‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 55 sur 180 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

C'est donc , en réalité , dans les profondeurs du monde invisible que l'Aréopagite s'engage, à l'aide des lumières de la révélation. « La première hiérarchie, dit-il, plus proche de la Divinité, se purifie, s'illumine et se perfectionne plus parfaitement; elle préside àTiniliation de la deuxième, qui participe, en sa mesure propre, à la pureté, à la lumière et à la perfection , et devient, à son tour, pour la troisième, le canal et l'instrument des grâces divines; même les choses se passent ainsi dans chaque ordre : tout esprit reçoit, au degré où il en est capable, un écoulement plus ou moins direct ou immédiat de la pureté non souillée, de la lumière surabondante, de la perfection sans limites. Ainsi, tous les membres de la hiérarchie ont ceci de semblable, qu'ils participent à la même grâce, et ceci de différent, qu'ils n'y participent pas à un égal titre, ni avec un égal résultat. Voilà la double cause de la distinction permanente qu'on reconnaît entre eux, et de l'identité des noms que parfois on leur donne; tellement que si les hommes eux-mêmes étaient appelés à exercer des fonctions jusqu'à un certain point angéliques, on pourrait les nommer des anges. »'

Pour exprimer cette gradation descendante sous une image sensible, saint Denys emploie la comparaison du soleil qui ne pénètre pas également les objets, mais qui les éclaire ou les échauffe selon leur nature et leur capacité :

« Le rayon du soleil pénètre aisément les matières limpides et légères qu'il rencontre, et d'oij il sort plein d'éclat et de splendeur; mais s'il vient à tomber sur des corps plus denses, par l'obstacle même qu'opposent naturellement ces milieux à la diffusion de la lumière, il ne brille plus que d'une lueur terne et sombre; et même, s'affaiblissant par degrés, il devient presque insensible. Pareillement sa chaleur se transmet avec plus d'intensité aux objets qui sont plus susceptibles de la recevoir, et qui se laissent plus volontiers assimiler parle feu ; puis son action apparaît comme nulle ou presque nulle dans certaines substances qui lui sont opposées ou contraires; enfin, ce qui est admirable, elle atteint, par le moyen des matières inflammablts, celles qui ne le sont pas ; tellement qu'en des circonstances données elle envahira d'abord les corps qui ont quelque affinité avec elle, pour se communiquer ensuite par eux, soit à l'eau, soit à tout autre élément qui semble la repousser *. »

Cette loi du monde physique se retrouve dans le monde surnaturel, où la lumière divine se transmet aux divers chœurs des Anges avec d'autant plus d'abondance qu'ils se rapprochent davantage de Dieu par la perfection de leur être; mais la classification ternaire des phalanges célestes n'est pas un article de foi, bien qu'elle se recommande par l'autorité d'un grand nombre de théologiens. D'ailleurs l'induction et l'analogie suffiraient pour assurer un haut degré de vraisemblance à cette doctrine de saint Denys l'Aréopagite. En effet, la loi de la gradation régit tout l'univers et se réfléchit également dans l'humanité. Du règne minéral au règne végétal, du règne végétal au règne animal, et de ce dernier jusqu'à l'homme, l'existence s'élève par degrés ; elle se produit sous les formes les plus diverses. Parmi les hommes euxmêmes , que de qualités , que d'aptitudes différentes ! Que de nuances indéfiniment variées dans les caractères et dans les physionomies ! Quelle vaste réciprocité de services et de fonctions ! Dans le firmament, nul astre n'est identique à l'autre; chacun a son volume, son cours déterminé ; ceux-ci empruntent à ceux-là les clartés qu'ils renvoient au loin; tous, divisés pat groupes, se meuvent autour d'un centre commun, lequel, à son tour, est entraîné vers une sphère plus haute, d'où il reçoit le mouvement et la lumière, et ainsi jusqu'à l'indéfini. Pourquoi cette harmonie entre les diverses parties de la création ne s'étendrait- elle pas au monde invisible? Là

1 Le livre de la Hiérarchie céleste, chap. xiii.

aussi l'échelle des êtres se prolonge de degré en degré; là aussi les purs esprits, ordonnés les uns par rapport aux autres, suivent une immense hiérarchie; là aussi des groupes lumineux réfléchissent sur d'autres groupes les splendeurs qu'ils reçoivent de plus haut; là aussi il y a des constellations de plus en plus radieuses qui gravitent autour du soleil infini de la justice et de la vérité.

