CHAPITRE VII
nomma Eugenius, probablement à cause de la noblesse de soa origine; et plus probablement encore ce surnom lui vint des chrétiens, lorsque Marcel, conquête spirituelle de Pierre comme Denys l'Aréopagite le fut de Paul, eut été plongé dans la piscine baptismale par les mains qui ouvrent et ferment le ciel.
De toutes les cités de la péninsule ibérique , Tolède fut c^Ue qu'Eugène Marcel choisit pour centre de ses travaux apostoliques. Fondée par les Phéniciens, cette ville aurait été peuplée par des Juifs de Jérusalem quatre siècles et demi avant notre ère, s'il en faut croire les traditions et son nom même presque biblique; assise dans la zone centrale de l'Espagne, sur un monticule que le Tage entoure de ses bras, c'était le dépôt des mines aurifères delà Péninsule; son fleuve même passait pour rouler de l'or. Eugène Marcel en fit le dépôt de l'or impérissable de la divine grâce et y plaça son siège épiscopal. Les anciens récits de cette contrée disent qu'il dédia l'églisemère de Tolède à saint Etienne, protoraarlyr; les traditions présentes assurent qu'elle fut consacrée sous le vocable de la sainte Vierge, et particulièrement de sa glorieuse assomption. Les deux titres d'ailleurs pouvaient coexister, et les palmes du martyre s'entrelaçaient peut-être avec les lis de la virginité pour abriter les fidèles qui venaient s'agenouiller dans ce sanctuaire , afin de demander à Dieu l'esprit de sacrifice et la grâce de la pureté. Chose remarquable, les deux capitales historiques de la France et de l'Espagne, Paris et Tolède, ont leurs cathédrales placées sous l'invocation conjointe du martyre de saint Etienne et de l'assomption de la sainte Vierge. Comment ne pas reconnaître dans cette coïncidence un trait de la liaison de Denys l'Aréopagite et d'Eugène Marcel, leurs fondateurs? Comment ne pas voir là une inspiration du Platon chrétien qu'on vénère comme le chantre le plus antique du glorieux trépas de Marie? Et n'est-ce pas encore une certaine trace de cette fraternité de pensées autant que d'origine qui fait que les chanoines de Paris ont leur place acquise au chapitre de Tolède, et les chanoines de Tolède au chapitre de Paris? Les uns et les autres ;, en deçà comme au delà des Pyrénées, se trouvent chez eux, sous le manteau resplendissant de l'immaculée Mère de Dieu, que les anges transportèrent au paradis.
Après vingt ans de travaux apostoliques, Eugène Marcel, pressé d'un vif désir de voir Denys l'Aréopagite , et surtout de partager ses périls , accourut d'Espagne au pays des Parisii. Au moment où il hâtait ses pas vers Lutèce, un homme ordonnait aux licteurs d'aiguiser la hache qui devait immoler son maître et lui; c'était Sisinnius Fescenninus, qui frémissait de rage contre le vénérable évêque de Paris, dont les victoires évangéhques remplissaient de leur renommée non-seulement les Gaules, mais l'empire romain tout entier. Il y avait des chrétiens au village de Deuil, à trois lieues de Lutèce. Eugène Marcel se cacha au milieu d'eux; il fut leur hôte et leur père, durant les jours des plus inexprimables angoisses. C'est là qu'il apprit la mort de saint Denys et de ses deux héroïques compagnons. Il voyait aux deux promontoires de Montmartre se dresser dans l'air les deux môles qui portaient les statues de Mars et de Mercure, du dieu sanguinaire et du dieu voleur, l'un et l'autre impudiques ; c'est à leurs pieds qu'avait eu lieu l'hécatombe des trois saintes victimes; alors, sans doute, le disciple ému aurait improvisé cette hymne que l'église de Deuil chantait, comme la tenant de lui, au temps de Gharlemagne : « Citoyens du ciel, applaudissez à l'agréable lumière de ce jour; l'éminente foi du martyr et la vie du sacré pontife, de Denys le noble, du haut des ci eux ont reçu la palme... »
Trente-sept jours après que les bourreaux eurent tranché la tête de saint Denys, Eugène Marcel, cité au tribunal de Sisinnius Fescenninus, répondit que de toute la dévotiou de son cœur il adorait le Christ, « C'est lui, s'écria-t-on en hurlant de toutes parts contre Eugène Marcel , c'est lui l'auteur du mal ! » Cependant les cheveux blancs d'un si noble vieillard excitaient tout ensemble l'admiration et la com-
passion. De bonnes âmes païennes l'invitaient à jeter un grain d'encens devant les idoles. Eugène Marcel soupira, pleura amèrement; puis il s'écria : « Je vous dédie, Seigneur Jésus , ce suprême combat d'une guerre triomphale ! » Sa prière achevée, il tendit sa tête au licteur; elle tomba dans la poussière, le 7 octobre d06, et l'on crut entendre sa langue palpitante confesser encore le nom de Jésus-Christ *.
