CHAPITRE VII
les mystères et l'auguste sacrement de l'autel. Ces écrits, où l'enthousiasme de la poésie religieuse s'alliait à la profondeur métaphysique, sans doute comme ceux de l'Aréopagi!e, son contemporain , périrent de la main des calvinistes en 1562 '.
Au nord des Cénomans s'étendaient, dans la seconde Lyonnaise, les peuplades connues sous les noms û'Osismii et de Sessui ou Essui; sous la domination des Romains, Sagium, leur chef-lieu, figurait comme cité; les voies romaines qui, de plusieurs côtés, y venaient aboutir, et les nombreuses médailles trouvées, soit à l'intérieur, soit aux environs de cette ville, prouvent que c'était un établissement considérable; des moules de monnaies romaines, à l'effigie de Trajan, découvertes dans une des cours du petit séminaire, attestent même que dans cette ville existait, dès cette époque, un atelier monétaire. Là résidait la curie ou assemblée sénatoriale qui correspondait avec le gouvernement de la province et dominait les pagi d'aleutour. Ce fut naturellement le centre des travaux apostoliques de Lain ou Latuin. Les livres liturgiques et les anciens annalistes de la cité sagienne, le martyrologe gallican de du Saussay, le GalUa christiana et autres documents historiques témoignent que ce saint, honoré comme le premier évêque de Séez, y a réellement apporté le flambeau de la foi, sous le pontificat de saint Clément.
Lain ou Latuin avait à lutter contre le polythéisme des conquérants et surtout contre le druidisme, dont plusieurs monuments, baignés autrefois du sang des victimes humaines, sont conservés à Saint-Cyr-la-Rosière, à Fontaine-les-Bassets, et en plusieurs autres, localités. Ce n'était pas une petite entreprise de substituer les dogmes et la morale du Sauveur à la mythologie païenne et aux mystères du Tentâtes. L'apôtre des Sagiens se mit courageusement à l'œuvre. La majesté empreinte dans toute sa personne et jointe à toutes les vertus de l'âme commandait le respect; sa mansuétude était propre à lui gagner les cœurs, d'autant plus que les habitants de ces contrées avaient les mœurs douces et faciles; les Commentaires de César les peignent comme très-calmes et amis de la paix.
Sans négliger les ressources humaines, l'homme de Dieu comptait avant tout sur la protection du Ciel pour le succès de sa mission. Il n'avançait que muni de ses lettres de créance : à chaque pas le thaumaturge garantissait l'apôtre, le miracle certifiait la parole. A son entrée dans la cité sagienne , il paya l'hospitalité qu'il y reçut en rendant la vue à la fille de la pauvre veuve qui lui ouvrit sa maison. Une vertu s'échappait de lui, même à son insu; il suffisait qu'il passât auprès des malades : son ombre, comme celle de saint Pierre, opérait la guérison; les infidèles, délivrés eux-mêmes de leurs infirmités par ce miraculeux contact, accouTaient au baptême. D'après les historiens indigènes, il baptisait sur le bord de l'Orne, à l'endroit où l'on a bâti ensuite l'église de Notre-Djme-du-Yivier; lui-même y dédia un oratoire à la très-sainte Vierge. Les païens lui suscitèrent des pièges de toutes sortes. Fatisca, femme du préteur, ameuta contre lui la populace, qui le traîna ignominieusement à travers les rues delà ville. Latuin se réfugia dans les bois qui existaient alors à C'éray, près d'une fontaine que de frais ombrages garantissaient des ardeurs du soleil. Là il dressa une cellule de branches d'arbres pour y demeurer et un oratoire pour y prier; il recevait les néophytes, les instruisait et leur administrait les sacrements. Un jour, il se glissa parmi eux des sicaires soudoyés par l'intrigante Fatisca : ils furent soudain convertis par l'onction de la grâce et changés de loups ravissants en agneaux dociles-. Le saint ermite les baptisa dans sa fontaine. Il ne rentra dans la cité qu'après la mort de la misérable femme du préteur. Obligé de fuir une seconde fois, il s'écriait souvent : « 0 bon Jésus, qui me donnera de mourir pour vous! »
* Vie de saint Julien et des autres confesseurs pontifes ses succeiseurs , par l'abbé Voisia. 1844.