Le livre de la Hiérarchie ecclésiastique , image visible de la hiérarchie céleste, comprend sept chapitres; quelques-uns présentent une assez grande étendue; d'autres révèlent en l'Aréopagite une force de conceptions et une richesse de pinceau incomparables. En voici l'idée mère: la hiérarchie céleste et la hiérarchie ecclésiastique ont le même principe et le même but; car les hommes, aussi bien que les anges, reçoivent de Dieu la vie surnaturelle qui doit les ramener à lui; mais elles diffèrent par la manière dont les choses saintes sont dispensées aux uns et aux autres. Le mode d'illumination des pures intelligences n'a rien de sensible ni de corporel, tandis que l'esprit humain ne s'élève d'ordinaire aux choses intelligibles que par le moyen d'images ou signes matériels. « Les pompes du culte, dit saint Denys, nous rappellent les beautés invisibles: les parfums qui embaument les sens représentent les suavités spirituelles ; l'éclat des flambeaux est le signe de l'illumination mystique; le rassasiement des intelligences par la contemplation a son emblème dans l'explication de la doctrice chrétienne; la paisible harmonie des cieux est figurée par la subordination des divers ordres de fidèles; et l'union avec Jésus- Christ, par la communion eucharistique. » Voilà le principe général qui domine le traité de la Hiérarchie ecclésiastique. L'Aréopagite en suit l'application dans la constitution de l'Église et dans la théorie des sacrements.

Ici encore il retrouve la loi de gradation telle qu'elle existe dans les rangs de l'armée céleste. De même que les neuf chœurs des anges sont divisés en trois phalanges de trois ordres chacune , ainsi y a-t-il trois degrés dans la hiérarchie ecclésiastique, les évêques ou hiérarques, les prêtres et les diacres. En effet, les ministres sacrés ne participent pas tous dans la même mesure aux dons ou aux pouvoirs divins; ceux du deuxième et du troisième ordre reçoivent inégalement de la plénitude du premier. Ces trois rangs de la hiérarchie ecclésiastique répondent aux trois phases de la vie chrétienne: la vie purgative, la vie illuminative et la vie unitive. La mission des diacres est de préparer les imparfaits à la participation des mystères , de veiller à ce que l'accès des choses saintes ne s'obtienne qu'après une purification complète. Les prêtres ont pour fonction d'éclairer les initiés en les admettant à la réception des sacrements. La vertu propre à l'ordre épiscopal est d'imprim.er le sceau de la perfection aux fidèles éclairés par les prêtres et initiés par les diacres. D'où il suit que les laïques sont répartis en trois classes parallèles aux trois rangs de la hiérarchie ecclésiastique : ceux qui accomplissent le travail de leur purification et sont exclus de la célébration des mystères ; ceux qui ont reçu la grâce de l'illumination et participent aux sacrements; ceux qui aspirent à la vie parfaite, en particulier les thérapeutes ou les moines. Les sacrements eux-mêmes correspondent aux trois ordres de la hiérarchie, aux trois classes d'initiés, aux trois phases de la vie chrétienne, en ce qu'ils possèdent la triple vertu de purifier les profanes, de conférer la lumière aux purifiés et de consommer l'union surnaturelle avec Dieu.

D'après cette esquisse des matières que saint f)enys développe dans le livre de la Hiérarchie ecclésiastique , ce monument n'est-il pas à la fois un traité de l'Eglise et ce qu'on appelle, dans la langue liturgique, un Sacramentaire ou un Pontifical? Pentêtre aurait-on le droit de reprocher à l'Aréopagite l'abus de la symétrie. A force de vouloir retrouver dans les choses de la terre une reproduction exacte des choses du ' ciel, l'auteur prolonge à perte de vue cette échelle systématique à étages ternaires.

Page 1