CHAPITRE VI
pond également aux conditions où le christianisme se trouvait après les temps apostoliques :
a L'hiérarque, dit saint Denys, après avoir prié au pied de l'autel, l'encense d'abord, puis fait le tour du lieu sacré. Revenu à l'autel, il commence le chant des psaumes, que tous les ordres ecclésiastiques continuent avec lui. Des ministres inférieurs lisent ensuite les saintes Écritures ; après la lecture , on fait sortir de l'enceinte les catéchumènes, et avec eux les énergumènes et les pénitents; ceux-là restent seuls qui sont dignes de contempler et de recevoir les adorables mystères. Pour le reste des ministres subalternes, les uns se tiennent auprès des portes fermées du temple, les autres remplissent quelque fonction particulière à leur ordre. Les plus élevés d'entre eux s'unissent aux prêtres pour présenter sur l'autel le pain sacré et le calice de bénédiction, après toutefois qu'a été chantée par l'assemblée entière la profession de foi. Alors le pontife achève les prières et souhaite à tous la paix; tous s'étant donné mutuellement le saint baiser, on récite les noms inscrits sur les diptyques. Ayant tous purifié leurs mains, l'hiérarque prend place au milieu de l'autel; les prêtres Tentourent avec les diacres désignés. L'hiérarque bénit Dieu de ses œuvres merveilleuses, consacre les mystères augustes, et les offre à la vue du peuple sous les symboles vénérables qui les cachent. Quand il .a présenté de la sorte les dons précieux de la Divinité, il se dispose à la communion et y convie les autres. L'ayant reçue et distribuée, il termine par une pieuse action de grâces. Tandis que le grand nombre n'a considéré que les voiles sensibles du mystère, lui, toujours uni à l'Esprit-Saint, s'est élevé jusqu'aux types spirituels des cérémonies, dans la douceur d'une contemplation sublime et avec la pureté qui convient à l'excellence de la dignité pontificale*. »
Cinq chapitres forment le traité de la Théologie mystique , le plus profond peutêtre de tous les écrits de l'Aréopagite; dans ces pages d'un vol hardi, l'auteur s'élève à des conceptions si sublimes et qui surpassent tellement l'intelligence humaine éclairée même par la sainteté, qu'il a cru devoir y revenir dans ses lettres et donner de nouvelles explications. En cherchant à déterminer de quelle manière les divers ordres de la hiérarchie, tant céleste qu'ecclésiastique, répondent aux trois degrés de la vie surnaturelle : la vie purgative, la vie illuminative et la vie unitive, saint Denys nous avait introduits au cœur du mysticisme chrétien. Dans sa théorie mystique, il nous en révèle tous les secrets; nul doute qu'un commerce familier avec saint Paul , ce grand maître de la vie intérieure , ne l'ait initié à cette psychologie surnaturelle; voici comment il conçoit l'ascension progressive de l'âme vers la Divinité :
« Dieu , dit-il , est pureté , lumière et perfection ; or tous nos efforts doivent tendre à la ressemblance avec l'idéal divin. Il faut par conséquent que l'âme se puriûe, s'illumine et se perfectionne. Rompre avec le péché, s'affranchir du joug des passions , détruire un à un les obstacles qui empêchent de parvenir à l'union avec Dieu, tel est le travail de préparation qui ouvre la voie du progrès moral. L'âme, ainsi purifiée de ses taches , ressemble à la surface d'une eau limpide; c'est un miroir qui réfléchit les rayons de l'éternelle lumière. La grâce divine pénètre en elle sans difficulté, l'illumine par degrés et lui communique l'intelligence des vérités révélées. Éclairée de la sorte, l'âme se retire des créatures, se rephe sur elle-même, se ramasse, se simphfie , pour ainsi dire, et se porte tout entière vers la source du vrai et du bien ; c'est alors que l'union parfaite avec Dieu achève de la dégager de tout lien terrestre, pour la tenir constamment attachée à son principe et à sa fin. »
Le livre de la Hiérarchie ecclésiastique , chap. m.
