CHAPITRE VII
que Palladius avait déposé dans l'église bâtie par lui au vi*' siècle; Grégoire de Tours en fait foi. Palladius, au vi" siècle, remplaça par une capse neuve une capse usée; on en a pour preuve le couvercle enlièrement détérioré, conservé dans le sarcophage sans autre but d'utilité apparente que de servir de pièce probante d'un dépôt antérieur. Ce couveïcle a été restauré à une époque antérieure à Palladius, comme le démontre le soin môme que prend Palladius pour conserver cette pièce de conviction : elle eût perdu toute sa valeur historique, s'il l'eût réparée. L'auge en pierre, et encore moins les capses en plomb qu'elle a successivement renfermées, n'a pas été le premier tombeau où fut mise la dépouille mortelle do saint Eutrope; car les dimensions de ces objets ne sont nullement en rapport avec la grandeur ordinaire d'un corps humain. Il y a donc eu un sépulcre antérieur; et, de déduction en déduction , on arrive au berceau du christianisme '.
Dans le même temps qu'avec son sang Eutrope faisait prendre racine à l'arbre de la croix dans la région occidentale de l'Aquitaine, Ursin en évangélisait la partie septentrionale. D'après les antiennes de l'antique office de saint Ursin, ce premier apôtre des Bituriges ne serait autre que le disciple franc et de bonne volonté proclamé par le Sauveur un vrai Israélite, en qui il n'y avait nulle malice; il se serait appelé d'abord, du nom de sa première naissance, Nathanaël; au moment de prendre une seconde naissance par le baptême, il aurait reçu le nom d'Ursinus. Or les trois premiers évangélistes , Matthieu, Marc et Lue, qui nomment expressément Barthélémy apôtre et le placent toujours à côté de Philippe, ne font pas mention de Nathanaël, tandis que saint Jean, se taisant sur Barthélémy, nomme Nathanaël celui que Philippe conduisit à Jésus. Il en résulte que des exégètes très-distingués, surtout des temps modernes, ont adopté comme très-vraisemblable l'opinion que Barthélémy et Nathanaël sont une seule et même personne. Cette identité admise, il y aurait lieu de conclure que saint Ursin n'est pas l'Israélite qui mérita d'être loué par le Sauveur *.
Les traditions les plus constantes s'accordent à dire que saint Ursin ne vint dans les Gaules qu'après la mort de saint Pierre et y fut envoyé par le pape saint Clément. Il avait pour compagnon un prêtre nommé Just, qui mourut à neuf milles de Bourges, sur le bord de la rivière d'Avron; il l'enterra au village de Cambon; puis il entra seul dans la cité des Bituriges. Ce furent les pauvres et les vieillards des deux sexes qui commencèrent à entendre ses prédications; suivirent les gens de médiocre fortune , et, après eux, les hommes et les femmes d'un plus haut rang. Les prêtres des idoles ameutèrent le peuple; ils représentèrent Ursin comme un novateur dangereux qui ne songeait qu'à détruire les antiques coutumes; ils le chassèrent de la ville à coups de pierres et le poursuivirent avec des chiens furieux. L'homme de Dieu resta quelque temps hors de la ville; il y rentra par l'inspiration du Saint-Esprit, recommença ses prédications, confirma sa parole par des miracles, raffermit la foi de ses disciples. Une étable qu'Ursin purifia de toute souillure suffit d'abord aux réunions de la communauté chrétienne naissante. L'apôtre y avait déposé quelques gouttes du sang de saint Etienne autrefois soigneusement recueillies par lui à Jérusalem.
Le nombre des néophytes augmentait chaque jour; il fallut aviser à se procurer
1 Congrès scientifique de France, 83» session, années 1859-1860. Article do l'abbé Lacurie, chanoine, sur saint Eutrope. — Recueil d'Antiquités dans les Gaules, par de la Sauvagère, passim; année 1770.
i Nova Bibliotheca manuscriptorum , par Philippe Labbe , josuit»» ; tome II , année 1653. — Dictionnaire enci/clopédiqtie de la thcoloyie catholique, traduit par Goschler, tome XIII, article Barthélémy.
