CHAPITRE Ml
bien qu'il ne manque pas d'arguments pour la justifier. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à côté de l'esprit philosophique qui plonge sous le voile des mystères, l'imagination du pieux écrivain se joue à travers les cérémonies du culte avec une grâce inépuisable; tantôt c'est le théologien qui scrute la raison des choses divines, tantôt le poëte qui célèbre avec l'effusion d'une âme ravie les merveilles de l'ordre surnaturel. Ainsi quelle profondeur de pensée dans cette page !
a Par où doit commencer l'accomplissement des augustes préceptes ? Le commencement est sans doute de former dans l'âme ces habitudes qui la disposent à recevoir et à exécuter le reste des enseignements sacrés, de lui ouvrir la route qui mène à l'héritage céleste, de lui assurer une divine régénération. Car le premier mouvement de l'âme vers les choses célestes, c'est l'amour de Dieu, et le premier pas dans la voie des commandements, c'est cette régénération inefTable qui introduit dans notre être un principe divin. Si donc cette naissance spirituelle détermine en nous une vie divine, celui qui ne l'a pas encore reçue ne pourra ni connaître ni accomplir les célestes préceptes. De même, humainement parlant, ne faut -il pas que l'existence précède en nous l'action , puisque ce qui n'est pas n'a ni mouvement ni substance même, comme aussi ce qui a l'être, à quelque degré que ce soit, n'est actif et passif que dans les limites de sa propre nature? »
Le disciple de saint Paul veut dire ici que le baptême, en communiquant à l'homme la vie divine, crée en lui des aptitudes qui le rendent capable d'accomplir des œuvres salutaires et méritoires. Il ne révèle pas une moindre pénétration d'esprit, quand il découvre la leçon morale à travers les symboles matériels ; voici, par exemple , sa réponse à cette question : Pourquoi l'huile sainte consacrée par le pontife est-elle tenue sous un voile ? La poésie religieuse n'a rien de plus ingénieux ni de plus élevé :
(( De même que, dans un ordre de choses sensibles, le peintre, s'il considère fixement son original, sans diviser son attention, doublera, pour ainsi dire, celui qui pose devant lui, et offrira la vérité dans sa ressemblance, le modèle dans son image, et, à part la différence des substances, les reproduira l'un dans l'autre; ainsi, par la constante contemplation du mystérieux archétype, les peintres spirituels, amis du beau, obtiendront de ressembler à Dieu avec^une admirable exactitude. Aussi, s'occupant sans relâche de façonner leur âme d'après cette beauté intelligible si ravissante, ils ne pratiquent aucune de leurs sublimes vertus pour être vus des hommes; mais cette huile tenue sous voile est un précieux symbole où ils apprennent que l'Église cache ce qu'elle a de plus sacré. C'est pourquoi , vivantes images du Seigneur, ils ensevelissent religieusement au fond de leur âme leurs saintes vertus; et, l'œil fixé sur la suprême intelligence, ils ne sont ni visibles pour ceux qui ne leur ressemblent pas, ni tentés de les regarder eux-mêmes. Fidèles à leur dessein, ils aiment ce qui est réellement juste, honnête, et non pas ce qui semble tel; ils n'aspirent point à ce que le vulgaire nomme gloire et félicité; mais, discernant ce qui est essentiellement bien ou mal , ils deviennent d'augustes images de la divine suavité, qui, possédant en soi le parfum du bien, ne l'exhale point pour la foule que séduisent les apparences, mais imprime la vraie beauté dans les âmes qui lui ressemblent*. »
Saint Denys décrit ainsi, en les interprétant, les rites usités dans l'administration des sacrements ; cette exposition de la hturgie catholique a fourni de nombreuses objections à ceux qui attaquent l'authenticité des œuvres de l'Aréopagite. Comment supposer, disent- ils, que la liturgie eût déjà pris un pareil développement
^ Le livre de la Hiérarchie ecclésiastique , chap. ii.