Ce fut aussi avant de quitter la cité des Arélates que Denys l'Aréopagite renvoya chez les Saintons son collègue Eatrope, qu'y avait déjà envoyé saint Pierre, mais qui s'en était retourné, n'y pouvant rien faire pour le salut des âmes. D'après un document attribué à saint Denys lui-même, Eutrope serait issu d'une famille princière de la Perse; il aurait été ordonné diacre par les apôtres Simon et Jude, qui convertirent un grand nombre de Persans. Quoi qu'il en soit de cette origine, le second voyage qu'il fit chez les Saintons fut plus heureux que le premier. Leur capitale, entourée de murailles, flanquée de hautes tours, riche en places et en rues, était agréablement située sur le sommet des coteaux de la Charente , à l'ouest de la ville actuelle de Saintes ; son capitole où se trouvait un temple dédié à Jupiter, son amphithéâtre qui pouvait contenir cinq raille spectateurs, son aqueduc qui avait trois lieues de longueur, son arc de triomphe érigé en l'honneur de Germanicus, en faisaient une des plus importantes cités de l'Aquitaine. Aussi Eutrope n'hésita pas à la choisir de nouveau comme point central de sa mission ; il se construisit une cabane sur une éminence voisine, d'où il descendait pendant la journée pour prêcher l'Évangile, et où il se réfugiait la nuit, moins pour échapper à la persécution des païens que pour passer de longues veilles en prières et en larmes. Plusieurs abandonnèrent le culte des idoles pour embrasser la religion du vrai Dieu, entre autres Eustella, fille du gouverneur. Celui-ci en fut tellement irrité, qu'il fit battre Eutrope avec des bâtons et des fouets plombés; le saint homme, brûlant d'obtenir la palme du martyre, prêchait avec encore plus de véhémence ; les bourreaux , pour couper court à ses exhortations, le tuèrent à coups de hache, le 30 avril de l'année 106. La vierge Eustella ensevelit le vénérable cadavre avec un pieux respect; trois semaines après cette bonne œuvre, elle eut la gloire de verser aussi son sang pour le céleste Époux.
Dans son livre de Gloria martyrum, Grégoire de Tours rapporte que saint Eutrope n'avait pas reçu une sépulture digne de lui, ayant été inhumé furtivement en son humble cabane; il ajoute qu'après un grand intervalle de temps Palladius, évêque de Saintes, fit construire une magnifique église en l'honneur du premier apôtre de la Saintonge; qu'alors on ouvrit le sarcophage; et chacun put voir, à la partie postérieure du crâne du saint, la marque du coup de hache qui lui avait ôté la vie. L'affluence des populations qu'attirait ce tombeau vénéré allait toujours croissant; il devint nécessaire de reconstruire sur un plan plus vaste l'église et la crypte bâties par Palladius. On a la date précise de cette reconstruction due aux soins des religieux de Cluny, maîtres au xi° siècle du monastère de Saint-Eutrope; en 1096, Urbain II consacrait l'autel de l'église abbatiale, et Ramnulfe, évêque de Saintes, consacrait l'autel de la crypte nouvelle.
On a bien varié sur l'époque de la mission de saint Eutrope; elle remonte au i*!" siècle ; en voici une preuve fournie par la sépulture même de ce pontife martyr. Le 19 mai 1843, on a trouvé à Saintes le sarcophage déposé dans la crypte de Saint- Eutrope par les moines de Cluny au xii^ siècle; on a pour garant de son identité le récit du témoin oculaire qui nous a laissé le procès-verbal de cette translation. Le sarcophage déposé au xii® siècle par les moines de Cluny est le même que celui
^ Panégyriijue de saint Eugène, par l'abbé Daviii, dans l'Enseignement catholique, aiinée 1868.