un local plus vaste et aussi plus digne de la majesté divine. Tous les regards alors se portèrent sur le palais que possédait à Bourges Leocadius , un des personnages les plus considérables de la Lugdunaise; mais comment faire l'acquisition de cette somptueuse demeure? Trois cents pièces d'or et un grand vase d'argent étaient tout ce qu'on pouvait offrir; avec une pareille somme on était loin de compte. Les fidèles de Bourges n'en furent pas moins d'avis de s'adresser à l'opulent propriétaire. Ursin prit la route du Lugdunum, où résidait Leocadius, premier sénateur des Gaules, qui avait palais à Lyon et palais à Bourges ; au lieu de débattre le prix de vente avec Ursin ^ le généreux sénateur fit don de sa riche habitation pour la consacrer à Dieu, en l'honneur de saint Etienne. Puis, afin de n'avoir pas l'air de dédaigner la somme offerte, il étendit la main vers le bassin d'argent et y prit trois pièces d'or. Le Christ, a qui ce superbe édifice était donné dans la personne de son ministre, se chargea d'en acquitter le prix. A la voix d'Ursin, l'illuslre donateur fut touché de la grâce; il ouvrit les yeux à la vraie lumière et il fut régénéré dans les eaux du baptême avec un de ses fils, nommé Lusor. Ce jeune seigneur, déjà mûr pour le ciel, n'avait pas encore déposé la robe de son innocence baptismale, lorsqu'une mort prématurée l'enleva à son pays, où, vulgairement appelé saint Ludre, il fut honoré d'un culte public. Le tombeau de l'enfant, placé à côté de celui du père, au bourg de Déols, près de Châteauroux, était assez célèbre au vp siècle pour que saint Germain de Paris, contemporain de saint Grégoire de Tours, y vînt en pèlerinage; il y passa une nuit en prière '.
D'après Grégoire de Tours, il faudrait voir dans Leocadius, non pas l'aïeul ou le bisaïeul, mais le descendant de Veltius Epagathus, un des glorieux martyrs de Lyon. Quelle que soit l'autorité de ce pontife historien, pour cette assertion généalogique il a manifestement confondu les temps. Cette inexactitude surprend d'autant moins de sa part, que ses chronologies se trouvent assez souvent en défaut. Pour n'en citer qu'un ou deux exemples qui touchent aux annales religieuses de Lyon , Grégoire de Tours place après le martyre de saint Irénée le supplice des quarante-huit martyrs d'Ainay, en tête desquels il met Vettius Epagathus; or tout le monde sait que ces héros chrétiens, compagnons de saint Pothin, furent immolés sous Marc-Aurèle, tandis que saint Irénée cueillit la palme du martyre sous Septime Sévère. Autre erreur non moins forte, l'évêque de Tours fait vivre sous l'empire de Dèce l'hérétique Valentin, qu'il appelle Valentinien; mais l'hérésie valentinienne parut bien avant cette époque , puisqu'elle fut combattue par saint Irénée et Tertullien. Il aura, par une méprise de ce genre, renvoyé au iii^ siècle un personnage qu'il aurait dû placer au i".
D'après les actes de saint Ursin, dont la sincérité a été savamment établie par l'abbé Paillon, Leocadius a été le contemporain du premier pasteur de Bourges, il ne doit donc pas être séparé chronologiquement de saint Ursin; la question de savoir si Leocadius a été l'ancêtre ou le descendant du martyr Vettius Epagathus se réduit ainsi à déterminer l'époque où vivait l'apôtre des Bituriges. Il suffit pour cela d'opposer Grégoire de Tours à lui-même, et, entre deux textes contradictoires, d'opter pour celui qui concorde avec les Actes de saint Ursin. Dans son Histoire des Francs, Grégoire recule jusqu'au iii'= siècle la prédication de saint Ursin, aussi bien que celle des sept évoques des Gaules; mais dans son livre de la Gloire des confesseurs, il représente ce même saint Ursin comme envoyé par les disciples des apôtres. L'évêque de Tours autorise donc à faire remonter Leocadius de l'empire de Dèce, où il l'avait placé dans son Histoire des Francs, jusqu'à l'empire de Claude, et conséquemment
' 1 Monuments inédits sur sainte Madeleine, par 1 abJjé Faillon ; tome II. Édit. Migne.