Ce vœa ne fut pas entièrement exaucé : le vieil athlète, épuisé de fatigues et de tribulations, s'endormit doucement entre les bras de ses disciples dans sa bienheureuse solitude de Cléray ».
Sous le règne de Charles le Chauve, lors de l'invasion des Normands, les reliques de saint Latuin furent transportées au bourg d'Anet, diocèse de Chartres, après un repos huit ou neuf fois séculaire dans le sanctuaire de Cléray. « Quelle providence particulière, se demandait en Tannée I808 M"' Pie, évêque de Poitiers, releva le bienheureux Latuin de sa couche funèbre pour le conduire vers une autre frontière de la Neustrie? Il ne suffit pas que les saints illustrent de leurs faveurs les lieux qu'ils ont habités, il est des contrées moins avantagées qui n'ont jamais été foulées par les pas d'aucun apôtre vivant; « c'est pour les dédommager, dit Paulin de Noie, que le Christ ordonne à ses saints d'aller y prendre un tardif domicile et d'y signaler par mille bienfaits leur nouvelle habitation; là où son œil divin découvre des âmes plus livrées aux folles joies du monde, là il transporte le sépulcre miraculeux de ses serviteurs , là il destine leurs saintes reliques, source intarissable de lumières, de grâces et de salutaires secours. »
« Anet, séjour des enchantements et des séductions, continue M^" Pie, Anet, si longtemps paré des fleurs de la poésie comme de celles de tes vallées, si longtemps couronné des festons de la littérature et du diadème des beaux-arts, comme du dôme verdoyant de tes grands arbres; Anet, si lent à sortir de la vieille idolâtrie, si prompt et si ardent à embrasser les errements du paganisme nouveau; Anet, rendezvous trop célèbre des amours impudiques et des intrigues criminelles des cours; ah I qu'il était besoin d'un saint dans tes murs I Dieu l'y a envoyé ; il y est depuis dix siècles; sa présence n'a jamais cessé d'y être féconde, oui, féconde jusque dans ce palais princier où l'on vit souvent croître le lis au milieu des épines , fleurir les plus pures vertus de l'orthodoxie la plus sincère auprès de tous les débordements de la luxure; féconde surtout au sein de cette population, où se sont conservées toujours des familles si franchement chrétiennes , dont la foi a triomphé de tant de scandales durant le cours des âges, et dont les mœurs ont gardé leur gravité à côté de tant de dissipation. » Ce furent là les œuvres lointaines , ce sont les nouvelles conquêtes de saint Latuin.
A l'extrémité septentrionale de la seconde Lyonna'se, le long de la Manche, habitaient les Bajocasses ou Bidiocasses; ils avaient pour chef-lieu Aregenus ou plutôt Augiistodurus , aujourd'hui Bayeux; les Romains en firent une position militaire importante et y élevèrent de nombreux édifices, entre autres un fameux temple d'idoles qu'on regardait comme le panthéon du pays. Exupère ou Spire, compagnon de saint Denys l'Aréopagite, y prêcha le vrai Dieu, sans craindre le fanatisme populaire. Il était Romain et de famille sénatoriale. Il avait été formé à toutes les sciences dans les écoles d'Athènes, où il eut connaissance de l'illustre platonicien devenu disciple de saint Paul. Une récolte abondante couronna les débuts de ce noble semeur de la parole évangélique. Trois choses contribuèrent à ce bon succès : la première était la sainteté de sa vie, car il semblait plutôt un ange qu'un homme; la seconde chose était la force merveilleuse de son éloquence, car, outre qu'il était naturellement très -versé dans les lettres tant grecques que latines, l'Esprit d'en haut l'enflammait tellement du feu sacré, qu'il fallait être extrêmement endurci pour ne pas se rendre à la solidité de ses arguments et à la véhémence de ses exhortations; la troisième chose était la puissance de faire des miracles, car il n'y avait
1 Notice sur saint Latuin, premier évêque de Séez, par l'abbé Laine, directeur au grand séminaire de cette ville. 1861.