au V* siècle ? N'y a-t-il pas des indices manifestes d'une époque postérieure dans les rites multiples qui accompagnent la collation des ordres sacrés, l'initiation des thérapeutes à la vie parfaite, les funérailles des chrétiens? D'abord, il est possible que les écrits du disciple de saint Paul aient subi quelques altérations partielles à travers les premiers temps du christianisme; cela est même probable. Mais on aurait tort de s'imaginer que la liturgie primitive fût sans pompe là où l'absence de persécution lui permettait de se déployer librement. Qu'est-ce qui interdisait aux fidèles de transporter dans la liturgie évangélique certaines cérémonies de la loi ancienne, comme le chant des Psaumes, la lecture d'un fragment de la Bible, l'oblation de l'encens, suave emblème de la prière? La religion juive n'était-elle pas la figure de l'Église? Dès lors, quoi de plus naturel que d'emprunter à uu cérémonial divin ce qui pouvait s'adapter à la célébration des mystères du christianisme ? C'est ce que firent les apôtres en réglant les formes primitives du culte catholique ; si leurs ■Épitres sont loin d'offrir un rituel complet, la tradition a recueilli avec soin cette partie de leur enseignement ^
(( Par le mot de divins oracles, ajoute saint Denys l'Aréopagite, il faut entendre ce que nos maîtres inspirés nous ont laissé dans les saintes lettres et dans leurs écrits théologiques, ensuite ce qu'ils ont transmis à leurs disciples par une soite d'enseignement spirituel et presque céleste , les initiant d'esprit à esprit, d'une façon corporelle, sans doute, puisqu'ils parlaient, mais j'oserai dire aussi immatérielle, puisqu'ils n'écrivaient pas. » 11 est impossible d'afiirmer plus nettement que la tradition forme, à côté de l'Écriture sainte, une deuxième source d'enseignement non moins divine que la première.
L'onction du corps des défunts, telle que la décrit le disciple de saint Paul, ne doit pas surprendre, si l'on considère que la coutume d'oindre et d'embaumer les morts était très-répandue en Orient, surtout chez les Juifs, du milieu desquels sortaient les premiers chrétiens. On conçoit facilement que cette pratique se soit prolongée dans une portion de l'Église primitive, où elle a pu même prendre le caractère d'une cérémonie religieuse; quant à la prière pour les morts, le second livre des Machabées prouve que la Synagogue en faisait un constant usage ; et les témoignages des Pères attestent que le premier âge chrétien partageait cette « pieuse et salutaire pensée ».
Par les moines, l'Aréopagite veut désigner tout simplement ceux d'entre les chrétiens qui, renonçant aux habitudes de la vie mondaine, se consacraient d'une manière plus spéciale au service de Dieu par l'observation des conseils évangéliques; or il serait absurde de prétendre qu'un tel genre de vie n'ait pas pu être suivi par plusieurs dès l'origine du christianisme. Un philosophe alexandrin du i^'' siècle, Philon, ne parle-t-il pas de thérapeutes qui distribuaient leurs biens, quittaient les villes et se retiraient dans la solitude pour vaquer plus librement aux exercices de piété? Il importe peu de savoir si ces thérapeutes étaient juifs ou chrétiens; la conclusion reste toujours la même : l'Évangile détachait l'homme de la terre bien plus que ne faisait la loi de Moïse; si donc il y avait, au i" siècle, des thérapeutes autour d'Alexandrie et dans les déserts de l'Egypte, il a pu exister vers le même temps des moines chrétiens aux environs d'Athènes; et, puisque Philon parle de ceux-là sans que l'on mette en doute qu'il écrivît au i" siècle, notre auteur a bien pu parler de ceux-ci sans qu'on doive l'accuser d'appartenir aux siècles postérieurs.
Le sacrifice de la messe , tel qu'il est tracé dans la Hiérarchie ecclésiastique, ré-
1 Saint Irénée et Véloqueiice chrétieiine dans la Gaule, etc., par M^Freppel.
p. LVJ
Denys l'Aréopagite, arrivant à Lutèce, l'écria : " Ici est mon repos, je n'habiterai pas ailleurs, i-