérarchie, institution sacrée, savante et furte, qui purifie, illumine et perfectionne, et ainsi nous ramène à Dieu, qui est pureté, lumière et perfection. Telle est, en particulier, la hiérarchie des anges, ainsi nommés, parce que, élevés par la bonté divine à un plus haut degré d'être, ils peuvent recevoir une plus grande abondance de bienfaits célestes et les tiansmettre aux êtres inférieurs; car Dieu ne se manifeste pas aux hommes directement et par lui-même, mais médiatement et par des ambassadeurs.
« Ce nom d'anges désigne proprement les derniers des esprits bienheureux; mais il peut s'appliquer aussi aux plus sublimes, qui possèdent éminemment ce qui appartient à leurs subordonnés, tandis qu'au contraire on ne doit pas toujours étendre réciproquement aux plus humbles rangs de la milice céleste ce qui convient aux premiers rangs. En efifet, les pures intelligences ne sont pas toutes de la même dignité; mais elles sont distribuées en trois hiérarchies, dont chacune comprend trois ordres. Chaque ordre a son nom particulier; et, parce que tout nom est l'expression d'une réalité, chaque ordre a véritablement ses propriétés distinctes et ses fonctions spéciales. Ainsi, les Séraphins sont lumière et chaleur; les Chérubins, science et sagesse; les Trônes, constance et fixité; telle apparaît la première hiérarchie. Les Dominations se nomment de la sorte à cause de leur sublime afi'ranchissement de toute chose fausse et vile; les Vertus doivent ce titre à la mâle et invincible vigueur qu'elles déploient dans leurs fonctions sacrées; le nom des Puissances rappelle la force de leur autorité et le bon ordre dans lequel elles se présentent à l'influence divine; ainsi est caractérisée la deuxième hiérarchie. Les Principautés savent se guider elles-mêmes et diriger invariablement les autres vers Dieu; les Archanges tiennent aux Principautés en ce qu'ils gouvernent les Anges, et aux Anges en ce qu'ils remplissent parfois, comme eux, la mission d'ambassadeurs; c'est ce qui constitue la troisième hiérarchie. »
Dans ce tableau des neuf chœurs de l'armée céleste , saint Denys interprète avec beaucoup d'élévation et de sagacité les figures sensibles qu'emploient les deux Testaments pour exprimer les attributs de Dieu ou les opérations des Anges; il cherche sûus le voile du symbolisme biblique les vérités qui s'y trouvent enveloppées; il s'eflbrce constamment de ramener l'esprit à des représentations moins grossières et plus exactes, o On ne doit pas s'imaginer, avec l'ignorance impie du vulgaire , dit-il, que ces nobles intelligences aient des pieds et des visages, ni qu'elles afl'ectent la forme du bœuf stupide ou du lion farouche, ni qu'elles ressemblent en rien à l'aigle impérieux ou aux légers habitants des airs; non, ce ne sont ni des chars de feu qui roulent dans le ciel, ni des trônes matériels destinés à porter le Dieu des dieux , ni des coursiers aux riches couleurs , ni des généraux armés de lances , ni ^ rien de ce que les Écritures nomment dans leur langage si fécond en pieux symboles; car, si la théologie a eu recours à la poésie de ces saintes fictions en parlant des purs esprits, elle l'a fdit par égard pour notre mode de concevoir '. »
.- 1 Ij: livre de ta Hiérarchie céleste, cliaii. ii, xv