Si la théologie mystique se réduisait à cette théorie de la vie chrétienne envisagée dans les diverses phases de sou développement, elle se confondrait avec la théologie morale ; ce qui la distingue, c'est qu'elle étudie spécialement les moyens par lesquels l'âme peut parvenir à un degré plus qu'ordinaire d'illumination et d'union avec Dieu. On conçoit, en effet, que la prière et la contemplation deviennent pour l'homme comme des ailes qui relèvent au-dessus des conditions habituelles de la vie. « Qaand l'âme a étouffé en elle toutes les affections terrestres, qu'elle s'est dégagée entièrement des choses visibles, pour s'accoutumer à converser dans le ciel, elle peut arriver à un mode de connaissance qui lui permet d'atteindre Dieu par une sorte d'intuition, sans raisonnement et sans images corporelles. Ce ravissement la porte vers la beauté infinie avec une telle force que les sens , l'imagination et la raison , vaincus et comme enchaînés , n'exercent plus que faiblement leurs fonctions. Absorbée dans une contemplation muette, l'âme reste, pour ainsi dire, passive sous l'action de Dieu qui l'illumine et l'élève jusqu'à lui. Elle cède à cet attrait immense qui la sollicite pour se fondre en Dieu : comme le fer qui, jeté dans une ardente fournaise , prend la forme et les propriétés du feu, ainsi l'âme, plongée dans les abîmes de l'amour infini, conserve, il est vrai, son essence créée, sa personnalité , mais perd tout ce qu'elle avait de terrestre pour acquérir des facultés de connaître et d'aimer qu'elle avait crues impossibles jusqu'alors. »
Nul doute que Dieu ne puisse favoriser une âme sainte de ces vues intérieures qui dépassent toute science , de ces états de ravissement ou d'extase qui sont comme une anticipation de la vision béatifique. Mais cette suspension des facultés intellectuelles, ce qu'on nomme, en termes de l'école, l'oraison passive, n'est que passagère; elle ne saurait en aucun cas constituer l'état habituel de l'âme : ce serait la négation de la liberté humaine, et, par conséquent, du mérite personnel. Déplus, cette ascension vers Dieu par la voie contemplative ne doit pas exclure , comme inutile ou insuffisant , le procédé ordinaire par lequel l'intelligence s'élève à la connaissance de Dieu; une telle exclusion aboutirait au scepticisme, en substituant le sentiment à la logique, l'imagination à la science; par là, on ouvrirait le champ à toutes les aberrations de l'illuminisme. Enfin, il ne faut pas prendre au pied de la lettre ces mots d'unification, de déification, qu'emploie le mysticisme; quel que soit le degré d'union avec Dieu par la grâce, il n'y a jamais absorption d'une substance par une autre : la distinction de la personnalité humaine d'avec TÊtre divin reste tout entière; le panthéisme seul pourrait les identifier ; aussi gît-il au fond de la plupart des sectes faussement mystiques, depuis les rêveries des gnostiques jusqu'aux extravagances des illuminés du protestantisme. L'Aréopagite est bien éloigné de ces extrêmes; certes il ne recule pas devant les expressions les plus hardies pour dépeindre l'union intime de l'âme avec la Divinité ; mais il ne cesse d'afîirmer que le Créateur reste infiniment supérieur à tout ce qui participe de lui.
« Est-il vrai, demande-t-il dans sa deuxième lettre au thérapeute Caius, que l'Être suprême soit supérieur au principe même de la divinité, au principe même de la bonté? Oui, si par divinité et bonté vous entendez la grâce de ce don merveilleux qui nous bonifie et nous divinise, et cette sublime inaitation du type souverainement divin et souverainement bon , par laquelle nous devenons à notre tour bons et divins. Car, si cette grâce est réellement pour l'homme un principe d'amélioration et de déification, sans doute le principe radical de tout principe l'emportera sur la divinité et la bonté par lesquelles nous sommes déifiés et rendus bons : en tant qu'inimitable et incompréhensible, il surpassera ceux qui l'imitent et s'efforcent de le comprendre, ceux qui le copient et participent de lui. » Dans ses lettres comme dans ses traités, saint Denys l'Aréopagite allie l'enthou-